16 juin 2017

Revenu à Panzi, le Dr Mukwege est toujours aussi vulnérable

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Panzi, envoyée spéciale
Dans un paysage congolais chaotique, marqué par les incertitudes politiques, le personnage du Dr Mukwege émerge, plus que jamais. Le médecin chef de Panzi, l’ « homme qui répare les femmes » est désormais reçu, écouté, dans le monde entier et les plus grands tiennent à s’entretenir avec lui.
Mais dans son propre pays, il demeure largement inconnu au-delà du Sud Kivu et des provinces de l’Est car les médias officiels évitent soigneusement de prononcer son nom ou de l’inviter…Cet homme charismatique, qui a déjà fait l’objet de plusieurs tentatives d’attentat, est il seulement en sécurité dans son fief, l’hôpital de Panzi, où nous l’avons retrouvé, au retour de l’un de ses périples à travers le monde ?
Jadis banlieue de Bukavu, sinon simple campagne sur la route dite des escarpements qui mène à la ville d’ Uvira et à la frontière burundaise, la petite localité de Panzi, s’est densifiée, développée. Adossés à la grille, les petits commerces se sont multipliés, souvent tenus par des femmes, qui proposent des légumes, des fruits frais et aussi des plats préparés aux familles qui rendent visite aux malades. En face, il y a désormais des tailleurs, des couturières, des vendeurs de chaussures, un établissement « de luxe » avec des alcôves discrètes réservées aux clients importants et des murs sur lesquels on a peint des éléphants, des antilopes. Cette densification du tissu urbain de Panzi est due entre autres au fait que de nombreuses femmes venues des campagnes lointaines et soignées à l’hôpital ont préféré s’installer sous l’ombre tutélaire du Docteur Mukwege, qu’elles considèrent comme leur père, leur sauveur. L’hôpital lui-même a diversifié ses services et la « maison Dorcas » dépendant de la Fondation Panzi, propose aux femmes victimes de violences sexuelles un logement mais aussi des formations professionnelles et un suivi psychologique et thérapeutique. Lorsque le médecin-chef revient de ses voyages à l’étranger, la Monusco (Mission des Nations unies au Congo) déploie devant la grille de l’hôpital des Casques bleus pakistanais qui somnolent dans leur 4X4, ce qui permet aux porte parole de l’ONU d’affirmer que la sécurité du docteur est assurée.
Voici quelques semaines en effet, une vive polémique avait opposé les porte parole de Panzi à ceux de la Monusco à Kinshasa. Alors que depuis 2015, le Docteur Mukwege ne bénéficiait plus de la protection d’un détachement permanent de Casques bleus, l’ONU avait prétendu le contraire.
En fait, c’est depuis 2015 que le contingent pakistanais qui était basé non loin de Panzi, sur la rivière Ruzizi, a déménagé pour revenir dans la ville de Bukavu et que les « gardes » de Casques bleus devant l’hôpital avaient été supprimés. Cependant, à chacun de ses déplacements, le médecin pouvait faire appel à des policiers égyptiens qui assuraient son escorte depuis sa maison dans l’enceinte de l’hôpital jusqu‘à l’aéroport de Kavumu, au nord de Bukavu.
Au cours des dernières semaines cependant, la Monusco a été soumise à de fortes pressions internationales tandis que les jeunes du quartier populaire « Essence » manifestaient quotidiennement, jusqu’à ce que la garde quotidienne soit finalement rétablie devant l’hôpital.
C’est que les signes inquiétants se sont multipliés : en 2016 déjà, un jeune homme, qui s’était introduit dans l’hôpital avait exigé, presque de force, de serrer la main du médecin. Intercepté, il apparut qu’il était porteur d’une enveloppe contenant une poudre noire, qui pouvait être un poison traditionnel !
Cette année, le Docteur Mukwege a été secoué par l’assassinat de son jeune collègue et ami le Docteur Gildo Byamungu, abattu à bout portant dans son bureau, au cœur même de son hôpital de Kasenga, proche d’Uvira non loin de la frontière burundaise. La veille du crime, se sentant menacé, le jeune médecin avait fait part de ses inquiétudes à son aîné. Au lendemain du crime, des mobiles ethniques, des jalousies financières furent avancés, mais pour les proches de Mukwege, il s’agissait avant tout d’un avertissement. Une interprétation renforcée par l’assassinat, voici quelques jours, d’une famille qui vivait en face de l’hôpital : des gens modestes, liquidés de sang froid par un commando de neuf personnes qui avait envahi le quartier.
Ayant retrouvé sa maison, dans l’enceinte même de l’hôpital, dirigeant la prière du matin qui réunit les membres du personnel et les malades, se préparant à reprendre la tournée des salles, le médecin-chef, heureux de retrouver ses malades et ses collaborateurs, refuse de s’inquiéter et assure qu’il est bien protégé, tant par les Casques bleus que par ses proches et ses collègues. Mais un simple examen des lieux suffit à révéler leur vulnérabilité : en face de l’entrée, de l’autre côté de la rue, une imposante bâtisse de trois étages construite par une personnalité locale domine le modeste quartier. Depuis les nombreuses fenêtres, aucun coin de l’hôpital n’échappe au regard. On tremble à l’idée d’un sniper, d’un tireur fou qui s’installerait là : il aurait le champ libre.