27 février 2017

Les civils de Beni s’interrogent toujours sur leurs assaillants

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Découpés, décapités, broyés dans un moulin à huile…

Oicha, envoyée spéciale,

Les autorités avaient prévenu : « allez jusque Rwangoma d’un côté, jusque Mbau et Oicha de l’autre, mais pas plus loin. Sur la route d’Eringeti, tout peu arriver… »
Autrement dit, l’insécurité commence à moins de vingt kilomètres de la ville de Beni, industrieuse cité du Nord Kivu, la troisième après Goma et Butembo. Les colons belges dont les plantations s’échelonnaient jusque Kisangani, capitale de la Province orientale, ont gardé la nostalgie des forêts tropicales riches en espèces rares, des vastes horizons, des expéditions dans le parc des Virunga dont la frontière nord longe les faubourgs de la ville.
Accueillant 500.000 habitants, dont de nombreux déplacés, Beni vit aujourd’hui repliée sur sa peur, désertée par la plupart des compagnies aériennes, à part les petits porteurs de la courageuse compagnie locale « Busy Bee » qui relie au reste du pays une ville dont les routes ne sont plus fréquentées que par les convois militaires, les blindés de la Monusco ou les cyclistes chargés de sacs de braise.
Comment croire que le quartier Rwangoma, à 5 kilomètres du centre ville, ait pu être ainsi ravagé par la terreur ? Ici, les maisons sont vastes, les rues de terre battue sont propres, balayées, le chef de quartier nous reçoit derrière un bureau bien rangé. Et pourtant, le 13 août 2013, alors qu’il rentrait de ses champs en compagnie d’autres paysans, M. Richard Kalule a été subitement intercepté : « vêtus de tenues militaires kaki ou « tâche tâche » comme celles de l’armée congolaise, des assaillants se sont jetés sur nous. Dans leur groupe, il y avait aussi des femmes et des enfants, tous étaient dotés de haches, de machettes, de bâtons. Ils nous ont jetés au sol, ligotés et ont commencé à nous tuer avec méthode. Moi, j’ai été blessé, laissé pour mort, deux femmes ont été violées puis abattues. »
Le groupe semblait être venu à pied de Rushuru, une localité située sur la lisière sud du parc des Virunga, et il est reparti le même soir, laissant 40 cadavres dont certains avaient eu la tête fendue à coups de hache. Appelés sur les lieux, quatre policiers militaires ont tiré sur cette foule, mais ils n’ont fait que des blessés qui réussirent à s’enfuir.
Nos questions se bousculent : à quoi ressemblaient ces assaillants, quelle langue parlaient ils ? Approuvé par d’autres témoins, M. Kakule assure que parmi les assaillants, outre les tenues militaires, certains portaient de «grandes chemises » et arboraient de « longues barbes » comme les Musulmans. La plupart s’exprimaient en swahili, mais M. Kakule se targue d’avoir discerné des Rwandais parmi eux « ils mélangeaient les R et les L, c’est typique… » Alors que la Monusco est cantonnée à 5 kilomètres de Rwangoma, les Casques bleus ne sont venus que le lendemain. « Les seuls qui ont foncé, ce sont les militaires congolais » concluent les survivants. En conclusion, ils ajoutent : « le Nonce apostolique, Mgr Montemayor, est venu quelques jours plus tard, mais il a traversé le village sans s’arrêter, sans nous adresser la parole, ce qui ne l’a pas empêché de convoquer une conférence de presse… »
Depuis lors, Zaituni Vangu, laissée veuve avec six enfants, dont la maison a été incendiée, n’ose plus aller aux champs. Pas plus que Marcelline Kafutu qui a perdu sa mère et sa sœur lors de cette attaque, ni Mme Paluku, 68 ans, frappée de coups de hache dans la hanche. Lucides, ces femmes s’interrogent : « ces gens qui sont partis après avoir tué mais sans piller ni prendre l’argent dans les maisons étaient dotés de machettes neuves, visiblement passées à la meuleuse pour pouvoir mieux trancher. Ils semblaient être en opération et nous ont dit en partant « nous reviendrons, car cette terre nous a été donnée du temps de Mobutu ».
