23 février 2017

L’odyssée des Sud Soudanais échoués à Goma

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Goma, envoyée spéciale,

« Nourris, certes, nous sommes nourris par les Nations Unies Du riz, de la viande, du thé chaud. Ca va…Mais la vie est dure ici. On s’ennuie, on manque d’exercice, de mouvement… Qu’allons nous devenir ? » Sous une pluie battante, glaciale, une poignée d’hommes serrés dans des anoraks usés, capuchon sur la tête, se pressent devant le rouleau de barbelés qui entoure le camp de la Monusco à Munigi, à quelques kilomètres de l’aéroport de la capitale du Nord Kivu. Derrière eux, des rangées de containers blancs qui abritent le reste de la troupe. Ces 521 hommes qui battent la semelle depuis six mois ne sont ni des prisonniers, ni de véritables réfugiés et ils ne savent pas ce que l’avenir leur réserve. Ils nous interpellent en anglais et, avec leurs fronts scarifiés, leurs silhouettes dégingandées mais robustes, leur visage durci par des années de combat, ces hommes venus du Sud Soudan ressemblent à des extra-terrestres.
A Goma, la population a tout vu : les réfugiés hutus qui déferlaient en 1994, les poursuivants tutsis venus du Rwanda, les rebelles aux étiquettes multiples, les combattants locaux Mai Mai … Mais cette fois c’en est trop : à l’unanimité, gouverneur en tête, tout le monde réclame le départ de ces Sud Soudanais et devant les containers blancs de la Monusco, les manifestations se succèdent.
Thé à la cardamome et biscuits secs présentés sur un plateau argenté, le colonel Singh, originaire du Penjab, nous reçoit avec une politesse exquise, mais il observe des ordres stricts : pas de commentaire, pas de visite à l’intérieur du camp. C’est au siège de la Monusco, installé face au lac, que Daniel Ruiz, le chef de la mission, nous donne quelques précisions : « début août, hélicoptères et avions des Nations unies, dans la plus grande discrétion, sont allés récupérer ces hommes à Isiro, en Province orientale et plus haut encore, sur la frontière de leur pays d’origine, le Sud Soudan. Ils étaient affamés, épuisés par une marche forcée de 400 kilomètres qui les avait conduit de Juba, la capitale du Sud Soudan, jusqu’à la frontière de la République démocratique du Congo. »
Depuis lors, logés, nourris, mais sans réel statut, ces combattants désarmés se refont une santé et certains d’entre eux nous assurent qu’ils souhaiteraient rentrer au pays, quitter ce Sud Kivu froid et hostile. Julien Paluku, le gouverneur du Nord Kivu, confirme cette relative hostilité : « je n’ai pas été consulté et je ne veux pas que ces hommes restent à Goma. Nous souhaitons que ces hommes soient délocalisés, amenés n’importe où au Congo ; il ne faut pas qu’ils restent à Goma, sur la frontière du Rwanda. Je l’ai déjà dit à Saïd Djinnit, l’envoyé spécial de l’ONU au Congo, mais sans succès jusqu’à présent. »
Jean-Claude Mambo Kawayo, porte parole de la société civile du territoire de Nyiragongo, auquel appartient Munigi, ne décolère pas : « ces hommes ont été transportés ici en secret et lorsque nous avons interrogé la Monusco, on nous a répondu avec arrogance que nous n’avions qu’à poser la question à nos autorités. Un ministre du gouvernement provincial a, lui, consenti à nous confier qu’il s’agissait d’une affaire hautement politique et que s’il en disait plus, il perdrait son poste.. »
Au fil des entretiens, les circonstances de l’odyssée de ces mystérieux Sud Soudanais se précise : ces hommes, parmi lesquels des catholiques mais aussi des musulmans, sont des combattants du Mouvement populaire de libération du Soudan en opposition (MPLS/IO). Leur chef est Riek Machar, ancien vice-président du Sud Soudan, le plus jeune pays d’Afrique. A peine le Sud Soudan avait-il accédé à l’indépendance, -béni par Georges Clooney, Angelina Jolie et autres stars d’Hollywood- qu’une guerre fratricide éclatait entre les deux principales ethnies du pays, les Nurs et les Dinkas, dirigés respectivement par Riek Machar, vice-président, et par Salva Kiir, chef de l’Etat, des chefs de guerre qui n’avaient été unis que lorsqu’il s’agissait de lutter contre Khartoum. Conclu en août 2015 un accord de paix n’avait guère tenu et un an plus tard, le Sud Soudan était à nouveau le théâtre de massacres interethniques.
En juillet 2016, les hommes de Riek Machar, chassés de Juba, avancent à marche forcée vers la frontière congolaise et arrivent épuisés dans le parc de la Garamba. Leur chef Riek Machar est lui-même grièvement blessé et selon Jean-Claude Mambo, « c’est le président Kabila lui-même qui lui a envoyé un avion pour l’amener directement à Kinshasa. De là, l’ancien vice président du Sud Soudan sera emmené en Afrique du Sud pour y être soigné. » Quant à ses hommes, la Monusco les amènera à Goma dans la plus grande discrétion, sans mandat officiel pour le faire…D’où le soupçon qui hante les habitants de Goma, qui eux aussi prêts à manifester le 19 décembre dernier pour exiger du président Kabila qu’il ne prolonge pas son mandat au-delà des délais légaux : « si les manifestations, les journées mortes, avaient dégénéré en soulèvement populaire, ces Sud Soudanais, combattants aguerris, n’auraient-ils pas représenté une armée de réserve, renforçant les forces de sécurité ? »
A la suite du dialogue mené pas les évêques congolais, les projets de manifestations furent suspendus, mais à Goma, la population demeure méfiante et, unanime, tous déclarent que « ces gens doivent partir, être installés ailleurs. Nous n’avons pas besoin de groupes armés supplémentaires… »