3 août 2017

Entretien avec Milo Rau face au public congolais

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Avant de présenter son film « Tribunal sur le Congo » au Festival de Locarno, le cinéaste suisse Milo Rau a voulu le « restituer » au public congolais. Revenir sur les lieux du tournage, retrouver les témoins interrogés, capter les réactions d’un vaste public réuni à Bukavu et à Goma.
Alors qu’à Bukavu, dans la vaste salle du collège Alfajiri les techniciens vérifiaient une dernière fois l’écran et l’acoustique, nous avons demandé à Milo Rau ce qui l’avait poussé à consacrer deux ans à réaliser ce film. S’agissait-il d’une ambition artistique, d’un sentiment d’indignation, d’une forme de militantisme …

Il y a un peu de tout cela…Au moment où je commence un projet, je suis dans la « chose », dans l’objet et au moment où je réalise je suis artiste et je me retrouve dans la forme. L’indignation a joué aussi, bien sûr… Le déclic, c’est qu’en 2010, je suis venu au Rwanda pour « Hate Radio » (une pièce de théâtre consacrée à la radio des Mille collines) et qu’à partir de là, je me suis intéressé à l’Est du Congo. J’y suis venu pour la première fois en 2013 et 2014, assez tard je le reconnais, et j’ai été totalement choqué par ce que j’ai vu. Avec mon équipe, nous avons été témoins du massacre de Mutarule, (Sud Kivu, non loin de la ville d’Uvira) et nous nous sommes demandés comment il était possible que de telles choses puissent se passer.
Incidemment, on voit dans le film comment tu demandes au ministre de l’Intérieur du Sud Kivu s’il était exact que de grands projets agricoles étaient en préparation dans la région (ndlr. un vaste projet de riziculture dans la plaine de la Ruzizi) et il a confirmé qu’il s’agirait d’un investissement d’un milliard de dollars. Face à ce projet de monoculture, les gens doivent disparaître, d’une façon ou d’une autre. On commence alors à comprendre que tout est lié, et on se demande comment cette réalité est présentable dans l’art… Ce qui se passe dans l’Est du Congo est affreux, mais il est impossible de le restituer dans un film ou dans une pièce… Le défi, c’est de trouver un chemin, afin que la question soit présentable, audible…C’est là qu’intervient l’idée d’ un tribunal, qui permet de rassembler tous les éléments du conflit dans une salle. C’est ainsi que j’ai commencé…

Le recours à cette formule d’un tribunal n’était pas inédit ?

Je l’avais déjà fait à Moscou, avec Pussy Riot et à Zurich. Le Congo représente le dernier volet d’une sorte de trilogie, mais maintenant le recours à cette formule est terminé.
Je pourrais évidemment me rendre en Irak, et monter un procès contre l’IS (Etat islamique), mais ici déjà, on m’a demandé pourquoi j’avais mis deux ans à terminer le montage du film sur le Congo, alors en Irak, vous pensez…
Au Congo, ce pays continent nous avons ramené 300 heures de film et quelquefois, durant le montage, nous nous demandions si nous n’étions pas fous de vouloir réaliser un tel film, sur une réalité aussi complexe…

La pièce « Hate Radio » (la « radio de la haine » consacrée à la radio des mille collines) était ciblée sur un seul cas précis et peut-être plus d’un accès plus facile…

Au Congo, certainement, le problème est beaucoup plus vaste. Cette tragédie a des causes apparentes, d’autres plus cachées. A Berlin, lors d’une deuxième session du tribunal, nous avons voulu aborder un niveau plus analytique, qui s’est ajouté au niveau plus émotionnel qui était celui des scènes tournées au Congo sur le terrain.
Lier tout cela de manière cohérente a été le principal problème de ce film.
Nous avions ramené 300 heures qu’il fallait impérativement réduire à 100 minutes. Il y a une citation de Bernard Herzog, un réalisateur allemand qui dit « nous sommes des réalisateurs de films, non des gérants de dépôts d’ordures… » C’est ce qu’on a fait, on a trouvé des « garbages », de la matière un peu partout et on a commencé à faire un film que je voulais être fatal, mais aussi utopique…J’ai essayé de balancer cela et veiller à ce que le film, sans doute affreux à cause de son contenu, séduise aussi séduisant à travers sa forme. Parler de la justice, de la vérité cela montre qu’il y a la possibilité d’un futur différent…

Pourquoi avez-vous choisi le détour par la fiction, la mise en scène d’ un procès imaginaire ? La fiction serait elle quelquefois plus vraie que le réel…

