3 avril 2017

Les rêves de changement des jeunes du Congo… et d’ailleurs

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Dans un Congo à la dérive, où les poches de violence se multiplient, où des actes de terreur pure comme les décapitations frappent même des experts de l’Onu, où la classe politique s’enfonce dans les compromis et les compromissions et où même l’Eglise catholique jette le gant, dans ce pays où la mauvaise gestion de l’économie n’est que la conséquence de politiques fondées sur la prédation, vers où se tourner pour déceler quelques signes d’espoir ? A quoi se raccrocher pour garder foi en l’avenir ?
Les chercheurs du Grip, au risque de passer pour des naïfs, ont voulu, malgré tout, parier sur l’avenir. S’inspirant des mouvements qui ont secoué le Sénégal et le Burkina Faso (Y’en a marre et le Balai citoyen) rappelant que dans d’autres pays d’Afrique noire aussi (Angola, Congo Brazzaville, Tchad…) des mouvements similaires sont apparus contestant les présidents à vie et les scrutins joués d’avance, ils ont consacré un livre à « une jeunesse africaine en quête de changement », ouvrage dans lequel l’évolution du Congo se taille la part du lion. Un livre résolument optimiste, même si l’emprise de ces divers mouvements est parfois surdimensionnée par rapport à d’autres pesanteurs et réalités…
Invités à Bruxelles, Floribert Anzuluni et Carbone Beni, animateurs de Filimbi (le sifflet en swahili) ont expliqué à quel point les luttes des jeunes de leur pays s’inscrivaient dans une vaste vague de fond qui secoue tout le continent et s’appuie sur des évolutions identiques : « malgré la croissance économique, la fracture sociale se creuse et frappe surtout les jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Condamnés au chômage, ils doivent choisir entre la poussée migratoire vers l’Europe ou la révolte. Ceux que l’on appelle parfois les « intellectuels oraux » sont des bloggeurs, des artistes, des communicateurs, des gens qui maîtrisent les réseaux sociaux, communiquent rapidement et efficacement, inventent des mots d’ordre, des slogans. Grâce aux progrès de la téléphonie mobile (11% de couverture au Sénégal, 80% au Burkina Faso…) leur capacité de mobilisation déconcerte les pouvoirs en place et leur permet de mener de véritables guérillas urbaines, fondées sur des actions ponctuelles, des messages simples et provocateurs. On se souvient qu’en décembre dernier, tout le Congo bruissait de slogans faciles à comprendre , « Kabila dégage » ou « Bye bye Kabila »… A la veille du 19 décembre, date de l’expiration du mandat présidentiel, c’est de justesse que le médiation menée par la conférence épiscopale réussit à conjurer une explosion que beaucoup jugeaient inévitable… ».
A la fin de l’année dernière, Filimbi très actif à Kinshasa et les capitales de province, et Lucha, (Lutte pour le changement) un mouvement né à Goma après la dernière attaque des rebelles du M23 en 2012, qui exprimaient la frustration de la jeunesse face aux compromissions de la classe politique, durent ajourner leurs rêves de changement démocratique et faire face à une répression accrue.
«On nous a qualifiés de terroristes, de subversifs » rappelle Floribert Anzuluni tandis que Carbone Beni confirme « nous évoluons dans un univers hostile aux revendications démocratiques et faisons face à une forte répression ».Durant 14 jours en effet Carbone fut emprisonné dans des conditions très dures au camp Tshatchi dont neuf passés dans une cellule souterraine pour avoir, comme beaucoup d’autres, simplement demandé au chef de l’Etat de respecter les termes de la Constitution et de ne pas prolonger son mandat…Toutes proportions gardées, le jeune militant a eu de la chance : en dépit des promesses de « décrispation » de nombreux prisonniers politiques, comme le défenseur des droits de l’homme Firmin Yangambi n’ont toujours pas retrouvé la liberté…
Malgré la mobilisation des jeunes Congolais qui, selon les deux activistes, demeure très réelle dans les principales villes du pays, les mouvements citoyens vivent des moments difficiles : « on nous reproche d’être des mouvements citadins, mais nous manquons de moyens matériels pour nous déployer dans les zones rurales » explique Floribert Anzuluni.
«Lorsque nous sommes arrêtés, la torture morale est permanente , nous sommes privés de nourriture, d’hygiène, interrogés sans relâche» rappelle Carbone Beni. Tous deux nient que leurs mouvements puissent être financés, sinon suscités par des forces extérieures : « si Georges Soros nous donnait de l’argent je ne ne cacherais pas » ironise Anzuluni « nos exigences sont dictées par la situation intérieure du pays, non par l’étranger… »
Ce qui n’empêche qu’à l’égard de ces mouvements citoyens la méfiance du pouvoir est maximale, ils sont considérés par le régime comme une sorte d’ « ennemi intérieur » d’autant plus subversif qu’il refuse l‘argent de la corruption. C’est pourquoi les stratégies du pouvoir évoluent : les mouvements citoyens sont désormais infiltrés, ou font face à des organisations concurrentes soutenues par les services de renseignement, quand ils ne sont pas trahis par une classe politique qui, toutes tendances confondues, ne recherche que la participation au pouvoir. « Cela va nous obliger à mieux contrôler nos membres, à les identifier, afin de déjouer d‘éventuels provocateurs » soupire Anzuluni.
Malgré le climat répressif, des messages simples se succèdent sur les réseaux sociaux : « il est temps », « ca suffit » ou encore «compte à rebours » et « carton jaune »… Pourquoi le respect du prescrit de la constitution et l’exigence du départ du président Kabila sont ils le principal thème de ces revendications de la jeunesse, n’y aurait il pas d’autres urgences ?
« Si nous nous focalisons sur l’alternance, c’est parce qu’il s’agit d‘une étape essentielle à la construction de la démocratie » explique Anzuluni, « la quinzaine de mouvements citoyens qui existent au Congo se trouvent sur la même ligne : tous nous établissons le lien entre la mégestion économique, la prédation, le malaise social et la confiscation du pouvoir… »
Tous insistent sur le principe de la non violence : « même si on nous qualifie de naïfs, nous refusons toute perspective de lutte armée. Lors du renversement du président Mobutu et au cours des guerres qui ont suivi, on a trop vu où menait le recours à la violence… Des millions de morts, cela suffit…»
Pour Carbone , qui se prépare à rentrer au Congo en dépit des risques : «c’est sur place qu’il faut mobiliser, même si nous comptons sur le soutien de la diaspora. Nos mouvements s’inscrivent dans la continuité des luttes africaines, des combats menés dans notre pays à des époques différentes, lorsque Lumumba réclamait l’indépendance, lorsque les 13 parlementaires de l’UDPS réclamaient la fin du parti unique et défiaient Mobutu. Cette fois notre tour est venu de prendre des risques et nous souhaitons impliquer d’autres catégories de la population, les mamans maraîchères, les syndicats, les cadres d’entreprise… Il faut savoir que nombreux sont les jeunes cadres qui nous aident, nous financent discrètement. Nous sommes toute une génération qui veut le changement, nous sommes là pour prendre des risques… Il nous faut aussi sensibiliser l’armée pour que, le moment venu, les soldats, à l’instar de ce qui s’est passé au Burkina Faso, refusent de tirer sur leurs frères… »

GRIP, Une jeunesse africaine en quête de changement, ouvrage collectif par Claire Kupper, Michel Luntumbue, Pierre Martinot, Boureïma Ouedraogo, Ndongo Samba Sylla, Morgane Wirtz