3 août 2017

Un tribunal de fiction où tout est vrai

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Fictif certes, ce concept de Tribunal sur le Congo sorti tout droit de l’imagination de Milo Rau. Mais tellement vrai, tellement poignant dans l’évocation des cas et le défilé des témoins qu’au sortir des projections le public criait son exigence d’une justice véritable, d’un changement réel. Par le recours aux moyens du cinéma, par sa prolongation sur Internet et les réseaux sociaux, ce film qui évoque les ravages d’une mondialisation sauvage, précédée ou accompagnée par la violence, est une première, car il met à nu l’engrenage qui mène à la dépossession des Congolais. Mais Milo Rau, mû par l’indignation, par le désir de faire bouger les choses, s’inscrit aussi dans une longue tradition. Dans ce pays, le Congo, que l’on qualifiait à l’époque coloniale d’ « empire du silence », ce sont les écrivains, les artistes qui ont fait bouger les lignes, plus que les politiques complices et les propagandistes achetés. Le dramaturge s’inscrit dans la foulée de ces écrivains engagés, Mark Twain, Conan Doyle, qui, au 19e siècle ont été les premiers à dénoncer le scandale des mains coupées, de l’exploitation de l’ivoire et du caoutchouc. Alors déjà, ils décrivaient les ravages de la mondialisation incontrôlée dans cet immense bassin du fleuve Congo que Léopold II avait ouvert de force au commerce international et aux aventuriers venus de partout. Si l’Etat indépendant du Congo fut finalement aboli, cédé à la colonisation belge, c’est à ces écrivains qu’on le doit, car ils furent les premiers à dénoncer les abus et à susciter un mouvement international de protestation. Faut-il rappeler aussi l’ouvrage de Joseph Conrad, « Au cœur des ténèbres »,(devenu par la suite une métaphore douteuse, une facilité de langage), dont la trame inspira, à propos du Vietnam, bien plus tard, un film mémorable « Apocalyspe now ». Une œuvre de fiction certes, mais qui poussa l’opinion américaine à réclamer la fin de la guerre.
C’est aussi dans l’imaginaire du grand public que se gagnent les guerres, lorsque les émotions se font trop fortes et exigent la fin de l’intolérable. Durant trop longtemps, les guerres menées au Congo se sont déroulées dans le silence ignorant de l’opinion internationale et il a fallu le témoignage du Docteur Mukwege pour que soudain le calvaire des femmes soit porté à la connaissance de tous. Milo Rau va plus loin : son film, plus récent, démontre que les massacres, les viols,les recrutements d’enfant soldats, et, plus largement l’affaiblissement de l’Etat étaient le prélude à un autre chapitre, celui de la mise à sac des ressources congolaises par le capitalisme sauvage, associé aux élites locales complices ou impuissantes. Aujourd’hui comme hier, c’est le « tribunal de l’opinion » qui est interpellé.