Dans l’histoire de l’art et aussi dans celle du journalisme, il y a beaucoup d’exemples où la fiction a aidé la réalité à se montrer. L’art permet de donner un cadre dans lequel la réalité peut apparaître en une fois, alors qu’elle est dispersée. Cette guerre économique mondiale qui se mène au Congo est dispersée sur différents continents, elle a pour terrain ce très vaste pays, où se trouvent de nombreux acteurs… L’art, dans ce cas un tribunal fictif, apparaît comme un moteur, qui permet de donner une forme, de réunifier l’ensemble des éléments…
C’est pour cela que je crois que quelquefois, la réalité a besoin de la fiction pour se réaliser.

Est-ce que le propre de l‘art n’est pas aussi de toucher le public au niveau des émotions, ce que d’autres sources d’informations ne peuvent faire ?

J’ai toujours pensé qu’entre l’intelligence et l’émotion, il n’y avait pas de différence. Pour moi l’émotion, c’est aussi quelque chose qui est cérébral, direct. Si on comprend quelque chose et si on le ressent en même temps, pour moi il s’agît là d’ une vraie expérience artistique. Dans une pièce, tu peux ressentir et en même temps comprendre. La compréhension pure ne suffit pas, l’émotion non plus, il faut trouver une dialectique pour lier les deux. C’est le problème qu’on a toujours dans l’art, faire quelque chose qui est distancié mais où l’analyse est cachée…Il faut que la structure existe, mais qu’elle demeure invisible. On travaille des années pour faire disparaître la structure, pour effacer la trace du travail… Dans le théâtre, le film, on doit toujours donner l’impression que tout se passe en direct…

Dans le cas présent, les personnages ne sont pas des acteurs, mais de vraies gens, qui racontent une vraie histoire, la leur…

Il est intéressant de noter qu’il y a des personnes qui fonctionnent très bien lorsqu’on les rencontre en « live » en réalité, mais qui, dans le film, ne fonctionnent pas…Voyez Vital Kamerhe, le leader de l’opposition : rencontré en direct il est très intéressant, mais dans le film, il passe difficilement. Trop lent, trop politique et cela ne fonctionne plus. Il arrive que l’on découvre des personnes qui paraissaient insignifiantes au premier abord mais qui, revues à l’occasion du montage, se sont avérées très fortes, très intéressantes.

La caméra n’est elle pas aussi un révélateur de vérité ? Il y a des gens, insignifiants au départ, qui sont porteurs d’un tel message, d’une telle conviction qu’au final ils crèvent l’écran, plus même que des professionnels…

Ce qui compte c’est toujours la nécessité. Il y a des experts qui disent toujours la même chose depuis trente ans ; ils sont intéressants certes, mais ils n’ont pas ce sentiment de nécessité, ce besoin urgent d’être entendu, comme un creuseur, un paysan, un survivant…
J’ai alors le sentiment d’être utilisé et j’aime beaucoup cela. Ce n‘est pas moi qui instrumentalise, c’est l’autre et cela me plaît beaucoup, c’est même ce que je recherche…
Dans le film, des experts s’expriment mais aussi des gens simples comme cette paysanne qui assure que si on lui donnait une vache de plus, cela lui suffirait. Cela fait rire l’audience mais elle a exprimé sa vérité à elle…

Ce tribunal n’est il pas aussi un recours contre l’impunité, dans ce pays où la justice est défaillante ? On fait appel à un autre tribunal, celui de l’opinion…

C’est tout à fait cela… Hier Maître Bisimwa, l’un des membres du jury, a dit que la justice au Congo, c’était comme un match de football, où dès le début on sait que celui qui devra arbitrer ne respectera pas les règles du jeu. Nous on s’est dit que, même dans une forme fictive, on allait mener ce jeu comme il devrait l’être, dans le respect des règles. Une fiction dans la forme mais avec des faits réels, de vraies personnes. Toutes les parties ont pu parler dans un temps équitablement limité, le même pour tous. Des questions ont été posées à tout le monde, gênantes quelquefois. Nous n’avons pas craint de demander ce que les creuseurs, présentés comme des victimes, avaient eux-mêmes fait pour le développement…La réalité est complexe… Au Congo la simple logique de « qui a fait quoi » s’est perdue depuis longtemps…On finit par ne plus savoir qui est la victime et qui est le bourreau…Ce que j’essaie de montrer dans le film c’est que finalement il n’y a peut-être plus de victimes ni de bourreaux, mais un chaos un peu total, partout…C’est dans ce contexte là que certaines entreprises multinationales peuvent s’imposer et c’est ce que je décris. Pourquoi de « petits » massacres comme Mutarule ne cessent ils de se répéter ? Indirectement, on essaie de donner une réponse, par exemple lorsque l’on demande au Ministre de l’Intérieur du Sud Kivu s’il n’y aurait pas un grand projet agricole en gestation du côté de Mutarule…

Qui est le véritable accusé du film ?

