21 juillet 2017

Les pénuries s’aggravent à Bukavu et le Rwanda suscite l’envie

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Bukavu,

A première vue, Bukavu est une ville d’eau. Ceinte de tous côtés par les rives étincelantes du lac Kivu. Traversée par une demi douzaine de rivières et autant de ruisseaux qui dévalent depuis les haut plateaux. Et pourtant, en cette période de saison sèche, qui dure jusqu’en septembre, la capitale du Sud Kivu a des allures sahéliennes. Des nuages de poussière rouge tourbillonnent dans les rues, tout le monde crache ou toussotte, les buissons de fleurs s’étiolent, les arbres naguère luxuriants se craquèlent sous le soleil. Et surtout l’eau manque, tragiquement. Même dans les quartiers huppés d’Ibanda ou de la Botte, qui accueillent la bourgeoisie locale ou les expatriés, le personnel est obligés, tôt matin, d’aller puiser l’eau dans le lac pour remplir de seaux qui seront délicatement posés dans les chambres. Les affichettes recommandant d’économiser l’eau potable ou de fermer soigneusement les robinets sont inutiles : plus aucune goutte ne suinte, tout est désespérément sec.
L’eau n’est pas seule à manquer. Dans beaucoup de voitures, des petits panneaux solaires placés derrière le pare brise captent les généreux rayons et alimentent l’indispensable outil de communication, le précieux marqueur social qu’est le portable. Car dans les maisons, fussent elles à étages, avec vue sur lac et dotées de portails hollywoodiens, l’électricité est absente ou n’apparaît que sporadiquement. Seuls les vraiment riches sont dotés de générateurs qui fonctionnent à l’essence mais dans cette ville où les fonctionnaires n’ont plus été payés depuis huit mois, où le franc congolais a perdu 50% de son pouvoir d’achat, chacun est obligé de compter ses sous et de rationner le carburant.
Cependant le miracle congolais tient bon : privés d’eau, obligés de coltiner des bidons jaunes depuis le lac ou les rivières, nos amis congolais sont habillés avec autant de soin que d’habitude, les épouses arborent chaque jour des tenues aux couleurs soigneusement assorties, vacillent sur leurs chaussures compensées et leurs talons hauts.
Certes, Marie nous souffle qu’elle améliore son ordinaire en louant des robe de mariage, en faisant tourner les toilettes entre ses amies. Lors de chaque réception robes ou costumes sont impeccables et, puisque les mariages se succèdent chaque week end, les fiancés et leurs familles veillent à s’y prendre des mois à l’avance pour louer les salles…
« Le Congo, c’est ainsi, on vit, on se débrouille… » assurent nos amis en nous faisant les honneurs de leur nouvelle maison avec vue sur lac, une demeure qui fait allègrement fi des plans d’urbanisme (à supposer qu’il y en ait…) et qui nous expliquent que tous ceux qui ont réussi à mettre un peu d’argent de côté l’investissent désormais dans l’immobilier, les banques étrangères se montrant réticentes à accepter ou à changer de l’argent venu d’un Congo placé sur la liste noire des pays à risque…
Certes, au Congo, on vit, envers et contre tout, et le miracle est quotidien. Mais on râle aussi. On épingle les puissants qui roulent carrosse, entourés de nuages de poussière, on désigne les autorités, et plus particulièrement le gouverneur et ses adjoints, comme boucs émissaires de tous les maux qui accablent la ville.
Il est vrai que Kinshasa la boulimique, où la misère est tout aussi grande, est bien loin, et que les autorités locales, à portée de main, ou de cailloux, font l’objet de tous les récits de corruption, vrais ou excessifs et représentent les boucs émissaires les plus accessibles… Pharaoniques, les chiffres qui détaillent la fortune accumulée par la famille Kabila dépassent l’imagination et l’homme de la rue mélange allègrement les millions et les milliards, retenant simplement que les ressources captées au sommet de l’Etat sont autant de moyens qui font défaut pour assurer le quotidien de chacun… Même même chez les “petits”, les simples citoyens la politique st omniprésente, elle absorbe toutes les énergies. Dans l’ombre des paillottes qui protègent du vent brûlant, on discute de l’insécurité qui se répand, des morts inexpliquées, des prisons qui se vident mystérieusement, des politiciens qui créent des milices pour imposer un improbable dialogue et qui recrutent sans scrupules parmi les dizaines de milliers de jeunes sans emploi malgré leurs diplômes chèrement obtenus…
Au pays des aveugles, les borgnes sont rois… Dans ce Congo privé d’élections, où le échéances électorales reculent sans cesse, les élections présidentielles qui se dérouleront au Rwanda voisin le 4 août prochain finissent par faire rêver. Et pourtant elles seront sans surprise : le pays voisin est couvert de banderoles « Tora Kagame » votez pour Kagame, les adversaires et rivaux du « boss » qui remportera certainement un mandat de sept ans, renouvelable, sont presque invisibles, le drapeau du Front patriotique rwandais flotte partout, et chacun lorsqu’il s’agît de politique, ne s’exprime qu’à mi voix…
Au Congo, et plus particulièrement dans la turbulente Bukavu, un tel unanimisme susciterait une levée de boucliers, une poussée généralisée de scepticisme et de critiques acerbes. Mais dans la capitale du Sud Kivu en ce moment, on préfère relever que Kagame, l’ennemi d’hier, le voisin si longtemps abhorré et encore redouté, est aussi « un homme qui a une vision pour son pays , qui l’a mis sur les rails du développement. »
Et chacun d’énumérer, avec un mélange d’envie et de sentiment d’humiliation, les réalités du Rwanda d’aujourd’hui : « nos minerais sont raffinés chez eux, mais les légumes que nous consommons viennent du Rwanda ; grâce à la fibre optique, ils ont Internet partout, les routes, où la vitesse est drastiquement limitée, sont en excellent état…”
Il fut un temps où rancuniers, hostiles, humiliés par les défaites successives et l’exploitation de leurs ressources naturelles, les gens de Goma et de Bukavu préféraient faire un détour par le Burundi ou l’Ouganda plutôt que passer par le Rwanda. Tout cela est bien loin. Aujourd’hui, ceux qui le peuvent voyagent via Rwandair qui offre des tarifs très compétitifs vers l’Europe. Les sédentaires traversent une frontière ouverte jusque 22 heures pour s’en aller passer la nuit au Rwanda : à Cyangugu en face de Bukavu comme à Gisenyi en face de Goma des logements modernes sont désormais loués ou vendus à des Congolais, de plus en plus nombreux, qui travaillent dans leur pays (quand ils ont un emploi) mais traversent la frontière pour jouir, à bas prix, de privilèges devenus introuvables chez eux : eau courante, électricité, réseau Internet. Sans oublier le bien le plus précieux de tous, la sécurité, garantie dans un pays où des la tombée de la huit les militaires envahissent les rues, silencieux, disciplinés, mais arme au poing…