19 juin 2017

Le prix Roi Baudouin salue la nouvelle révolution africaine…celle du numérique

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C’est une révolution silencieuse, que les afro- pessimistes se gardent bien de mentionner, un « grand bond en avant » à la sauce africaine : le continent noir est engagé dans une révolution numérique qui lui fera gagner plusieurs étapes du développement.
En Afrique plus encore qu’en Europe, le téléphone portable est devenu l’indispensable compagnon de tout citoyen : pour payer les « unités », trouver des endroits où recharger l’appareil, se connecter via Whatsapp ou autres réseaux sociaux, on se priverait de tout, même de nourriture…. Moyen de communication, instrument de sociabilité, source d’informations, le portable est aussi un marqueur social, et dans des pays très connectés, comme le Ghana, on compte déjà plus de mobiles que d’habitants ! Saluant d’ordinaire des initiatives de développement individuelles, le jury du prix Roi Baudouin pour le développement a voulu, cette année, saluer cette vague de fond, et récompenser trois de ces jeunes entrepreneurs qui, s’appuyant sur les nouvelles technologies, incarnent une autre Afrique, celle qui monte, invente et pulvérise les indicateurs de croissance…
Les générations se suivent et ne se ressemblent pas : Tonee Ndungu se souvient que son père, alors qu’il était directeur d’école à Nairobi, se désespérait de voir les élèves manquer de cahiers, ignorer à quoi ressemblait un livre d’école. Trop rares, trop chers, les manuels scolaires étaient inaccessibles, comme dans la plupart des pays du continent. Lorsque le gouvernement kényan, comme ses voisins d’Ethiopie, du Rwanda, a décidé de doter toutes les écoles du pays de tablettes électroniques, Tonee a sauté sur l’occasion et fondé Kytabu (livre en swahili) : « Les bibliothéques, avec de vieux livres venus d’Europe, c’est fini…Kytabu, c’est une application qui permet aux enseignants et aux élèves de louer les livres scolaires dont ils ont besoin, pour une période déterminée. le paiement s’effectuant lui aussi sous forme électronique… » Dans un premier temps, 300 enseignants ont souscrit au projet et Kytabu, moyennant 10 dollars de contribution, leur fournit les livres de base dont ils ont besoin pour enseigner. A terme, 300.000 professeurs kényans pourraient adhérer à l’initiative et, dûment connectés, avoir accès à tout le matériel pédagogique dont ils ont besoin. L’accès au réseau, le manque d’électricité, voilà qui ne préoccupe pas Tonee : « les citoyens ont un tel besoin de connections qu’ils se débrouillent, jusque dans les villages les plus éloignés, pour pouvoir recharger leur batterie ou trouver du réseau… Le corps enseignant fera de même… Quant aux smartphone, les Chinois diffusent aujourd’hui des appareils qui coûtent moins de dix dollars pièce, et nul n’imagine de s’en passer… »
L’Ougandais Gérard Abila fait le même constat : « le portable, les réseaux sociaux représentent d’incroyables instruments de mobilisation… « Lui, il a créé « Barefoot law », un site qui délivre des avis juridiques, explique aux citoyens quels sont leurs droits, leur donne les moyens de se défendre. Alors qu’il était étudiant, le jeune juriste s’était ému du sort d’un détenu qui, comparaissant devant ses juges, ignorait tout de ses droits, ne mesurait pas l’infraction qu’on lui reprochait et se laissait condamner sans comprendre… « Les pauvres, les moins éduqués ne connaissent pas leurs droits, ils sont incapables de se défendre…C’est pourquoi, avec 20 autres jeunes juristes, nous avons créé « Barefoot law » la loi aux pieds nus. Via Internet, les juristes peuvent être consultés. Nous organisons aussi des cliniques juridiques, des programmes de radio. Plus de 400.000 personnes nous consultent chaque mois… De temps à autre, via les réseaux sociaux ou tout simplement par SMS, nous organisons un « blast », une action de mobilisation, et notre message touche 350.000 personnes… »
Quant à Alloysius Attah du Ghana, il ne doute de rien. Ses parents étaient de simples fermiers, lui, il est un pur produit de l’Université N’Krumah des sciences et des technologies et il entend doter les cultivateurs des moyens d’améliorer leur production et, pourquoi pas, d’avoir accès aux marchés internationaux.
« Mon pays est producteur de café, de cacao, de primeurs.. Pourquoi les producteurs devraient ils s’incliner devant les prix offerts par les intermédiaires qui se gardent bien de leur dire que sur les marchés les cours de telle ou telle matière première sont en hausse ? Désormais ces informations là doivent être accessibles à tous… »
Le Ghana aussi est hyper connecté, il compte plus de mobiles que de citoyens, et « Farmeline » la société constituée par Alloysius Attah et son partenaire Emanuel Owuwu Addai compte déjà plus de 200.000 adhérents. Si l’abonnement de base ne coûte que 8 cents par mois, en revanche les prévisions météo reviennent à un dollar : « pour les agriculteurs, il s’agît d’informations précieuses, qui peuvent déterminer l’avenir de leurs récoltes… Nous diffusons aussi des alertes à propos d’épidémies, lorsque des bactéries touchent les cultures, nous proposons les moyens de les enrayer… »
Les trois lauréats croient fermement que la révolution numérique va permettre à l’Afrique de sauter des étapes du développement et accentuer la mobilisation citoyenne mais ils demeurent lucides et modestes : « pourrons nous pour autant arrêter les guerres, stopper la propagation de la haine, des contre vérités ? Nous l’ignorons, nous avons nos limites…… Tout ce que nous pouvons faire, c’est rendre les gens plus conscients de leurs droits. Les aider à devenir plus instruits, plus branchés sur les innovations technologiques, plus performants, plus reliés au reste du monde…Leur donner les moyens de sauter les étapes… »