20 juin 2017

Des cyclistes belges à l’assaut des pistes du Kivu… pour la bonne cause

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Envoyée spéciale,

Goma,
Jambo, Habari, mais aussi Niha et Good morning… En toutes les langues, les habitants de l’île d’Idjwi, moins isolés qu’on ne le pense, saluent les 85 cyclistes et piétons partis à l’assaut de leurs pistes et les enfants, serrés comme des grappes de raisin ne manquent pas de crier à leur tour « money » ou « cadeau »…Cependant, au large de Bukavu et de Goma, Idjwi, l’une des plus grandes îles d’Afrique sertie au milieu du lac Kivu demeure encore une perle oubliée…Même si la région a été troublée par les guerres et les rébellions, même si, après le génocide des Tutsis en 1994 40.000 réfugiés rwandais ont fait la traversée, l’île n’a jamais connu de mouvements armés, de guerres, de violences d’aucune sorte. C’est pour cela sans doute que l’asbl Comequi (commerce équitable) a choisi de mener une centaine de Belges désireux de soutenir une coopérative de café sur ces rivages paisibles où, à chaque détour de la piste se révèlent des baies paradisiaques, des paysages à couper le souffle. Cependant, les chiffres sont accablants : avec 600 habitants au km2 Idjwi connaît une explosion démographique sans pareille en Afrique alors que les ressources en vivres diminuent depuis que la bananeraie est littéralement consumée par le « wilt », une bactérie venue du continent et descendue depuis l’Ouganda. « Pour stopper le désastre, il n’y a qu’une seule solution, nous confirme Yves Minani, journaliste de la radio locale » couper, et brûler jusqu’aux racines… »Mais Idjwi, après ce traitement radical, n’est pas pour autant chauve et dévastée : les cyclistes ont cheminé entre de luxuriantes collines envahies par la végétation, entre des villages où les femmes proposaient des papayes, des haricots, du fretin, ces petits poissons pêchés dans le lac…Peu à peu des guest house apparaissent, un « éco lodge » va bientôt s’ouvrir : le salut d’Idjwi viendra-t-il du tourisme ?
Avant d’embarquer pour l’île, le soir même de leur arrivée, les participants avaient eu un aperçu de l’hospitalité congolaise lorsque le gouverneur du Sud Kivu, Marcellin Cishambo, qui vécut longtemps en Belgique, tint à les accueillir dans sa résidence. C’est que le débarquement d’une centaine de Belges, et non des moindres, -dirigeants d’entreprise, financiers, médecins, juristes, architectes- arrivant dans un Congo à nouveau décrit comme en crise représente une première qui n’a pas fini de susciter espérances et commentaires. Car ces Belges là, qui pourraient s’offrir des hôtels de luxe, ont choisi de crapahuter sur les pistes du Congo, de dormir sous la tente, de partager des buffets en plein air et de ne pas trop exiger des douches montées au jour le jour sur les rives du lac…Quelle mouche les a donc piqués ? La curiosité, la nostalgie d’un passé colonial qui a imprégné bien des souvenirs familiaux ou, plus concrètement, la solidarité avec les producteurs de café du Sud Kivu, le désir de clore le chapitre humanitaire pour relever de véritables enjeux de développement ? Le gouverneur Cishambo ne s’y est pas trompé : félicitant les sportifs, il a aussi visé les investisseurs potentiels et avait invité des hommes d’affaires locaux, ainsi que les ministres des mines et de l’agriculture, espérant que fonctionne le « networking », le « réseautage » des relations interpersonnelles. De fait, les échanges ne se sont pas fait attendre entre un représentant d’associations paysannes et un patron désireux de trouver des produits bio, entre des spécialistes de Saint Luc et des médecins locaux expliquant qu’ils ne peuvent plus opérer après 18 heures faute de courant électrique… Les plus émus des participants furent sans doute Marc et Jacques Borlée : fils du dernier gouverneur du Sud Kivu, ils furent invités à visiter la vaste demeure construite par leur père, quelques mois avant l’indépendance. Une imposante bâtisse, édifiée avec soin par un père de sept enfants, qui n’avait jamais prévu de devoir quitter le pays aussi rapidement… « J’ai retrouvé ma chambre, j’ai reconnu la salle de bains, le long couloir… »commentait Jacques Borlée qui n’avait que 3 ans en 1960 tandis que Marc se souvenait avec émotion du départ précipité de toute la famille : « fin juin 1960, notre père nous avait envoyés à Bujumbura et en août alors qu’il aurait voulu organiser la « remise reprise », il dut fuir sous les balles…Même lointain, le Congo ne nous a jamais quittés »
