29 septembre 2017

Uvira: une nouvelle rébellion passe à l’assaut

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La nouvelle rébellion qui a éclaté dans le Sud Kivu est elle le début d’une guerre de libération ou une autre manœuvre de diversion face à l’échéance électorale ?

Tout est mis en œuvre à Uvira pour éviter une escalade du conflit : alors que jeudi matin, des hommes armés, arrivant par bateau, attaquaient la ville qui fait la frontière avec le Burundi, l’armée congolaise a répliqué avec des armes lourdes et, contrairement à ce qui avait été déclaré initialement, les assaillants ne sont pas entrés dans la ville. Après plusieurs heures d’affrontements, l’attaque a été repoussée et la Monusco a engagé des hélicoptères sur le terrain. Afin de prévenir un mouvement de panique qui aurait poussé la population d’Uvira à quitter la ville et à tenter de remonter vers Bukavu via la route dite des escarpements, la Monusco a refusé la formation d’un « couloir humanitaire » qui aurait permis l’exode. Les habitants d’Uvira, terrorisés, sont donc restés terrés chez eux et les enfants ne sont pas allés à l’école.
Présentés comme des « Mai Mai Yakutumba » les assaillants se réclament de la Coalition nationale du peuple pour la souveraineté du Congo, CNPSC. Celle-ci repose essentiellement sur le groupe formé par le commandant William Amuri Yakutumba qui a quitté l’armée congolaise en 2007. Le mouvement a déjà attaqué l’armée congolaise en d’autres lieux, dont Force Bendera et il opère dans la région de Fizi et du Maniema, des zones où était naguère installé le PRP, Parti de la révolution populaire présent dans le maquis créé par Laurent désiré Kabila, père du président actuel. Les combats aux confins du Sud Kivu et du Maniéma inquiètent les observateurs congolais qui relèvent que c’est dans cette zone que, voici deux décennies, en octobre 2016, commença la première guerre du Congo qui sept mois plus tard devait mener à la chute du président Mobutu.
Une fois de plus, c’est l’Est du Congo qui pourrait être la poudrière d’où viendra la déflagration fatale. Les derniers évènements survenus le week end dernier à Panzi, dans la banlieue de Bukavu, montrent à quel point les esprits sont échauffés : lorsque la population découvrit que des malfaiteurs sévissant dans le quartier étaient en fait des policiers mafieux, elle se souleva contre les forces de l’ordre et 53 policiers furent blessés, dont certains subirent le supplice du pneu enflammé.
A l’heure actuelle, deux hypothèses sont émises à propos du mouvement CNPSC : la première est que ce nouveau groupe, mieux armé et semble t-il mieux formé que ces prédécesseurs , se réfère l’article 64 de la Constitution congolaise, qui autorise tout citoyen congolais à s’opposer aux violations de la Constitution. Ces combattants qui, selon certaines sources, se comportent correctement avec la population, dénonceraient donc les tentatives du président Kabila de se maintenir au pouvoir et ont commencé à se battre en espérant que d’autres forces rejoindront leur combat.
Opérant dans les régions du Sud Kivu et du Maniéma où se trouvent de nombreux gisements aurifères, les Mai Mai Yakutumba auraient aussi recruté des combattants parmi les populations locales qui s’estiment dépossédées de leur patrimoine par les grandes sociétés minières. Est particulièrement visée la société canadienne Banro, qui opère sur le site de Nyamoya et a suscité le mécontentement : non seulement les paysans ont été chassés pour faire place à la « concession Banro » et les creuseurs artisanaux ont été éjectés des sites mais les rejets de déchets miniers contenant du mercure ont pollué les nappes phréatiques et les sources de la région, entraînant la mort du bétail et contaminant les humains. La société Banro, dont les convois ont été attaqués et qui a subi des prises d’otages a d’ailleurs fait savoir qu’elle cessait, pour le moment au moins, ses activités dans la région.
Recrutant essentiellement parmi le groupe ethnique des Bembe, les Mai Mai Yakutumba entretiennent aussi une hostilité ancienne à l’encontre des Banyamulenge, ces pasteurs tutsis vivant dans les haut plateaux surplombant Uvira. Or parmi les commandants militaires des FARDC déployés dans la région se trouvent un grand nombre de Banyamulenge, réputés pour leur fidélité au président Kabila. L’hostilité des Bembe est partagée dans la région d’Uvira par d’autres groupes ethniques, les Vira et les Fulero, qui craignent d’être dépossédés de leurs terres dans la plaine de la Ruzizi au profit de grands projets agricoles.
Ce volet « ethnique » de la rébellion ouvre cependant la voie à une autre hypothèse : selon certaines sources, parmi les combattants qui ont attaqué Uvira, surprenant les observateurs par la qualité de leur armement et par leurs qualités tactiques, se trouveraient des ressortissants burundais et plus particulièrement des miliciens Imbonerakure, redoutable force d’appoint du régime du président burundais Pierre Nkurunziza, dont le cas est actuellement examiné par la Commission des droits de l’homme de l’ONU qui vient de publier un rapport accablant.
Si ces miliciens burundais, sous couvert de prêter main forte à une rébellion congolaise, pouvaient se déployer le long de la rive d lac Tanganyika et dans la ville d’Uvira, ils sécuriseraient la frontière du Burundi lui-même, où le président Nkurunziza redoute toujours des attaques armées qui seraient menées depuis le territoire congolais. En déployant lui-même ses fidèles de l’autre côté de la frontière, le président Nkurunziza se constituerait ainsi une « zone tampon » et réussirait à régionaliser le conflit. Cependant, les porte parole de la nouvelle rébellion ont déjà catégoriquement démenti la présence de combattants étrangers dans leurs rangs. A première vue du reste, cette hypothèse cadre mal avec le fait que les présidents du Burundi et de la RDC, qui sont tous les deux en dehors du cadre légal de leur deuxième mandat, entretiennent de bonnes relations et collaborent sur le plan sécuritaire : comment Nkurunziza pourrait il soutenir un mouvement armé qui s’en prend à son dernier allié dan la région ?
Les jours à venir révéleront sans doute le véritable visage de la nouvelle rébellion qui assiège Uvira: la dégradation de la situation au Sud Kivu due à une attaque armée peut certes traduire la révolte de populations locales et l’aspiration généralisée à un changement de leadership politique, mais le mouvement militaire elle peut aussi être une manœuvre servant de prétexte à ce que d’aucuns redoutent depuis longtemps, la proclamation de l’état d’urgence qui, pour une durée non déterminée, rendra impossible la tenue des élections..

