17 mai 2017

Cette journée où, à Kinshasa, tout bascula…

Catégorie Non classé

Les derniers jours qui précédèrent le départ du président Mobutu, la chute d’un régime installé depuis 32 ans, je les ai passés à Brazzaville, sur la rive d’en face. Après la dernière rencontre organisée à Pointe Noire, sur l’Outenika, où j’avais vu Nelson Mandela aider un Mobutu chancelant à s’engager sur la passerelle du bateau sous le regard impassible de Laurent Désiré Kabila, tout était allé très vite : la Division spéciale présidentielle avait cédé sans combattre, le chef d’état major zaïrois, le général Mayele avait été abattu, accusé par Kongolo, l’un des fils de Mobutu, d’avoir trahi et livré la ville, l’avion présidentiel, pris pour cible par des soldats furieux et impayés, avait emmené le président, son épouse et quelques rares fidèles à Gbadolite et de là au Togo…La bataille de Kinshasa n’avait pas eu lieu et la ville se réveillait incrédule, regardant avec curiosité des soldats inconnus qui remontaient les avenues en longues files et demandaient quelquefois aux passants surpris de leur indiquer la route.
Depuis Brazzaville, il n’y avait pas moyen d’embarquer, tous les transports sur le fleuve étaient provisoirement suspendus. Sur le quai cependant, d’où je m’apprêtais à regarder de loin cet évènement historique, le propriétaire d’un canot à moteur me propose d’aller sur le fleuve afin disait-il, de se rapprocher autant que possible de Kinshasa. Sans hésiter, je montai à bord, laissant derrière moi ordinateur et bagages, n’emportant, à toutes fins utiles, qu’une serviette blanche dérobée à l’hôtel. Contrairement aux prévisions, le canot s’engagea hardiment sur les eaux grises et après avoir été immobilisé par les jacinthes d’eau qui s’étaient prises dans le moteur, il avança vers la rive kinoise, disposé à m’y laisser débarquer. La berge, non loin du Beach déserté par les ferries, était déserte. Seul un jeune militaire nous tenait en joue, plus attentif que vraiment menaçant. Sans trop réfléchir, brandissant ma serviette de bain blanche en guise de drapeau, je lui criai « Amahoro » «la paix » en kinyarwanda. Il baissa aussitôt son fusil, me rendit la salutation et, sans autre mot, me laissa passer. C’est à pied, me faufilant jusqu’au boulevard du 30 juin, que je pénétrai dans un centre ville pratiquement désert, étrangement calme. Peu à peu, des amis, des collègues, me décrivirent les dernières heures du régime, la manière dont, à Kenge, sur la route du Bas Congo, le dernier verrou avait sauté, grâce au soutien que l’armée angolaise avait apporté aux troupes rebelles.
Le long des grandes artères, avançant en colonnes, des soldats maigres, sans insignes sur leurs uniformes et chaussés de bottes noires, progressaient calmement, acceptant en silence l’eau et le pain que leur tendait la foule. Etrange libération que celle là, dépourvue de cris, d’ovations, de liesse populaire. Parfois au coin des rues, on découvrait des soldats à taille d’enfants, qui se reposent la tête appuyée sur leur fusil ou qui, l’allure menaçante, escortent leur afande (chef).
De tels vainqueurs surprennent tout le monde : par leur silence, leur discrétion, leur rigueur. Si quelques chefs embarquent les plus belles voitures dans des avions militaires, les sans grade, eux, se montrent intraitables : ils tirent à bout portant sur les petits voleurs, n’hésitent pas à fouetter ou battre des pillards. Plus tard, de plantureuses Kinoises circulant en pantalons moulants recevront des fessées ou des coups de fouet et les vainqueurs, moralistes d’un jour, leur ordonneront de reprendre leur pagne.
Convoquée à la première conférence de presse du nouveau pouvoir, dans une salle de l’hôtel Intercontinental, je partage la surprise des Kinois. Je reconnais certains des cadres politiques de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) déjà rencontrés à Goma et Bukavu ou durant leur exil en Europe. Au lieu d’arborer un sourire triomphant, de se réjouir d’une victoire méritée, certains d’entre eux ont l’air emprunté, sinon gêné et d’autres, des Tutsis du Nord Kivu, regardent l’assistance avec arrogance. De manière confuse, ils annoncent en même temps des élections, un « pouvoir à la base », promettent l’arrivée prochaine de Kabila, le « tombeur » de Mobutu et en attendant, confirment que les transports sont suspendus. Pas de ferries vers Brazzaville, ni d’avion pour où que ce soit. Les troupes belges et françaises qui attendent sur la rive d’en face resteront l’arme au pied, mes bagages ne suivront pas ( ni mon ordinateur, ce qui m’obligera à écrire à la main et à dicter d’ !interminables articles…)
Les Kinois, eux, sont prêts à fêter Kabila. Ils ne connaissent que de nom le vieux rebelle, qui avait si longtemps défié Mobutu depuis son maquis sur les bords du lac Tanganyika et qui avait survécu grâce au commerce de l’or. Ils savent qu’il est devenu le porte parole de cette étrange Alliance où des opposants congolais rentrés d’exil ont rejoint des troupes hétéroclites composées d’unités rwandaises et ougandaises précédées par des rumeurs de massacres, de soldats angolais présents depuis Kisangani… Chacun sait que le fils de Kabila, Afande Joseph, fait partie de la nouvelle armée, mais il est invisible.
Dès l’annonce de l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila, des civils, par petits groupes, se dirigent vers l’aéroport, dans l’intention d’accueillir et de fêter leur nouveau chef, celui qui les a débarrassés de l’une des plus anciennes dictatures d’Afrique. Ils n’en auront pas l’occasion : c’est de nuit, après trois jours d’attente, que le tombeur de Mobutu arrivera à Kinshasa, enfermé dans une voiture blindée, dissimulé derrière des vitres fumées. «Discret comme un voleur, sinon un imposteur » jugeront aussitôt les Kinois déçus. Lorsqu’après trois jours, une première rencontre sera organisée avec Etienne Tshisekedi, l’intraitable adversaire de Mobutu, le héros local ne mâcha pas ses mots : « pour être accepté, vous devez vous débarrasser de ces étrangers qui vous entourent… »
Dès le départ, les termes du malentendu étaient posés : le nouveau pouvoir qui s’installait à Kinshasa était perçu comme étranger et il faudra des mois à Laurent Désiré Kabila pour s’émanciper de la lourde tutelle de ses alliés, qui ne voyaient pas en lui le président de tous les Congolais mais le simple porte parole d’une entreprise régionale visant à mettre l’immense Zaïre sous la tutelle (économique sinon politique…)de ses voisins. Lorsqu’un an plus tard, fin juillet 1998, Kabila se décida enfin à congédier les troupes rwandaises qui l’avaient accompagné, la deuxième guerre du Congo fut entamée. Moins de 48 heures plus tard, les soldats rwandais retraversaient la frontière à Goma…
Le 16 mai 1997 à Kinshasa, j’avais cru assister à la fin d’un long règne alors que je n’étais qu’au début d’une nouvelle spirale de malheurs…