21 août 2017

Kenya: une crise politique sur fond de tensions entre éleveurs et cultivateurs

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Le Kenya retient son souffle : Raila Odinga, leader de la NASA (National super alliance) et rival malheureux du président Uhuru Kenyatta àl’élection présidentielle n’accepte pas le verdict des urnes et s’est adressé à la Cour Suprême pour lui demander de trancher. Il est cependant probable que la victoire d’ Uhuru Kenyatta, fils du légendaire Jomo Kenyatta, ne sera pas mise en cause et que le président sortant pourra entamer un deuxième terme.
Pour Raila Odinga, 72 ans, la défaite est amère car elle scelle son éviction définitive de la course au pouvoir. Cependant, outre la confusion qui a marqué le scrutin, le risque est ailleurs : la campagne électorale a été marquée par la violence et huit politiciens des deux camps ont été arrêtés pour avoir tenu des propos haineux. Alors que les traces des élections précédentes, en 2007, sont toujours visibles et que nul n’a oublié la violence des affrontements qui avaient fait 1300 morts et un demi million de blessés, beaucoup redoutent, une fois encore, l’exploitation des divisions ethniques à des fins politiciennes.
En effet, la nouvelle Constitution, adoptée en 2010, a prévu le transfert de nombreux pouvoirs du gouvernement central vers les provinces. Cette mesure a eu pour effet de déplacer les enjeux du pouvoir central vers les comtés et de rendre plus importante l’élection des députés provinciaux et des gouverneurs. Autrement dit, la violence naguère concentrée dans la capitale et dans ses quartiers les plus peuplés comme le bidonville de Kibera pourrait désormais se démultiplier en province, partout où des populations d’éleveurs et de cultivateurs sont en compétition pour des terres qui se raréfient.
Les politiciens, à l’instar des deux rivaux à l’élection présidentielle, pourraient à leur tour jouer sur la fibre ethnique : le président Uhurtu Kenyatta appartient à l’ethnie des Kikuyus, son rival malheureux Raila Odinga est un Luo, qui est censé représenter les éleveurs nomades. Or ces derniers, Pokots, Samburu ou, plus connus, Masaï, sont frappés par la sécheresse qui accable l’Afrique de l’Est depuis six mois et pousse les éleveurs à descendre dans la vallée du Rift à la tête de leurs immenses troupeaux. Alors que 2,7 millions de personnes sont touchées par la faim, les pistes du Nord du pays sont jonchées de cadavres de vaches et dans ces vastes savanes l’herbe n’a plus le temps de se régénérer car les troupeaux sont trop nombreux et les pluies trop rares.
Profitant de l’afflux d’armes légères dans la région (provenant entre autres de l’Ethiope et du Soudan) les politiciens locaux ont armé de jeunes miliciens qui ont pris d’assaut es ranchs mais aussi des réserves naturelles accueillant des touristes : des fermiers kikuyus ont été attaqués, un colon blanc a été tué par des guerriers Pokot.
Ce problème des terres, qui risque de déstabiliser le Kenya, remonte à l’époque coloniale : désireux de s’installer dans les régions fertiles de la vallée du Rift, les colons britanniques avaient repoussé les habitants locaux, les guerriers Masaï, vers le sud du pays voisin de la Tanzanie et dans la réserve de Laikipia. En 1911 cependant les Britanniques, brisant leur promesse, chassèrent les Masaï de Laikipia afin d’y installer de grandes fermes et des ranches. Le souvenir de cette éviction inspire les pasteurs qui aujourd’hui fuient les zones semi arides et tentent de se réimplanter à Laikipia, au pied du Mont Kenya.
Chercheur au sein de l’ « International Crisis Group » Murithi Mutiga relève que la violence qui vise des colons de souche européenne (vivant au Kenya depuis trois générations) n’épargne pas non plus les fermiers kényans. Craignant des violences récurrentes et une compétition accrue pour les terres fertiles, le chercheur recommande aux autorités de mieux former les éleveurs, afin qu’ils réduisent la taille de leurs troupeaux tout en améliorant leur qualité et qu’au lieu d’envisager des opérations militaire afin de repousser les pasteurs les autorités veillent plutôt à créer des corridors migratoires par où les troupeaux pourraient passer sans détruire les cultures.
On en est encore loin : au fil du temps, les grandes entreprises agricoles produisant du thé et du café, matières premières plus faciles à exporter et génératrices de devises- ont bénéficié de plus de faveurs que les pasteurs. L’expansion du tourisme a fait le reste, la création de grandes réserves animalières défendues par des rangers et ceintes de barbelés exacerbant plus encore la «faim de terre » des populations locales, même si beaucoup d’ONG et de conservationnistes ont tenté de partager avec les villageois les bénéfices de la manne touristique. On le constate : les enjeux politiques n’ont fait qu’exacerber des tensions récurrentes…