23 septembre 2017

Kabila à l’ONU: le maître des surprises

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Look de vieux sage et barbe grise : Joseph Kabila, que l’on connaissait le crâne rasé, le verbe rare et l’allure insaisissable, a surpris une fois de plus. Après avoir présidé une conférence consacrée à la paix dans le Kasaï, il est subitement apparu à l’Assemblée générale de l’ONU et, à la tribune comme dans les coulisses, a mené une contre offensive éclair contre l’opposition qui jusque là tenait le haut du pavé.
S’il a rencontré Charles Michel, le Premier Ministre belge, c’est à l’habileté diplomatique de son ministre des Affaires étrangères She Okitundu qu’il le doit. Ce dernier en effet a réussi à écarter de l’entretien le Ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, comme si ce dernier faisait désormais partie du problème plus que de la solution. Kinshasa en effet reproche à Reynders de trop aligner ses positions sur celles d’une opposition multiforme, éclatée, qui réclame d’un même souffle le départ de Kabila et l’organisation, cette année encore, des élections qui auraient du avoir lieu avant le 31 décembre 2016. Lorsqu’il se rendra dans la capitale congolaise pour inaugurer la nouvelle ambassade du Royaume, Didier Reynders devra regagner du terrain pour apparaître à nouveau comme un interlocuteur accepté par tous les protagonistes. Il pourra mesurer aussi les progrès enregistrés par la CENI, qui a déjà enrôlé 42 millions d’électeurs mais n’est pas au but de ses peines.
Que cela plaise ou non, la « bilatérale » entre le chef du gouvernement belge et le président Kabila, hors mandat depuis neuf mois, représente une victoire diplomatique pour ce dernier : souvent présenté comme un paria, comme un homme s’accrochant au pouvoir en dépit du bon sens et des vœux de ses compatriotes, Kabila est apparu comme un homme encore « en charge » détenant les clés du pouvoir et celles de son éventuelle succession.
Comme il l’avait fait devant le Premier ministre belge, le chef de l’Etat, devant une Assemblée représentant la planète entière, a réitéré sa promesse d’organiser des élections « libres, transparentes, irréversibles ». Mais il ne s’est pas soucié de fournir des précisions de date, ce qui sera évidemment interprété comme une nouvelle manœuvre visant à grignoter encore un peu de temps. Si nul n’est dupe, la «communauté internationale » a-t-elle d’autre choix que le prendre au mot, l’obliger à honorer ses engagements ? En effet, le chef de l’Etat congolais tient encore en mains les réseaux de pouvoir au sein de son armée : partout dans le pays, il peut compter sur des officiers et des hommes de troupe des Tutsis congolais entre autres, qui sont prêts à se battre pour lui. Et cela même si, parmi d’autres officiers et parmi les hommes de rang, mal payés et démoralisés, la grogne est bien réelle. Si surprise il y a un jour, elle viendra du côté militaire, mais il n’est pas sûr que ceux qui renverseront (peut-être…) Kabila réjouiront l’opposition et les défenseurs des droits de l’homme : habilement, le président sortant tente encore d’apparaître comme un moindre mal. D’autres points de son discours devant l’Assemblée générale vont dans le même sens : alors même que des chercheurs ont démontré que des officiers proches de Kabila, comme le général Akili Mundos, avaient entretenu des contacts avec les groupes armés et avec des islamistes, à Beni entre autres et que dans le Kasaï la répression massive exercée par des généraux venus du Kivu est largement dénoncée, Kabila, jouant sur les peurs de son auditoire, a dénoncé le péril islamiste dans l’Est et les menées terroristes dans le centre du pays. Attisant les craintes, il s’est présenté comme le garant de la sécurité ! Adoptant une posture souverainiste, il a aussi égratigné la Monusco, demandant son « redimensionnement » et la « réorientation » de ses moyens.
Qu’il ait ou non convaincu ses interlocuteurs, Kabila s’est ainsi imposé comme une autorité de fait, avec laquelle il faudra encore compter et qui pourra encore surprendre, fût ce par son départ…Autrement dit, il serait imprudent de vendre trop vite la peau de l’ours blessé…