« Puisque vous êtes nés ici, vous êtes mes fils » assurait le gouverneur, invitant les frère Borlée à revenir…Jovial, esquissant un pas de danse avec les femmes, participant à l’inauguration d’un jardin potager et d’une cantine scolaire, s’informant sur les méthodes de lavage du café à Minova et sur la qualité des terres, le gouverneur n’était cependant pas mu uniquement par la sollicitude envers ses sportifs visiteurs, par le désir de se rapprocher de ses compatriotes auprès desquels il semble très populaire. Manifestement, sur ordre du chef de l’ Etat avec lequel il s’entretenait régulièrement par téléphone, il avait pour tâche de veiller à ce que la sécurité de l’expédition soit parfaitement assurée. Militaires et policiers ont ainsi suivi le convoi de près, vigilants et lourdement armés, ne laissant aucune chance à d’éventuels assaillants. Car le Congo, en ces temps troublés, n’a nul besoin d’un accident de parcours, quel qu’il soit ! Le contraste était d’ailleurs frappant entre les nouvelles venues de Kinshasa, où les autorités, frappées par des sanctions européennes et américaines, envisagent des mesures de rétorsion à l’égard de la seule Belgique, soupçonnée d’être l’instigatrice de ce durcissement, et le climat chaleureux et rassurant de cette équipée non officielle et marquée par la solidarité. Même si l’ambassadeur de Belgique à Kinshasa, craignant d’être rappelé avait renoncé à faire le voyage, son collègue du Rwanda avait traversé la frontière et il se livra à une belle démonstration de pédalage dans les côtes écrasées de soleil. De politique, il ne fut d’ailleurs jamais question, aux yeux des participants, l’essentiel était ailleurs : à tout moment, oublieux du timing, les cyclistes mettaient pied à terre pour échanger avec les paysans, avec un peu de français, beaucoup de sourires et quelques menus cadeaux, des ballons de foot, des bics, des caresses aux enfants et bien sûr d’innombrables photos. Manifestement, la surprise allait dans les deux sens : « jamais je n’ai vu un pays à la fois aussi beau et aussi pauvre, aussi attachant, j’en suis bouleversé » assurait Laurent, accroché à son appareil photo. Et en face, à voir ces Européens, quadra ou quinquagénaires, enfiler des dénivelés de 500 mètres, transpirer sous le cagnard, être maquillés de poussière rouge et dormir à la belle étoile, la joie de l’accueil se mêlait à un certain scepticisme « mais ils sont fous ces muzungus (Blancs), que cherchent ils ? » La halte à Lutumba, sur la rive congolaise du lac, devait éclairer les éventuels sceptiques, lorsque Pépin, l’agronome congolais, expliqua que le projet Comequi avait pour but d’augmenter le revenu des membres de la coopérative AMKA en permettant la production de café arabica de première qualité, lavé et dépulpé sur place et en passe de recevoir le label bio.
Les cyclistes se souviendront ils des tables de lavage des cerises de café, des plantules soigneusement rangées à l’ombre, de l’ambition de construire une deuxième usine de lavage plus proche des champs cultivés ? Ou bien retiendront ils que la conjonction de toutes ces ces bonnes volontés a aussi doté l’école de Minova d’une bibliothèque, que l’hôpital s’enorgueillit d’une nouvelle maternité, que 8 écoles ont été incitées à se doter de jardins potagers assurant l’approvisionnement des cantines scolaires, que des apiculteurs ont appris comment augmenter la production de leurs ruches ? Autour de Comequi, projet de développement économique, de multiples initiatives se sont ainsi greffées ramenant un peu d’espoir dans cette région encore hantée par des bandes armées…
A l’issue du périple le long du lac Kivu, la traversée de la ville de Goma fut à la fois une épreuve et une sorte de sacre : les cyclistes rouges de poussière, précédés par la police anti émeute (sic) furent acclamés par une foule enthousiaste massée sur les bas côtés, mais ils durent aussi se frayer un chemin parmi des dizaines de motards, dépasser des « tshukudus » ces vélos de bois chargés de marchandises, dribbler des émules locaux zigzaguant en criant de joie, éviter une énorme benne à ordures surgie à l’improviste, narguer les jeeps et les camions alors que les policiers moulinaient en vain tentant, en vain, de régler le tumulte. Il fallut atteindre la pelouse du gouvernorat pour que le calme revienne et que, comme un mirage, apparaisse au bord du lac une nouvelle vision paradisiaque : une table garnie de bières belges que le gouverneur proposa en répétant cette phrase tant de fois répétée tout au long du voyage : « sentez vous chez vous chez nous.. »