Au-delà des acteurs locaux, le film met en cause la mondialisation sauvage. Nous restons dans le présent et montrons le nouveau visage de cette mondialisation sauvage. Nous suggérons aussi que les lois visant à réguler la situation ou à pénaliser les acteurs (comme la loi américaine Dodd Frank qui vise les minerais issus de zones de conflit) font en réalité le jeu des grandes entreprises et des monopoles.
On criminalise les Congolais, on implante les grandes sociétés et on monopolise tout. C’est cela que j’essaie de montrer.
Les solutions que l’on trouve sont issues de notre ordre mais elles ne sont pas faites pour les Congolais…
Par exemple, bannir des mines les moins de 18 ans, c’est utopique. Dans ce pays les enfants travaillent et s’ils ne peuvent le faire, ils iront dans les groupes armés…
Dans le film, Berlin, où se tiennent les audiences finales, répond à Bukavu et donne la réponse à certaines questions. Un spécialiste assure, par exemple : « les minerais de conflit, ce sont les minerais que l’Europe n’a pas et dont on a besoin… »
Nous essayons de démonter une logique systématique, mondialisée. Ce que j’essaie de faire dans mes pièces, mes livres, c’est construire une conscience mondialisée. Le film ne veut pas être réducteur, il ne se contente pas d’accuser exclusivement les élites locales, elles aussi sont utilisées et en profitent pour s’enrichir tout en faisant elles-mêmes partie d’une grande machine d’exploitation…
Ce que nous faisons nous les artistes mais aussi les journalistes, c’est donner des outils, aider les gens à comprendre ce qui se passe…

Pourquoi avoir choisi de montrer le film aux Congolais en priorité ?

C’est logique. On a fait le film ici, avec l’aide et en coproduction avec des Congolais, des artistes, des producteurs, des intellectuels, des ONG, la société civile et même le gouvernement… J’ai aussi besoin d’écouter les réactions, les remarques des uns et des autres…

Le trac, on le ressent ici, ou plus tard, devant un public international ?

En réalité, la réaction du public international ne me touche pas beaucoup. En revanche, je serai très intéressé, très touché par la réaction du public congolais, comme je l’avais été au Rwanda lorsque j’avais fait jouer la pièce « Compassion » à Kigali. Pour moi, le vrai test, c’est au Congo. Pas une vraie première mais la minute de vérité… Je sais que si les Congolais n’aiment pas le film, ils seront sincères, le diront très clairement, n’hésiteront pas à chahuter…

Dans le contexte politique actuel du Congo, ce film pourrait être une allumette…

Peut-être mais la vérité reste, les ministres passent…Donc le film quoi qu’il arrive, va rester…Afin d’aller plus loin il y aura accès à des archives, à un livre, à un jeu vidéo…L’ensemble, je crois, sera une grande chose…
Il y aura plusieurs portes à cette essai de retrouver la vérité…On a aussi introduit au niveau des archives beaucoup de choses qui nous ont été apportées par la suite, c’est un travail en construction…On veut pouvoir faire des « updates » avec Internet c’est réalisable…Déjà maintenant je reçois de nombreux messages de Congolais qui me suggèrent des ajouts.
En novembre, il y a une autre initiative, le Parlement mondial, qui se tiendra à Berlin et là aussi, entre autres sujets, il sera question du Congo…
A Bruxelles verra le jour une autre initiative, qui s’appellera « Assemblée générale » où une sorte de tiers état global aura la parole… Cette méthodologie sera ensuite apportée à Berlin, au Reichstag……Seront invités des « parlementaires du futur » Ensuite on tentera d’institutionnaliser, de répéter cela dans des milieux différents..
Au fond il s’agit d’une version actuelle du Tribunal des peuples de Bertrand Russell, avec les moyens de notre époque. Pour combattre l’impunité, on a besoin d’une juridiction qui soit aussi une nouvelle représentation politique…

Propos recueillis à Bukavu