20 septembre 2017

Carnage à Kamanyola: 36 réfugiés tués par les militaires en guise de représailles

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Kamanyola, sur la frontière entre le Sud Kivu et le Burundi, dans la plaine de la Ruzizi fut longtemps célèbre pour le monument que le président Mobutu y fit construire en souvenir d’une mémorable victoire remportée sur les rebelles en 1964 . Aujourd’hui la petite localité est le lieu d’ une tuerie de grande ampleur : au moins 36 réfugiés burundais ont été tués par l’armée congolaise et 183 blessés ont été dénombrés, dont plusieurs grièvement atteints.
Selon un témoin oculaire, des affrontements entre des réfugiés burundais et les forces congolaises ont commencé lorsque les Burundais, munis de couteaux, de bâtons, de machettes ont attaqué un bureau de l’ANR (agence nationale de renseignements congolaise) et tenté de le détruire. Au cours de l’échauffourée, un policier congolais et un militaire ont été tués. L’officier qui a été inhumé samedi, Mbuza Ndando, était le fils de l’ex commandant de la 10eme région militaire du Sud Kivu, le général Mbuza Mabe. « Leurs corps ont été déchiquetés » nous assure un témoin. Les militaires congolais ont alors tiré à balles réelles sur la foule des réfugiés en fureur. Les manifestants burundais entendaient protester contre le fait que, quelques heures auparavant, quatre de leurs compatriotes avaient été arrêtés par la police congolaise alors qu’ils fabriquaient des armes blanches. Les réfugiés craignaient que leurs compatriotes soient ramenés à la frontière de leur pays et remis aux forces de sécurité burundaises. Au Sud Kivu, de nombreuses sources assurent que, lorsque des opposants burundais sont ainsi reconduits manu militari dans leur pays, ils sont d’abord interrogés par les services burundais puis exécutés.
Dans le cas actuel, les réfugiés burundais, des Hutus, sont des adeptes d’une prophétesse appelée Zebiya, réputée pour accomplir des miracles après avoir eu des visions de la Vierge. Alors qu’autrefois les adeptes de Zebiya se rassemblaient à Kayanza au Burundi, un certain nombre d’entre eux, opposés au président burundais Pierre Nkurunziza et se plaignant de persécutions religieuses se sont réfugiés depuis cinq ans au Congo et en particulier dans un camp installé à Kamanyola où ils sont plusieurs milliers.
Cette présence de réfugiés non loin de la frontière et donc au mépris des règles internationales en la matière inquiète le pouvoir de Bujumbura, qui redoute des infiltrations d’opposants armés et dont les services de sécurité collaborent avec l’ ANR congolaise.
La situation au Sud Kivu est en effet très complexe : à Bukavu, il n’est pas rare de rencontrer de jeunes Burundais, Hutus ou Tutsis, mais tous opposants au président Nkurunziza, qui assurent qu’après avoir quitté leur pays via le Rwanda, ils ont transité dans des camps de réfugiés au Rwanda puis, de là, ont gagné le Sud Kivu, quelquefois dotés de fausses cartes d’électeur congolaises afin de déjouer les soupçons de complicités rwandaises ! Cette présence de nombreux réfugiés burundais au Sud Kivu, dont des opposants armés, a incité Bujumbura à pratiquer à son tour des infiltrations : des miliciens Imbonerakure (de jeunes Hutus recrutés par le régime) ont été envoyés au Sud Kivu et aideraient les militaires et policiers à démasquer et neutraliser leurs compatriotes. Selon des sources locales, la violence des affrontements est due au fait que, parmi les policiers congolais qui tentaient de maîtriser les réfugiés, se trouvaient des hommes s’exprimant en kirundi mais portant des uniformes congolais.
La Monusco a dénoncé une escalade de la violence et déclaré que les forces de défense et de sécurité congolaise auraient « ouvert de feu de manière disproportionnée » et le chef de la Monusco a appelé les autorités à ouvrir des enquêtes judiciaires. Selon un réfugié, ses compatriotes, « chassés comme de animaux » ont trouvé refuge dans une base de la Monusco. Mais selon d’autres sources, les Casques bleus, installés à proximité du camp de réfugiés, ne sont pas intervenus pour protéger ces derniers.

