3 août 2017

Tribunal sur le Congo, restitué à Bukavu

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Bukavu,

Faisant face à la grande salle du collège Alfajiri à Bukavu où plus de 800 personnes se serrent sur les travées, Kwaheri Kahule a redressé sa silhouette cassée, lissé les plis de son pagne. Sa voix ne tremble pas lorsqu’elle explique : « à Cinjira, d’où je viens la situation est pire que lorsque le film a été tourné, voici trois ans. Les petites maisons de banco que la société Banro nous avait données se sont depuis longtemps écroulées, le bétail qui a bu aux sources contaminées est mort depuis longtemps, empoisonné par le mercure…Ma vache est morte et jamais je n’ai été dédommagée…»
A Mushinga, au cœur du Bushi, le « centre des jeunes » refuse du monde. De toutes les collines du Bushi, cette région fertile où jadis de grandes sociétés, Pharmakina, Kinaplant, cultivaient le quinquina, des paysans sont descendus, des femmes courbées, des hommes qui frappent le sol de leurs longs bâtons de pasteurs. Des jeunes en chemise, qui n’ont pas de travail et dont le sang bouillonne lorsque le pasteur Zirhalirwa apostrophe l’assistance « dans ce pays, les parcs naturels sont mieux protégés que les hommes… Lorsque la société minière Banro s’est installée sur le site de Twangiza, 60 familles ont été déplacées à Chinjira, sur le sommet aride de la montagne. Là, il faut trois semaines pour que les sacs de farine arrivent de Bukavu et nous ne pouvons cultiver. A Twangiza, il y avait 16.000 creuseurs artisanaux, 800 seulement ont retrouvé du travail, les autres ont été chassés… »
A Goma, Poly, un jeune informaticien, nous assure qu’il n’a pas dormi, que les images de Mutarule le hantent, et Georges, qui travaille à la cuisine de l’hôtel Plazza est « très affecté » et se demande s’il ne faudrait pas prendre les armes. Au vu de la fosse commune de Mutarule, où 35 cadavres, enveloppés dans des sacs blancs ont été jetés dans une fosse commune et recouverts de sable, tous le spectateurs du film de Milo Rau « Tribunal sur le Congo » serrent les poings, essuient leurs larmes. A Panzi, fief du Docteur Mukwege, c’est dans l’église des pères xavériens que le film a été projeté devant 3000 personnes dans un silence accablé. Ici aussi, on a voulu en savoir plus sur les creuseurs chassés de la mine de Bisié, près de Walikale, une mine que les communautés locales avaient découverte mais dont elles ont été chassées au profit de la société Alphamines qui a obtenu un permis d’exploitation à Kinshasa. On a compati avec les spoliés de Chinjira, avec les victimes de Mutarule devant lesquelles l’étudiant Amani Kabaka pleure et crie « ils n’ont rien fait, ils n’ont rien fait »…Alors que le docteur Mukwege dénonce « un peuple qui a perdu son sens de l’honneur et de la dignité », l’assistance dénonce l’impunité, réclame une justice véritable. Et surtout met en cause un Etat qui ne protège personne, qui se rend complice des spoliateurs et des assassins. Les caméras de Milo Rau sont implacables, elles captent les regards moqueurs de l’assistance lorsque les autorités du Sud Kivu, le gouverneur, les ministres des mines et de l’intérieur, invitées aux audiences du tribunal, apportent des réponses où l’ignorance le dispute au ridicule : l’un explique qui si, à Mutarule, la police n‘est pas intervenue au moment du massacre, c’est parce qu’elle ne peut circuler la nuit, l’autre justifie son arrivée trois jours après le drame par le fait que les phares de sa voiture étaient en panne…Et tous les mandataires locaux s’avèrent impuissants face aux multinationales qui après avoir négocié leurs permis d’exploitation et d’expropriation à Kinshasa débarquent en terrain conquis sur les terres des communautés locales et profanent même les cimetières…