24 avril 2017

De Montreuil à Belleville, le désarroi des amis de Melenchon

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Danton, Robespierre, et aussi Baudin, héros des barricades… A Montreuil, aux portes de Paris, les rues évoquent un passé glorieux et combatif. Les électeurs d’aujourd’hui ne sont pas moins militants et les affiches de la « France insoumise » hurlent sur tous les murs. Devant la petite école du quartier, les militants, dimanche matin, observaient avec confiance le mouvement des électeurs, la victoire de Melenchon leur paraissait acquise et le succès de leur candidat arrivé en tête dans les Dom Tom leur paraissait de bon augure. Un signe cependant aurait lu les alerter : puisqu’il était interdit de se rendre dans l’isoloir avec un seul nom à glisser dans l’enveloppe brune, la plupart des votants, en plus de s’emparer du bulletin portant le nom du héros du quartier, prenaient plusieurs feuilles et passaient de longues minutes dans l’isoloir, comme pour rebattre les cartes encore une fois, réfléchir avant de se prononcer définitivement.
Olivier L. retrouvé ici à Montreuil, est un ami de très longue date . Tout en observant le va et vient des électeurs, en déambulant devant les « murs à pêches » ces longues murailles blanches, orientées au sud, sur lesquels aujourd’hui encore, comme dans les villages, on fait pousser en espaliers des pêchers qui donneront des fruits à la disposition de tous, nous évoquons les inoubliables moments de 1981. C’est alors que le parti socialiste, avec François Mitterrand comme candidat, avait remporté le scrutin contre Giscard. A cette époque, nous marchions en direction de la Bastille ou de République portés par une foule en délire, nous avions suivi l’ « homme à la rose » jusqu’au Panthéon. Comment le PS a-t-il pu décliner, rétrécir comme une peau de chagrin, comment la gauche, malgré les Nuits debout, les grandes manifs place de la République, a-t-elle pu laisser se développer les discours lepénistes ?
Ces questions occupent notre journée et il est question de la responsabilité de Jospin, qui renonça par orgueil, de Strauss Kahn, préparé pour le combat et la première place mais qui fut victime de sa vie privée. Nous évoquons aussi François Hollande, le « rainman » , celui qui attirait les pluies et qui, grand absent de toute cette journée, semble déjà rangé au rayon des souvenirs.
Jusqu’en dernière minute, Olivier et quelques uns de ses amis plus jeunes que lui ont cru aux chances du candidat de la France insoumise : « Melenchon, a changé, peaufiné ses discours, quitté le communisme pur et dur pour la pensée internationaliste de Chantal Mouffe,( une philosophe belge qu’Olivier connut naguère à Louvant et qui fut l’inspiratrice de Chavez au Venezuela, de Correa en Equateur et qui enseigne aujourd’hui en Grande Bretagne). De tous les candidats il est le plus structuré, le meilleur des orateurs… »
Notre confiance dans les chances de Melenchon est telle que nous décidons, en début de soirée, de mettre le cap sur Belleville, où Rebecca, une réalisatrice de documentaires et son compagnon Khelill ont décidé de réunir quelques amis autour d’un barbecue sur la terrasse. Une petite fête improvisée, avec des brochettes, des salades, du vin rouge en verres puis en gobelets, des enfants qui dansent devant la télé et que l’on chasse en souriant, des SMS qui semblent voler à travers l’appartement. Dehors, les cerisiers du Japon ont hâte de fleurir, les rosiers des jardins publics grimpent à l’assaut des fenêtres, des rires montent depuis les terrasses des bistrots.
Les premiers sondages, publiés sur les sites belges, brisent l’omerta qui règne jusque 20 heures et finalement, la confirmation du tandem de tête, Macron et Le Pen, ne secoue pas vraiment. L’essentiel, dit Rebecca, c’est que Fillon soit écarté… Ici, on n’aime guère Macron, considéré comme un avatar de la droite, rajeunie, bien coiffée mais après tout, il est peut-être un moindre mal, et l’appel lancé par Hamon, vient conforter ce sentiment. Va donc pour Macron, on préparera les législatives, et après tout Melenchon s’est bien défendu…
Alors que les bouteilles se vident, que les premiers invités commencent à s’éclipser, on se demande pourquoi le héros de la soirée, celui pour lequel tout le monde ici s’est mobilisé, tarde tant à apparaître.