20 septembre 2017

Le Burundi ciblé pour crimes contre l’humanité

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Le porte parole du gouvernement burundais a beau dénoncer un « complot occidental qui restera sans effet », les accusations formulées par l’Algérien Fatsah Ouergouz, vice-président de la Cour africaine des droits de l’homme, ont suscité la peur à Bujumbura. En effet, les charges sont lourdes et leur confirmation pourrait entraîner des sanctions sans appel, d’autant plus qu’ à Genève, la commission des droits de l’homme de l’ONU vient de confirmer les accusations accablantes. C’est que les membres de la Commission d’enquête sur le Burundi ont directement visé le sommet de l’Etat, dénonçant « des crimes contre l’humanité et autres atrocités » perpétrés « dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre la population civile, avec la connaissance d’une telle attaque. Ces actes entrent dans le cadre d’une politique de l’Etat burundais. » La Commission indique qu’elle a de bonnes raisons de croire que plusieurs de ces violations, commises en majorité par des membres du service national de renseignement, de la police et de l’armée ainsi que des Imbonerakure (milices pro gouvernementales) constituent des crimes contre l’humanité. Les enquêteurs reconnaissent cependant que des atteintes aux droits de l’homme ont été également commises par des groupes armés d’opposition, mais qu’elles se sont avérées difficiles à documenter. En effet, le Burundi n’ayant pas autorisé les enquêteurs à se rendre sur place, les conclusions présentées sont le fruit de plusieurs mois d’investigations auprès de plus de 500 témoins dont de nombreux Burundais réfugiés à l’étranger. Même si Willy Nyamitwe, le responsable de la communication présidentielle, a rétorqué par une antienne connue, la dénonciation de l’Occident et en particulier de l’Union européenne, les premières conclusions des experts suscitent une nervosité certaine à Bujumbura qui craint une intensification des pressions.
En effet, le Burundi ayant notifié sa décision de se retirer de la CPI le 27 octobre 2016 et ce retrait devenant effectif un an après la décision, c’est d’ici fin octobre 2017 que la CPI pourra ouvrir une enquête de son propre chef. Au-delà de cette date, la décision devra être prise par le Conseil de sécurité, où le Burundi a souvent bénéficié du veto russe et chinois.
Dénonçant des violations d’une cruauté extrême, en particulier des exécutions extra judiciaires et des détentions arbitraires, des actes de torture, des disparitions forcées, soulignant que les victimes sont en majorité de jeunes hommes étant perçus comme des opposants au gouvernement, la Commission veut faire vite et a déjà établi une liste confidentielle d’auteurs de ces crimes contre l’humanité. Dans le collimateur de la justice se trouvent Ange Bunyonyi et le patron des services de renseignements, qui pourraient être visés par un mandat d’arrêt international.
La crainte d’enquêtes internationales a déjà poussé le régime à tenter d’effacer certaines preuves et à éliminer des témoins gênants : des jeunes gens appartenant aux Imbonerakure ont été assassinés car ils auraient pu dénoncer les politiciens qui les avaient actionnés. Rappelons que ces groupes constitués au départ sur une base sportive s’étaient peu à peu transformés en milices, bras armé du parti au pouvoir, faisant régner la peur sur les collines et exerçant un étroit contrôle sur la population.
Le rapport ne conclut cependant pas à l’existence d’un génocide car la Commission n’a pas été en mesure d’établir l’existence d’une volonté politique de détruire en tout ou en partie un groupe ethnique.
Malgré la volonté du régime d’ « ethniciser » la crise, d’attiser le désir de revanche des Hutus, et en particulier des centaines de milliers de réfugiés rentrés de Tanzanie où ils s’étaient réfugiés après les massacres de 1972, la dérive du Burundi est essentiellement politique : elle résulte de la volonté du président Nkurunziza de rester au pouvoir. Le troisième mandat qu’il exerce depuis 2015 avait suscité de violentes manifestations et aujourd’hui, dans la perspective d’élections prévues pour 2020, un quatrième mandat est déjà envisagé.
L’opposition suscitée par cette violation des accords de paix d’Arusha avait largement dépassé les clivages ethniques et au sein même du parti au pouvoir le CNDD était apparu un groupe de « frondeurs », dont des militaires de haut niveau, des Hutus qui avaient participé à la rébellion et avaient ensuite été intégrés dans l’armée nationale.
A l’heure actuelle, l’étau qui se resserre sur le régime n’est pas seulement le fait de la justice internationale ou le résultat des sanctions économiques décrétées par l’Union européenne : le mécontentement des militaires est de plus en plus préoccupant. En effet, le Burundi avait été durant des années un contributeur très apprécié aux missions de maintien de la paix de l’Onu, en Centrafrique et surtout en Somalie où le contingent burundais intégré au sein de l’AMISOM avait d’ailleurs essuyé des pertes sévères. Payés en devises au gouvernement burundais, les salaires de ces Casques bleus burundais, rétribués, eux, en monnaie locale, avaient longtemps représenté une bouffée d’oxygène appréciable pour un régime isolé et sanctionné. Lorsque 3000 Casques bleus burundais auront quitté la Somalie d’ici quelques semaines, cette manne risque de se tarir et le mécontentement des militaires rapatriés pourrait gonfler le flot des opposants, à l’heure où une nouvelle rébellion se développe, le Front populaire burundais, composé essentiellement de « militaires frondeurs » et dirigé par le général Jérémie Ntiranibagira.
Selon certaines sources, cette nouvelle rébellion entretient des liens avec l’ex- président Buyoya dont la présence à l’investiture du président Kagame avait été très remarquée.
La vigilance de la Cour pénale internationale pourrait aussi renforcer les pressions qu’exercent sur Bujumbura plusieurs pays voisins, dont la Tanzanie, une alliée de longue date du CNDD, qui a sommé le régime d’ouvrir des négociations avec l’opposition.

