2 août 2017

Le Rwanda de Kagame, pile et face

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Bleu, blanc, rouge. Lorsqu’on le traverse en venant de Goma après avoir montré son passeport dans un poste frontière flambant neuf, le Rwanda semble en fête. Bleu, blanc, rouge, omniprésentes, les couleurs du Front patriotique rwandais flottent sur les drapeaux, les casquettes, les T shirts. De grandes banderoles tricolores flottent à l’entrée des villages, les statues sont elles mêmes décorées aux trois couleurs du parti et sur la vitre arrière de nombreuses voitures privées, on lit une seule injonction « Tora Kagame », votez Kagame. Lors des élections présidentielles qui auront lieu le 4 août, le candidat omniprésent sur les affiches et les panneaux lumineux affrontera cependant deux adversaires : Philippe Mpayimana, un candidat indépendant, et Frank Habineza, leader du parti des Verts, qui dénonce le système de monoculture et l’usage des OGM. Pour connaître ces quelques bribes de programme, il a fallu lire la presse locale, car autant Paul Kagame est omniprésent, autant ses rivaux sont peu visibles. Le chef de l’Etat, qui domine la vie politique depuis 1994 (au lendemain du génocide, il fut nommé ministre de la Défense et vice président) avait obtenu 95% des votes en 2003, 93% en 2010 et aujourd’hui, le seul suspense tourne autour du pourcentage : lors du referendum devant l’autoriser à briguer un troisième mandat, le « oui » l’avait emporté avec 98%…
Il est vrai que les Rwandais, parfois enviés par leurs voisins africains ont bien des raisons de voter pour Kagame, une fois encore. Au lendemain du génocide, alors que les Tutsis rentrés d’exil découvraient un pays transformé en cimetière où gisaient 800.000 des leurs et que deux millions de Hutus avaient pris la fuite craignant les représailles des vainqueurs, Paul Kagame empêcha les vengeances individuelles. Il obligea ses compatriotes à mettre de côté leurs origines ethniques et leurs rancoeurs pour vivre ensemble tandis que la « gaçaça » (la justice sur l’herbe) rendue au niveau des villages en présence de toute la communauté examinait les cas de plus de deux millions de citoyens et organisait châtiments et réparations. Aujourd’hui évoqué par des tombes communes, des monuments dédiés à la mémoire, des banderoles d’un mauve délavé, le souvenir du génocide semble circonscrit, canalisé. Partout, la vie a repris le dessus, la population est passée à douze millions et le pays, cultivé jusqu’au sommet de la dernière colline, semble plein comme un œuf, bouillonnant d’activité. Les marchés débordent de légumes et de fruits, les bus se succèdent sur des routes en excellent état et tous les véhicules observent strictement les limitations de vitesse draconiennes (pas question de négocier avec les policiers chargés de dresser des PV payables immédiatement). Kigali, jadis assoupie comme une ville de province, étincelle désormais comme un bijou : chaque mois, un nouveau gratte-ciel se dresse, des gens bien habillés se promènent le long d’allées fleuries, les boutiques de luxe se sont multipliées dans le centre ville, toutes les cuisines du monde se sont donné rendez vous dans les restaurants, plus un papier sale ne traîne dans des rues qui semblent manucurées et les sacs en plastique sont rigoureusement interdits. Prenant les commandes d’un pays détruit, l’un des plus pauvres du monde, Kagame avait promis de le mener vers l’émergence, de sortir la population de la pauvreté d’ici 2020. A première vue, il a réussi son pari : la croissance est de 7% l’an et peu à peu la population naguère vouée à l’agriculture, entre dans une économie de services, fondée sur le tourisme, le commerce. Kigali de son côté a l’ambition de devenir un « hub » régional où se croiseront les hommes d’affaires, des invités à des conférences internationales et même des Européens et des Américains désireux de passer une retraite paisible dans un pays qui leur offre des logements relativement bon marché et une sécurité totale. C’est à leur intention que la compagnie Rwandair (qui fonctionne encore à perte) s’est dotée de 12 avions, qu’un nouvel aéroport est en construction dans le Bugesera, que les hôtels de luxe se sont multipliés et que le coeur de la ville est illuminé par le Centre de conventions de Kigali, un énorme œuf de verre qui fait scintiller les couleurs nationales. Dans la capitale d’où les pauvres, les mendiants ont disparu, relégués à des dizaines de kilomètres d’où ils ne sont autorisés à revenir que moyennant le port de chaussures et de vêtements convenables, où les maisons basses ont été abattues pour faire place à des immeubles à étages, une classe moyenne apparaît, anglophone, tournée vers le business, sortant des nombreux instituts voués aux sciences et à la technologie. Si en ville la popularité de Kagame est incontestable, les pauvres, les gens des campagnes ont eux aussi des raisons de lui être reconnaissants : n’a-t-il pas institué un programme donnant une vache à chaque famille paysanne (pour tout Rwandais la vache représente le cadeau suprême…) et surtout mis en œuvre un système d’assurance maladie, qui permet à 90% de la population de bénéficier de soins de santé peu coûteux.