Lorsqu’enfin, la mine grave, le regard abattu, la vaste boutonnée jusqu’au col, JLM apparaît, le silence s’impose. Certes, le vaincu reconnaît sa défaite, mais à contre cœur, comme si, fort du suffrage des villes, encore inconnu avant minuit, il ne voulait pas reconnaître l’échec et invoquait une hypothétique marge d’erreur. Jusqu’à la fin de l’adresse de Melenchon aux « gens » à ceux qui ont voté pour lui et aux autres qui l’aimaient bien quand même, Rebecca, Olivier, Khelill, Christophe, ont retenu leur souffle, attendu la consigne « tous contre l’extrême droite » « tous unis contre Le Pen » espéré des mots historiques, du genre Castro « l’histoire m’absoudra » ou « Venceremos », si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain….
Mais rien de tout cela n’est venu. Les yeux cernés, le souffle court, le tribun d’hier, soudain transformé en animal politique au poil gris, a refusé de se prononcer, de donner des consignes claires. « C’est normal, « le défend encore un anarcho-écolo au poil blanc, « il laisse chacun prendre ses responsabilités, c’est à la base de décider… » Les autres éructent, traitent Mélenchon de mauvais perdant, l’accusent de se comporter comme un enfant dont le jouet se serait brisé. Christophe » résume son sentiment d’une voix saccadée : « cet homme est un magicien, il vient de transformer une victoire en défaite ». Une victoire, vraiment, où çà ?
Un autre intervenant, sous le coup de l’émotion,avale la moitié de ses syllabes: “rendez vous compte, c’est la première fois que le PS obtient un score aussi bas, il est au tapis et nous, les insurgés, les révolutionnaires, nous frisons les 20%…Quelque chose se passe en France… Il faut continuer à mobiliser, préparer les législatives, si une bataille a été perdue, -et encore…-, il faut poursuivre la guerre. Mais voilà, Melenchon ne pense qu’à lui, à son échec personnel. Jouet cassé, espoir brisé…Et il nous laisse en plan… »
D’autres reconnaissent cependant que la position de Melenchon, à la veille du second tour, est délicate: certes, il s’oppose à fond au Front national, mais il entend aussi combattre l’ultra libéralisme de Macron. Pour lui comme pour ses partisans, la bataille des législatives ne se fera pas seulement contre le FN et elle aura aussi pour cible le libéralisme de Macron, de LR et de la droite du PS, que Valls rêve de regrouper…
Soudain, puisque la défaite est orpheline, les langues se délient. Chacun convoque ses souvenirs personnels, ses reproches à l’encontre de l’Insoumis: « son ego n’a pas diminué, il joue perso » Et, plus grave encore «c’est à tort qu’on le croyait changé, plus ouvert, plus tolérant. En réalité il est demeuré proche des lambertistes…»
Nous apprenons alors que les lambertistes, relativement peu connus en Belgique, sont les disciples de Pierre Boussel, alias Pierre Lambert, lui-même disciple de Léon Trotsky, qui fonda l’ «Organisation communiste internationale » membre de la Quatrième internationale, en rupture avec les communistes orthodoxes. Honte à ceux qui pensaient que les « lambertistes » parmi lesquels on compta Nadine Trintignant, Jean-Christophe Cambadelis, Lionel Jospin, plusieurs journalistes et écrivains de gauche, auraient quasiment disparu, perdu de leur influence. « Plus que jamais ils ont gardé le goût du secret, voire de la clandestinité » précisent quelques interlocuteurs…Ils ont une autre vision que nous de la défaite et de la victoire… »
Ah bon ? Avec le recul, je comprends mieux pourquoi d’autres vieux amis, absents à cette soirée bellevillloise, ont confessé avoir voté Macron, même à leur corps défendant, en prononçant ces paroles elliptiques « d’accord, c’est un saut dans l’inconnu. Mais Melenchon, lui, on sait, on connaît, et c’est non… »
Dans la nuit de Belleville, alors qu’aux terrasses s’éteignent les dernières lumières, je me dis que c’est compliqué, la gauche, presque autant que la France elle-même et que ce n’est pas demain qu’Olivier et les autres marcheront à nouveau sur la Bastille avec à la main une rose et… un portable…