20 septembre 2017

Ndaywel croit au métissage

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Isidore Ndaywel, historien

Les Congolais tiennent beaucoup à l’unité de leur pays : certes, le Congo a été créé artificiellement, mais il a un vécu de plus d’un siècle et une culture s’est créée. Une culture congolaise qui s’est rediffusée sur l’ensemble du territoire, entre autres par la musique. La convivialité, la musique, certaines formes d’expression artistique : les origines sont multiples, mais tout cela fusionné, ces valeurs se sont redistribuées sur tout le territoire. Kinshasa est demeuré un creuset de cultures, le savoir être de la capitale s’est imposé dans tout le pays. (…)On ne rencontre pratiquement plus de famille congolaise dont tous les membres appartiennent à un même groupe, sont originaires d’une même province. Il y a eu tellement de mélanges… (…) Les métis sont un héritage du ghetto belge. Ce sont les Belges qui ont séparé, catégorisé. Placé les métis dans des écoles séparées. (…) Les métis formaient une classe intermédiaire. Sitôt qu’apparaissait un métis quelque part, l’enfant était enlevé par d’administration coloniale. (…) Aujourd’hui apparaît une nouvelle génération de métis, ils sont nés de couples mixtes. Une nouvelle identité se crée, notre concept de nationalité congolaise exclusive va devoir changer.

(1) Extrait d’une interview de l’historien Isidore Ndaywel, dans «Congo, Kinshasa aller-retour » éditions Nevicata

