30 juin 2017

Le Congo, comme une peau de léopard

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Il y a longtemps que le Congo n’avait connu un 30 juin –fête de l’indépendance- aussi chargé de mauvais présages. Les paramètres économiques ne sont pas bons : se changeant à 1500 FC pour un dollar, la monnaie nationale a perdu la moitié de sa valeur, et le citoyen de base la moitié de son pouvoir d’achat. Quant au gouvernement, il a vu son budget être ramené de 9 à 4,5 milliards de dollars.
Sur le plan politique règnent toujours confusion et polémique. Rappelons que le 31 décembre dernier, la conférence épiscopale du Congo avait réussi à désamorcer la crise et à proposer un accord honorable pour toutes les parties :renonçant à se présenter pour un troisième mandat et à organiser un referendum, le président Kabila était autorisé à rester en poste le temps d’organiser des élections en 2017 et plaçait à la tête du gouvernement un Premier Ministre issu de l’opposition. Six mois plus tard, l’opposition s’est déchirée, le premier Ministre Bruno Tshibala (un Kasaïen qui fut porte parole de Tshisekedi) est contesté, sa nomination n’étant pas jugée conforme aux accords, le Comité national de suivi de l’accord n’a pas vu le jour, l’opposant Moïse Katumbi n’a pas été autorisé à regagner le pays et si des milliers de détenu sont en liberté, c’est parce qu’ils se sont enfuis massivement et non parce qu’ils auraient bénéficié de mesures de décrispation promises aux prisonniers politiques……Faute d’accord entre les autorités et ses héritiers, les funérailles d’Etienne Tshisekedi, décédé en début d’année, n’ont toujours pas été organisées ! Quant aux évêques qui, hier encore, pouvaient être soupçonnés d’avoir voulu sauver la mise du président sortant ou tout au moins d’avoir voulu rechercher une sortie de crise honorable, ils sont aujourd’hui épinglés par le pouvoir, car ils ont déclenché une autre forme de guerre : la résistance passive.
Prenant à la lettre l’article 64 de la Constitution, qui prévoit que le peuple a le droit de s’opposer de manière pacifique à toute atteinte à ses droits constitutionnels, les évêques catholiques prévoient une série d’actions non violentes aboutissant au sabotage de l’Etat : refuser de s’acquitter des factures d’eau et d’électricité, refus de payer les taxes exigées sur les marchés, d’honorer les factures d’assurances , les impôts, les patentes…Diffusées à travers le pays, ces consignes pourraient bloquer l’immense machine à percevoir taxes et impôts en tous genres, que les citoyens, au vu des carences des services publics, perçoivent avant tout comme des ponctions arbitraires.
A cette sorte de « dissidence intérieure » par laquelle les citoyens « prennent congé » d’un Etat défaillant s’ajoutent des fractures plus inquiétantes encore.
Le Congo, ce pays-continent, ressemble de plus en plus à une « peau de léopard » sur laquelle s’étendent des poches de violences, des zones de non droit où des acteurs multiples et parfois difficilement identifiables ont repris les armes.
La situation la plus dramatique est celle du Kasaï : les quatre provinces du centre du pays connaissent une crise humanitaire et politique sans précédent qui a commencé en août dernier avec la mort du chef traditionnel Kamwina Nsapu. L’immixtion de Kinshasa dans le processus de succession et l’assassinat de son héritier potentiel ont suscité une révolte populaire par laquelle des miliciens (jeunes gens se faisant appeler Kamwina Nsapu) s’en prenaient aux représentants de l’Etat, policiers et militaires et aux institutions publiques. Menée par des bataillons venus d’autres régions du pays et des forces spéciales difficiles à identifier et s’exprimant en langues étrangères, la répression fut terrible, engendrant plus de 3000 morts, deux millions de déplacés internes et plus de 40 fosses communes ont été découvertes. L’assassinat de deux experts de l’ONU dans des circonstances troubles contribua à internationaliser la crise qui suscita de longs débats au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, jusqu’à se terminer par une victoire diplomatique de Kinshasa qui gardera la haute main sur l’enquête.
La crise du Kasaï qui risque de déborder sur l’Angola voisin inquiète beaucoup Luanda qui a massé des troupes sur la frontière tandis que Sindika Ndokolo, beau fils du président dos Santos et fils d’un banquier congolais soutient ouvertement l’opposition et en particulier Moïse Katumbi. La crainte d’une intervention angolaise contribue à échauffer la région…
Au Katanga, non seulement les miliciens Bakata Katanga qui avaient mis à feu et à sang le nord de la province n’ont pas désarmé, mais leur chef Gédéon Kyungu a réussi à s’échapper et ses hommes ont été soupçonnés d’opérer… au Kasaï, loin de leur base katangaise ! On ignore qui les a armés et transportés…
Dans le Bas Congo, le chef religieux Muanda Nsemi, qui avait mené la révolte de la secte Bundu dia Kongo a pu s’échapper de la prison de Makala grâce au coup de force mené par ses partisans qui ont libéré plus de 4000 détenus dont de redoutables « kulunas » (commettant vols et exactions dotés de machettes…) et de nouvelles violences sont à redouter.
Quat à l’Est du pays, qui a toujours été le berceau des guerres et des changements de régime, il est à nouveau en effervescence.
Dans l’Ituri (Nord du Nord Kivu) et plus particulièrement près de Bunia, le torchon brûle à nouveau entre les ethnies Lendu (apparentées aux Hutus) et les Hemas (proches des Tutsis) ; dans la région de Beni et aux abords du parc des Virunga, la lutte pour l’accès aux terres cultivables et aux mines d’or provoque de violents affrontements entre des groupes armés hutus et l’ethnie majoritaire des Nande, peu soucieuse de partager son terroir. En outre des groupes d’origine ougandaise ADF Nalu et décrits comme islamistes sont toujours présents aux abords du parc des Virunga.
Depuis cette semaine d’autres dangers se précisent : le gouverneur du Nord Kivu Julien Paluku a révélé l’apparition d’un nouveau mouvement armé, qui aurait commencé à opérer à Beni et dans la région de Kasindi près de la frontière ougandaise. Ces hommes qui ne seraient pas des combattants locaux Mai Mai se révèlent mieux armés et mieux organisés que les autres groupes, ce qui augurerait du risque d’une nouvelle guerre de grande ampleur. D’après certaines sources les leaders de ce mouvement seraient d’anciens chefs politiques et militaires du M23, la rébellion tutsie vaincue en 2013 et dont les combattants sont réfugiés en Ouganda…
Soulèvements locaux dus aux incertitudes politiques, tentative de déstabilisation, organisation systématique du chaos pour rendre impossible l’organisation des élections, toutes les hypothèses se bousculent, avec une certitude : qu’il soit orchestré ou non, le chaos tant de fois annoncé se transforme de plus en plus en réalité…