21 août 2017

Le temps des déboulonnages

Catégorie Non classé

Du passé faisons table rase ! Dans notre souci de ne plus lire sur le visage de nos villes qu’une histoire politiquement correcte, soutenons les Américains qui déboulonnent les statues du général Lee, faisons le ménage chez nous en traquant tout ce qui, dans l’espace public, fait allusion à un passé honni, Léopold II certes, mais aussi Godefroid de Bouillon qui porta la guerre en Palestine pour délivrer les Lieux Saints et aussi s’emparer les épices que lorgnaient les marchands, abolissons, à Waterloo et ailleurs, les hommages déguisés au grand vaincu, Napoléon, cet homme qui mit l’Europe à feu et à sang…
Faut-il vraiment lisser le passé, juger les crimes commis hier à la lumière de nos valeurs d’aujourd’hui ? Pourquoi pas ? Revisiter l’histoire peut inspirer nombre d’intellectuels, d’activistes, permettre de démystifier ces histoires qui ont forgé notre mémoire collective et relativiser l’aura des héros d’autrefois. Mais l’exercice peut s’avérer dangereux, car lorsque Stanley, Léopold II, le génral Tombeur héros de Tabora et tant d’autres auront fait la culbute, sommes nous sûrs d’avoir les moyens de les remplacer dans cet imaginaire collectif qui tisse la conscience des nations ?
En fait, au lieu de gommer l’histoire, ne faudrait il pas plutôt l’enrichir, apporter une meilleure compréhension des faits réels, faire place à de nouveaux héros ? Reprenons l’exemple du Congo, qui, semble-t-il, inspire les protestataires du Nord du pays. Il est vrai que Léopold II, comme d’autres dirigeants européens à l’époque, a envoyé en Afrique des explorateurs, des lieutenants, des fils de famille, mais aussi des mercenaires, des gens de sac et de corde recrutés à travers toute l’Europe et mus par l’appât du gain. Mais les Français firent ils autre chose ? Ou l’Angleterre, qui mena tant de guerres sur tous les continents et finit par accepter la partition de l’Inde, joyau de la Couronne ? Sans oublier les Allemands, qui, lors de la conquête du Sud Ouest africain, organisèrent le génocide des Hereros… L’histoire coloniale, où qu’on la regarde, est jonchée de cadavres, pavée d’injustices, de spoliations multiples et d’ailleurs l’histoire elle-même, aussi loin que l’on retourne, ne déroule que la litanie des haines, des ambitions, les interminables listes des victimes et des héros.
Au lieu de déboulonner des statues, ne faudrait- il pas plutôt reprendre l’enseignement de l’histoire, expliquer aux jeunes quelles sont les origines des écarts de développement entre les pays du Nord et ceux du Sud, rappeler que les Noirs d’Amérique et en particulier les jeunes paient aujourd’hui encore la facture des décennies d’esclavage, mettre l’accent sur les échanges inégaux qui furent imposés aux peuples colonisés et d’où sont nées tant de grandes fortunes aujourd’hui « blanchies », légitimées par le passage des générations ?
Mais surtout, il faudrait, dans nos villes et sur nos squares, accueillir d’autres statues, faire place à d’autres héros. Comment imaginer qu’en Belgique, aucune rue ne porte le nom de Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance congolaise, célébré dans le monde entier ? Que Simon Kimbangu, le prophète non violent, emprisonné par les Belges durant trois décennies, ne soit mentionné nulle part ? Que le gouverneur Pierre Ryckmans, qui choisit de placer le Congo dans le camp des alliés, ou son fils André qui trouva la mort en organisant l’évacuation des Belges en 1960, en compagnie de son ami et collègue Saintraint, n’aient ni plaque de rue, ni statue ? Qu’aucune fresque ne relate le million de Tutsis rwandais massacrés en 1994, victimes d’une haine largement semée par la colonisation belge ? Plus largement encore, pourquoi n’est il pas question d’accueillir les héros des autres, ceux qui s’illustrèrent en dehors de notre pré-carré et firent avancer l’histoire de l’humanité ? Où sont Mehdi Ben Barka, Thomas Sankara , Nelson Mandela mais aussi Agostinho dos Santos le premier président de l’Angola ou Toussaint Louverture le Haïtien ? Si Salvador Allende a trouvé place dans notre panthéon mémoriel, tant d’autres combattants de la justice mériteraient d’être salués à ses côtés…
L’histoire ne progresse pas avec des soustractions, des biffures inspirées par le politiquement correct, des défenestrations aux mobiles équivoques. Elle s’écrit en intégrant toutes les luttes, tous les courages, et si l’on veut que les jeunes trouvent un sens au présent et acceptent de construire l’avenir, il faut enrichir leur ligne du temps non pas avec des anathèmes mais avec la vérité. Avec toutes les vérités. Et prendre le temps de les enseigner.