20 septembre 2017

La guerre des mots précède quelquefois la vraie guerre

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Dans l’Afrique des Grands Lacs, encore plus qu’ailleurs, la guerre des mots précède souvent la guerre elle-même. C’est pourquoi on ne peut laisser passer aucune dérive langagière, d’où qu’elle vienne. Or en ce moment, les attaques verbales ne manquent pas et se font de plus en plus âpres. La dernière polémique en date a été suscitée par le conseiller diplomatique du président Kabila, Barnabé Kikaya Bin Karubi : dans un entretien au Monde, il a qualifié de « République des métis » l’opposition congolaise, confirmant à « Jeune Afrique » qu’ à ses yeux, c’est bien un « groupe de métis » qui s’oppose au régime en place à Kinshasa. Ancien ambassadeur à Londres, universitaire, ex-journaliste en Afrique du Sud, (d’où il fut en rapport avec Le Soir) M. Kikaya Bin Karubi connaît le sens des mots, leur charge émotionnelle. C’est donc en connaissance de cause que cet intellectuel de haut niveau a visé des personnalités comme Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga né d’un père sépharade, originaire de Rhodes et enterré dans la ville israëlienne de Haifa, Olivier Kamitatu, porte parole du Rassemblement de l’opposition, dont la mère était belge, l’homme d’affaires José Endundo, et surtout le dernier venu sur la scène politique congolaise, Sindica Dokolo.
Ce dernier, époux d’Isabel dos Santos, fille du président angolais José Eduardo dos Santos, et dont la mère est Danoise a rallié l’opposition et multiplie les déclarations fracassantes. S’il est exact qu’un certain nombre de métis congolais s’opposent au pouvoir en place, ce n’est cependant pas en raison de leur origine ethnique, mais parce qu’ils ont désavoué les manœuvres du régime visant à retarder les élections. Sur ce point, ils se retrouvent en phase avec leurs compatriotes de toutes origines qui, de Kinshasa à Butembo en passant par le Kasaï, par Goma et Bukavu, manifestent quotidiennement pour exiger que la Constitution soit respectée.
Il n’empêche que soulever la question des métis au Congo, fût ce par inadvertance, reste dangereux : très minoritaires, les métis, dans leur grande majorité, sont le produit de la colonisation belge et, transmises de génération en génération, les blessures de la mémoire sont toujours sensibles. Le pouvoir colonial en effet a toujours veillé à assurer aux enfants métis «qui avaient dans les veines une goutte de sang blanc » (suivant la phraséologie de l’époque) une éducation séparée, de meilleur niveau que celle de leurs compatriotes congolais. Séparés au départ, perçus comme différents, les métis ont préservé des liens de solidarité et formé une petite classe sociale intermédiaire dans laquelle le régime Mobutu a puisé ses premiers cadres. Léon Kengo wa Dondo, président du Sénat et deuxième personnage de l’Etat, qui fut longtemps Premier ministre sous Mobutu, s’appelait naguère Léon Lobitsch et se prévalait d’ancêtres polonais, Bemba Saolona, le « patron des patrons » et père de Jean-Pierre Bemba, le rival de Kabila à l’élection présidentielle de 2006, était également métis belgo congolais.
Au fil du temps cependant, Mobutu ayant mené une politique de brassage des ethnies et des provinces d’origine, les Congolais ont voyagé d’un bout à l’autre de leur immense pays (ce que le pouvoir colonial leur interdisait de faire), ils ont étudié côte à côte, se sont mélangés, mariés, se sont fréquentés dans les cérémonies sociales et dans les villes, des solidarités « de quartier » sont devenues plus fortes que les appartenances ethniques. Des villes comme Kinshasa, Lubumbashi, Goma, sont devenues des creusets où s’est forgée une réelle identité congolaise, avec d’un bout à l’autre du pays des points communs qui transcendent les origines et frappent les visiteurs étrangers: le goût de la musique et en particulier la célèbre rumba, la débrouillardise (le célèbre article 15 décrété par Mobutu), un sens de l’humour et de la dérision aussi inconnu à Luanda et Dar es Salam qu’à Kigali ainsi que, obstinée, têtue, héritée peut-être du légalisme des Belges, une aspiration à la loi, un attachement à la Constitution, sans cesse battu en brèche, sans cesse revendiqué. Comme si chacun se souvenait que c’est au droit que le Congo doit son existence, qu’il s’agisse de l’Acte de Berlin signé par les puissances en 1885, de la Loi fondamentale en 1960, de la Constitution ratifiée en 2005 et limitant à deux le nombre de mandats présidentiels.
Evoquer, même sous forme de « petite phrase » une éventuelle « République des métis » équivaut à réveiller les démons de la division ethnique jamais totalement endormis.
Du temps de Mobutu déjà, à chaque crise du pouvoir politique correspondait un réveil des identités ethniques, facteur de division : au début des années 90 alors que le parti unique avait été aboli et que les pressions se multipliaient en faveur de la démocratisation du régime, les Balubas, qui soutenaient l’opposant Etienne Tshisekedi, furent pris pour cibles et 300.000 d’entre eux, victimes d’une véritable épuration ethnique, furent chassés du Katanga dans des conditions dramatiques. Après la chute de Mobutu, en 1997, la prise de pouvoir des rebelles soutenus par le Rwanda et, en 1998, le déclenchement de la deuxième guerre du Congo, toujours avec l’appui du Rwanda, déclencha à Kinshasa une violente campagne dirigée contre les Tutsis congolais. Ils furent considérés comme des traîtres potentiels, des infiltrés et à l’époque, l’actuel ministre des Affaires étrangères She Okitundu s’employa, avec courage, à mettre en sécurité de nombreuses familles d’origine tutsie.
Dans l’est du pays, les menées de Kigali, soutenant plusieurs rébellions armées, provoquèrent, de manière durable, méfiance et hostilité à l’encontre des Tutsis congolais. Aujourd’hui encore, des listes « ethniques » circulent sous le manteau, dénombrant le nombre de Tutsis occupant des postes de responsabilité dans l’administration et dans l’armée et dénonçant d’innombrables manœuvres d’infiltration, de noyautage.
Quant à Joseph Kabila, il a, dès son accession au pouvoir, été la cible de ces campagnes de haine et de diffamation, selon lesquelles il n’aurait pas été le fils de Laurent Désiré Kabila (même si, au fil des années la ressemblance physique devient évidente…) et le qualifiant de « Tutsi rwandais ». Ces « révélations » ne reposant sur aucun élément factuel incontestable ont largement contribué à saper la légitimité et l’éventuelle popularité du chef de l’Etat.
Mais aujourd’hui, ces motifs là apparaissent secondaires au regard d’autres griefs, comme l’enrichissement insensé de Kabila et des siens avec en parallèle une croissance qui ne s’est pas accompagnée d’un réel développement et d’un recul significatif de la misère.
Contesté, mis en difficulté par l’exigence démocratique, le régime, comme Mobutu avant lui, risque de choisir la fuite en avant, laissant se déchaîner les passions ethniques, visant les Kasaïens, les métis et, plus largement, les Occidentaux et les Belges en particulier.
Ayant, imprudemment peut-être, choisi de faire à Paris son « coming out » politique en se présentant comme un éventuel homme d’Etat susceptible de diriger une transition sans Kabila, le docteur Mukwege a suscité la tempête sur les réseaux sociaux et même dans la presse kinoise : le quotidien « le Potentiel » l’a qualifié d’ »homme des Occidentaux », des blogueurs l’ont traité d’ami des Blancs (comme s’il s’agissait d’une injure), et à ce titre, le médecin chef de Panzi a été menacé de « lapidation » !
Sur le plan politique, le président Kabila, dont l’entourage est frappé par des sanctions ciblées décrétées par l’Union européenne et les Etats Unis, a obtenu l’appui de l’Union africaine qui approuve le report des élections et il parie désormais sur la carte « panafricaniste ». Mais si le régime succombait à des dérives ethniques, cette solidarité africaine pourrait bien s’éroder, et tout d’abord chez les plus proches voisins : à Luanda, le pouvoir est clairement aux mains des métis qui, au sein du MPLA (Mouvement populaire pour la libération de l’Angola) ont vaincu l’Unita de Jonas Savimbi qui misait sur les populations umbundu des haut plateaux, moins éduquées, moins ouvertes sur le monde que les métis de la côte. Quant à Kigali, mieux que personne, le président Kagame et les siens savent que la stigmatisation ethnique peut mener au génocide.
Dans la région, seul le Burundi, faisant marche arrière toute, pourrait épauler Kinshasa, mais pour le pire : le président Nkurunziza et les siens présentent leur maintien au pouvoir (troisième mandat et préparation du quatrième) comme une revanche des Hutus chassés du pays en 1972, ils dénoncent avec virulence les ingérences de l’Occident et tentent d’ «ethniciser », de transformer en opposition Hutus Tutsis, une crise qui, comme à Kinshasa, est essentiellement politique.