A première vue, tant par la langue utilisée que par les méthodes (blessures à l’arme blanche, tueries en groupe…) ces assaillants ressemblent plutôt à des Hutus rwandais descendus sur Beni depuis le Parc des Virunga où ils campent depuis vingt ans et qui convoitent les riches terres des alentours de Beni.
Par contre, de l’autre coté de la ville, dans deux localités du territoire de Beni, Oicha et Mbau, les témoignages désignent surtout les rebelles ougandais. Il apparaît qu’ après des opérations menées en 2013 par l’armée congolaise contre les ADF, les représailles n’ont pas tardé : 519 personnes ont été emmenées par les assaillants et 32 d’entre elles ont été assassinées, les autres dont disparu. Nous croyons que les otages ont été emmenés du côté de la rivière Semliki, pour servir de porteurs ou d’esclaves. »
A Mbau, il ne vaut mieux ne pas parler de la Monusco : « non seulement les Casques bleus n’interviennent jamais pour protéger les civils, mais nous constatons que lorsqu’il y a des patrouilles, ou des survols par hélicoptères, les attaques ne tardent pas…»Persuadés de complicités au sein de la force onusienne, c’est avec des cailloux que les habitants de Mbau saluent désormais les convois de blindés onusiens sur lesquels sont huchés des casques bleus armés jusqu’aux dents, qui ressemblent à des extra terrestres…
Si d’autres témoignages recueillis à Oicha, ceux de Léonce Katjuvo, de Jeannette Shahiyra, d’Angèle Muhindo, font état de bandes de tueurs s’exprimant en kinyarwanda, Jeannette Kahindo, elle, décrit une cruauté bien particulière : « les assaillants avaient des machettes, des pangas (bâtons) , ils coupaient les têtes et les bras. Mais surtout, devant mes yeux et en présence de mes six enfants, ils ont poussé mon mari dans le moulin à huile et l’ont pressé comme une olive. Le sang coulait comme de l’huile. Ensuite ils ont brûlé la maison. »
L’hypothèse de tueurs d’origine rwandaise ne fait cependant pas l’unanimité : pour Samuel Kamudenge et Katembo Kikombelo, pris en otages à Oicha, il ne fait aucun doute que les ravisseurs venaient de camps établis dans la forêt par les islamistes, « Habia », « Lesse » ou « Bango » : « ils avaient besoin de main d’œuvre pour leurs champs et il est clair que certains d’entre eux étaient de connivence avec des officiers de l’armée congolaise, principalement des ex CNDP (un autre des anciens mouvements de rebelles tutsis soutenus par le Rwanda) auxquels ils étaient associés pour des trafics divers. »
Kavina Kasya, 20 ans, une gamine de deux ans sur les genoux, sait bien, elle, qui l’a enlevée le 2 juin 2013 : « j’étais aux champs avec mon grand frère lorsqu’un groupe d‘assaillants est arrivé et m’a emportée avec 30 autres femmes. Durant deux semaines nous avons marché en forêt puis nous sommes arrivés dans un camp que eux, ils appellent « Madina » (en référence à Medine, en Arabie Saoudite) . C’est là, dans ce village de cabanes, que résidait Jamil Mukulu, un rebelle ougandais, ancien chrétien converti à l’Islam et chef des ADF. Pour me faire souffrir et pour me calmer, on m’a mise dans un trou, et j’y suis restée six mois. C’est même là que ma fille est née…Ensuite, j’ai du apprendre le Coran et on m’a donné un mari musulman, qui m’a prise de force. Il parlait le kiganda, la langue des Ougandais. »
Qui étaient ces gens ? Kavina, qui a eu le temps de les observer, assure qu’en plus des Ougandais et des Congolais, « il y avait parmi eux des Somaliens, des Soudanais, des Kenyans, des Rwandais. Ils vivaient sur les berges de la rivière Semliki, d’où ils extrayaient de l’or, vendu ensuite aux commerçants Nande de Beni ou amené directement en Ouganda. »
C’est à l’occasion d’une offensive de l’armée congolaise sur « Madina » que Kavina réussit à fuir, marchant à travers la forêt jusqu’à retrouver le « PK 40 « soit le kilomètre 40 sur la route de Komanda, d’où des militaires congolais la ramenèrent à sa famille à Oicha.
Le bonheur de retrouver les siens fut de courte durée : « une semaine après mon arrivée mon père fut emporté par la maladie, mais surtout mon frère aîné fut décapité alors qu’il rentrait des champs. Heureusement, il me reste ma petite fille… »