6 avril 2017

Les limites de l’horreur reculent au Kasaï

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Kasaï : les limites de l’horreur reculent encore
Après tant d’années de guerres, de viols, de massacres, de pillages, on aurait pu croire que les Congolais seraient blasés, recrus d’horreur sinon résignés. Et bien non : la découverte des corps de deux experts de l’ONU Michaël Sharp et Zaida Catalan, retrouvés décapités dans la région de Bunkonde, près de Tshimbulu dans le Kasaï central, a suscité une vive émotion dans le pays. Une indignation presque aussi vive que les témoignages faisant état de rafles parmi les jeunes soupçonnés de soutenir les miliciens de Kamwina Nsapu, de l’existence d’une vingtaine de charniers et de centaines de victimes de la répression dans un Kasaï qui, pour être pour être une région pauvre et quasi abandonnée, connaissait jusqu’à présent dans une paix relative.
C’est que les évènements récents ont, une fois de plus, brisé certains tabous : jusqu’à présent il était assez rare que l’on s’en prenne aux expatriés et en particulier à des agents de l’ONU, qui jouissaient, de facto, d’une certaine immunité. Et la pratique de la décapitation est plus inhabituelle encore, en particulier au Kasaï, qui, à l’inverse du Nord et du Sud Kivu, n’avait pas encore été initié à la cruauté absolue. Ce qui amène à s’interroger sur la personnalité des victimes, à se demander qui pouvait leur en vouloir à ce point.
Rendant à son fils un hommage émouvant, le père de Michaël Sharp rappelait que le jeune expert (34 ans), de religion Mennonite, loin d’être une tête brûlée, était un homme engagé par conviction dans les opérations de paix, mais aussi un professionnel méticuleux, soucieux de respecter les protocoles de sécurité et se prévalant d’une déjà longue expérience au Congo. Membre du « panel des experts de l’ONU » Michaël Sharp, avant d’être envoyé au Kasaï, était considéré comme l’un des meilleurs spécialistes de l’un des plus dangereux des groupes armés opérant au Kivu, les FDLR, (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) des Hutus descendants des Interhahamwe rwandais. Un tel savoir ne serait-il pas l’une des causes de son assassinat ? L’expert n’aurait-il pas reconnu, dans un camp ou dans un autre, ses interlocuteurs d’hier voire leurs poursuivants ? N’aurait-il pas décelé un autre risque de « glissement », où les provinces du Kasaï risqueraient d’être entraînées à leur tour dans l’engrenage de cette violence extrême –et extrêmement politique- qui mine l’Est du Congo depuis vingt ans ?