10 septembre 2017

La société civile de Butembo se révolte

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La « communauté urbaine » de la ville de la société civile de la ville de Butembo paie cher son hostilité au pouvoir : des menaces de mort pèsent sur ses membres et l’abbé Waswandi, l’un des organisateurs des manifestations, docteur en philosophie de l’Université du Graben a été grièvement blessé lors d’une tentative d’enlèvement par des hommes en armes non identifiés.
Depuis lors l’université est en ébullition et la ville de Butembo, l’une des plus dynamiques et des plus prospères du Nord Kivu est entrée en rébellion contre le pouvoir : exigeant le départ de toutes les autorités, politiques et administratives (le maire et son adjoint, les commandants de la police, de l’armée, des services de renseignements) la « coordination urbaine » a réussi à faire observer le mercredi 6 septembre une journée Ville Morte quasi complète, qui a vu la fermeture de tous les commerces, la cessation de toutes les activités. Ce phénomène est d’autant plus remarquable que la population Nande de Butembo est l’une des plus actives du pays, entretenant de nombreux liens avec l’Ouganda voisin et commerçant avec Dubaï et la Chine.
La population dénonce l’incapacité des autorités à restaurer la sécurité, menacée par le phénomène Kasuku (un groupe de rebelles armés) qui endeuille la ville depuis bientôt dix mois. Elle souligne en particulier l’attitude des agents des services de renseignements qui doivent sans cesse collecter des amendes qui seront ensuite envoyées à Goma.
Après une journée de grève totale, la pression s’est maintenue par des concerts de sifflets et de klaxons, déclenchés à heure fixe, plusieurs fois par jour et aussi par des concerts de «vuvuzela », ces instruments à vent utilisés lors des manifestations et des matches de football en Afrique du Sud.
Durant toute la semaine, un important dispositif militaire avait été déployé dans la ville et les organisateurs des manifestations, membres de la coordination urbaine ont été attaqués de nuit par des bandits non identifiés, ou ont reçu des menaces de mort. Des activistes des droits de l’homme, enseignants par ailleurs, ont été mis en prison par les militaires, accusés d’avoir des relations avec les rebelles Mai Mai.