Kagame, le chef de guerre, qui aida Museveni à prendre le pouvoir en Ouganda en 1986, qui mit en échec l’armée du régime Habyarimana et ses alliés français en 1994, qui réussit le rapatriement d’un million et demi de réfugiés en 1996 et chassa du pouvoir le président Mobutu en 1997 a été reconnu comme l’un des meilleurs stratèges d’Afrique. Mais aujourd’hui, admirateur de Singapour, familier de Davos, ami personnel des Clinton, du patron de Starbuck et d’autres chefs d’entreprises américaines, ce pourfendeur de la corruption a pris l’allure d’un businessman vantant une histoire à succès appelée Rwanda. D’ici un an, lorsque son pays prendra la présidence de l’Union africaine, Kagame, un panafricaniste convaincu, qui dirige déjà la Commission des réformes, risque de secouer l’institution et d’en faire l’instrument, enfin, d’un véritable réveil du continent qui risque de surprendre les anciennes puissances coloniales…
Mince sinon dégingandé, l’allure austère, prématurément vieilli par le manque de sommeil, Kagame vient d’être comparé à un de Gaulle africain par un avocat belge, Philippe Lardinois, (éditions Du bord de l’eau) et ce personnage hors du commun appartient déjà à l’histoire. Mais la roche Tarpéienne n’est jamais loin du Capitole et ce troisième mandat qui pourrait le mener jusqu’en 2034 s’il était renouvelé risque d’accentuer les défauts du personnage, d’aiguiser les critiques et de rappeler les échecs.
Car l’ « homme fort », voué à la renaissance de son pays, a aussi une poigne de fer et un caractère difficile. La plupart de ses compagnons d’origine ont disparu, décédés ou écartés (deux généraux parmi les plus prestigieux, Jackson Nziza et Karenzi Karake viennent d’être mis à la retraite, Rose Kabuye est en disgrâce et son mari arrêté), le général Kayumba, exilé en Afrique du Sud a échappé à plusieurs tentatives d’assassinat et son collègue Karegeya a été assassiné dans sa chambre d’hôtel à Johannesbourg. Lorsque les langues se délient (ce qui est rare dans ce pays où les « grandes oreilles » sont partout) il est question des mémorables colères du « Boss » qui n’hésite pas à frapper ses contradicteurs, aussi proches soient ils, tandis que les organisations de défense des droits de l’homme, année après année, subissent les foudres du régime pour avoir dénoncé la surveillance de la population, qui s’exerce jusqu’au niveau des cellules et des collines, la répression des opposants, réels ou supposés, les disparitions inexpliquées et, de manière générale, le climat de peur entretenu dans le pays. L’obsession sécuritaire est en tous cas bien visible : des portails de détecteurs de métaux ont été installés à l’entrée de tous les hôtels, les communications sont souvent écoutées, et chaque soir, des militaires, courtois, silencieux mais armés jusqu’aux dents surgissent dans les rues et entament des patrouilles. L’artisan du miracle rwandais est loin d’être sans reproche : les populations de l’Est du Congo, tout en admirant ses réalisations, lui vouent une haine durable à cause des guerres, du soutien apporté à diverses rébellions, du pillage des ressources naturelles, moins visible aujourd’hui que l’ «accumulation primitive du capital » de la fin des années 90. Au Rwanda, même ceux qui admirent le président redoutent des ambitions démesurées : vouloir supplanter Nairobi comme centre régional des Natuions unies et entreprendre, via la Caisse sociale, la construction de maisons luxueuses, qui ne se vendent guère et font peser le risque d’un éclatement de la bulle immobilière. Avoir imposé l’usage de l’anglais dans l’enseignement (mesure revue aujourd’hui mais qui a fait perdre un temps considérable dans ce pays initialement francophone), avoir fait peser trop de contraintes sur les paysans et imposé, à grand renfort d’intrants et d’OGM, des monocultures (le thé, le café, la pomme de terre…) fragiles alors que jadis les systèmes culturaux traditionnels, plus autonomes, se fondaient plus sur la biodiversité…
Le plus grand échec de Kagame est peut-être sa réélection elle-même, ce troisième mandat qui risque de voir, l’âge aidant, ses défauts s’accentuer et s’estomper le souvenir de ses haut faits : son maintien au pouvoir après 23 ans de règne n’indique-t-il pas que, contrairement à ses promesses, l’ « homme fort » n’aurait ni trouvé ni formé de successeur à sa mesure et digne de sa confiance ?