25 juillet 2017

Congo: la classe politique tourne en rond, comme dans un film…

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Le film « Tribunal sur le Congo » se rejoue en direct

Goma et Bukavu, envoyé spéciale,

« Si nous voulons que nos droits soient respectés , nous devons retrouver notre sens de l’honneur et de la dignité… Dans ce pays, des hommes politiques ne se gênent pas pour venir assister à un tribunal fictif où sont évoqués des crimes bien réels, pour lesquels ils savent bien que personne ne leur demandera des comptes »…Dans la grande salle paroissiale de Panzi, à quelques mètres de son hôpital, le Docteur Mukwege ne mâche pas ses mots. Au premier rang d’une assistance de 3000 personnes, il a, durant presque deux heures, assisté à la « première » du film de Milo Rau, « Tribunal sur le Congo ». Un tribunal imaginaire, monté sous forme de documentaire, mais dans lequel tout est vrai, la procédure, les juges, mais surtout les témoins et les faits décrits : massacre de Mutarule près d’Uvira, où 35 villageois ont été tués par des militaires et jetés dans une fosse commune, spoliation des terres par des multinationales avides d’exploiter les ressources en or et en coltan, constitution de milices d’autodéfense des communautés…Durant des années, crimes de sang et crimes économiques se sont succédé au Congo, sans autre réponse que l’impunité des coupables et l’impuissance voire la complicité des dirigeants. Le « Tribunal sur le Congo » faisant appel à l’opinion entend apporter une première réponse à cette exigence qui fuse de partout et réclame la fin de l’impunité…
Apostrophant de autorités qui, pour certaines ont accepté de figurer dans le film et de répondre aux questions des jurés, le médecin-chef de Panzi visait aussi, avec une vigueur inhabituelle, un invité de marque, qui ne manqua aucune des projections du film au Sud et au Nord Kivu : Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale et aujourd’hui président d’un parti politique d’opposition, l’Union pour la nation congolaise. Dans ses fonctions, alors qu’il était le deuxième personnage de l’Etat, Kamerhe, fut, à l’époque, informé des accaparements de terres, des interprétations abusives d’un code minier déjà très libéral. Mais aujourd’hui, sans revenir sur le passé, il se contente d’écouter les revendications de ses compatriotes qui réclament la justice, la fin de l’impunité et il relaie avec éloquence un vœu partout exprimé : que l’ Etat congolais prenne ses responsabilités, garantisse la loi et l’ordre , défende les droits de chacun…Envisageant de se porter candidat à l’élection présidentielle, Kamerhe, visiblement, a entamé sa campagne en commençant par son fief du Sud Kivu, Bukavu et surtout Walungu, son village natal, où le film a également été projeté.
Captant la lumière des projecteurs, présent sur la scène lors des débats et ovationné par ses fans, même lorsqu’il arrive en retard et interrompt la projection, Kamerhe est apparu comme un politicien chevronné, beau parleur, habile à dévier les flèches et à botter en touche lorsque les questions se font trop pointues. Mais au-delà de la curiosité et de l’enthousiasme que suscite toujours l’apparition d’une vedette politique, l’ancien président de l’Assemblée nationale, présenté naguère comme un dauphin potentiel de Kabila, jusqu’à ce que surviennent le choc et la rupture, a-t-il gardé son crédit d’antan ? Ce qui est sûr, c’est qu’ à l’inverse d’autres opposants, il peut s’exprimer librement et utiliser à son profit les feux de la rampe…
Mais même dans son fief du Kivu, on lui reproche d’avoir accepté les dialogues successifs avec le pouvoir, en octobre avec le médiateur togolais Edem Kodjo et en décembre sous la houlette des évêques désireux d’éviter l’affrontement. Ces dialogues sont aujourd’hui largement considérés comme des jeux de dupes, où l’opposition, en acceptant d’entrer dans le jeu de la majorité présidentielle s’est discréditée par les rivalités, les luttes pour le pouvoir, les soupçons d’ « achat des consciences »… Avec le recul, les faits donnent raison au docteur Mukwege qui, l’automne dernier, était bien seul lorsqu’il réclamait, purement et simplement, que les élections soient organisées dans les délais requis et qu’au-delà de la date fatidique du 19 décembre, (jour de l’expiration du deuxième mandat du chef de l’Etat) les tenants de pouvoir cèdent la place à un pouvoir de transition…
Aujourd’hui, le dernier acte le la récupération des concessions accordées en décembre aux évêques vient de se jouer : après avoir désigné Bruno Tshibala au poste de Premier ministre, (ancien proche de Tshisekedi, Tshibala est aujourd’hui récusé par les plus radicaux du Rassemblement et n’incarne donc pas le consensus) le chef de l’Etat a achevé de diviser l’opposition en nommant Joseph Olenghankhoy (connu pour ses fréquents retournements) à la tête du CNSA. La manœuvre s’accompagne de cynisme : dans une récente interview au « Spiegel, » Joseph Kabila allait jusqu’à affirmer qu’en décembre, « il n’avait rien promis ».
Alors que la violence s’étend sur de larges portions du territoire, que l’opposition politique est discréditée et les évêques dupés, d’où viendra le verdict final de ce « Tribunal sur le Congo » qui se joue en direct, sur la large scène de ce pays- continent ? Le 31 juillet prochain, les organisations de la société civile, dont Lucha et le Docteur Mukwege, ont appelé à une journée de manifestations pacifiques…