7 septembre 2017

Mobutu, vingt ans après… Souvenirs et comparaison…

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Grandeur et solitude… Voici vingt ans exactement, le maréchal Mobutu, qui avait dirigé son pays d’une main de fer pendant 32 ans, était victime du cancer de la prostate et s’éteignait à l’hôpital militaire de Rabat. Depuis lors, sa dépouille est demeurée au Maroc et seuls ses proches s’y rendent régulièrement. Malgré les promesses, son corps n’a pas été rapatrié au pays du Fleuve, pas plus d’ailleurs que celui de son adversaire de toujours Etienne Tshisekedi, décédé en février 2017 et qui repose dans un funérarium d’Ixelles. C’est le 18 mai 1997, quelques mois avant son exil au Togo puis au Maroc que Joseph Désiré Mobutu s’était envolé de Gbadolite après avoir du fuir Kinshasa livrée aux rebelles de l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) dont le porte parole était Laurent Désiré Kabila, père de l’actuel président de la RDC. Même dans son fief de l’Equateur où il avait fait construire une réplique de la Cité interdite et une piste d’atterrissage qui accueillait le Concorde, le maréchal naguère tout puissant n’avait pu être protégé : sa garde rapprochée, qui n’avait pas été payée, exigea une rançon pour le laisser parti et en guise d’adieu, les soldats de la Division spéciale présidentielle tirèrent quelques rafales sur l’avion au décollage.
Deux décennies plus tard, ses compatriotes n’ont cependant pas oublié Mobutu Sese Seko waza Banga (le guerrier qui va de victoire en victoire) : dans certains taxis de Kinshasa, il n’est pas rare d’entendre la voix de l’ancien président, car des extraits de ses discours (1) sont utilisés comme sonnerie de portables ! Les commentaires rappellent alors la grandeur de l’ex Zaïre, l’humour et la verve de son chef, la manière dont en Afrique et dans le monde il se faisait respecter. Et lorsqu’il s’agît de la fortune de celui que Bernard Kouchner qualifiait de «coffre en banque coiffé d’une toque de léopard » les comparaisons avec Joseph Kabila tournent souvent au désavantage de ce dernier, désormais considéré comme, à la fois, plus riche et plus chiche que son prédécesseur.
Rien, à priori, ne devrait permettre la comparaison entre Joseph Désiré Mobutu et Joseph Kabila. L’un était un orateur capable d’envoûter les foules, de les faire chanter et danser, autant qu’il charmait les visiteurs étrangers. L’autre est introverti, sa parole est comptée, il évite le culte de la personnalité et encaisse les critiques les plus acerbes, voire les humiliations, sans réagir du premier coup. Mais il est aussi le maître du temps et celui de la vengeance calme : dans la prison de Makala, les détenus politiques, se qualifiant eux-mêmes de « prisonniers personnels de Kabila » ont refusé de s’échapper lors des grandes évasions de cette année, préférant encore la sécurité de leur cellule !
Lorsqu’il prit le pouvoir le 24 novembre 1965, après des années chaotiques marquées par les tentatives de sécession du Katanga et du Kasaï et par la rébellion muléliste, Joseph Désiré Mobutu incarnait les espoirs de son jeune pays et beaucoup étaient prêts à oublier qu’il avait fait arrêter et exécuter Patrice Lumumba. Qui s’émut à l’époque de la mise en congé de la classe politique au profit du parti unique le Mouvement populaire de la révolution ?Qui, en 1969, défendit les « Pendus de la Pentecôte » des hommes politiques sacrifiés en public, pour l’exemple ? Qui osa se gausser de l’ « authenticité » qui mena à débaptiser le Congo devenu Zaïre, à interdire les prénoms chrétiens ? Durant longtemps, à la tête de son pays immensément riche, se présentant comme l’allié de l’Occident au temps de la guerre froide, Mobutu bénéficia de toutes les indulgences, même lorsqu’en 1971 il décida de « zaïrianiser », c’est-à-dire de nationaliser l’économie et de confisquer les biens des étrangers pour les remettre à des proches, des amis politiques qui allaient s’empresser de dilapider l’héritage.
Avec les Belges, Mobutu joua sur tous les registres : les manifestations d’amitié, à l’égard du Roi Baudouin entre autres et les interminables disputes qui tournaient généralement autour d’enjeux économiques (« j’attendais des amis, j’ai trouvé des comptables… » dira-t-il à Tindemans en 1989) ou de pressions en faveur de la démocratisation, du respect des droits de l’homme. Ces dernières allaient s’intensifier dès le début des années 90 : la guerre froide était alors terminée, l’allié stratégique s’avérait moins indispensable, l’économie était en miettes et, cédant à l’air du temps, Mobutu, la larme à l’œil, avait décrété en 1990 la fin du parti unique.
Le multipartisme, aussi qualifié de « multimobutisme » allait se traduire par une crise durable, marquée par la conférence nationale souveraine et l’émergence de la société civile, par d’interminables et dispendieuses manœuvres politiques. Quant à l’économie, elle était minée par les sanctions occidentales (dont la suspension des coopérations économiques et militaires) s’ajoutant à la kleptocratie du régime et à deux vagues de pillages. Seul subsistait l’ « article quinze » la légendaire débrouillardise des Congolais…
Ce n’est cependant pas une révolte populaire, mais une guerre venue d’ailleurs qui, en sept mois, eut raison d’un Mobutu affaibli par la maladie : composées d’anciens opposants congolais et soutenu par les armées du Rwanda et de l’Ouganda, les rebelles de l’AFDL, partis du Kivu après avoir démantelé les camps de réfugiés hutus, entrèrent dans Kinshasa en mai 1997.
Quatre ans plus tard, Laurent Désiré Kabila, brouillé avec les alliés qui l’avaient porté au pouvoir, ayant perdu la confiance de l’Occident, était assassiné en janvier 2001 et son fils Joseph entrait en scène. Qui aurait oser parier sur la longévité politique de ce jeune officier de 28 ans, (presque le même âge que Mobutu lorsqu’il prit le pouvoir…) taiseux, aux origines controversées, qui promettait de restaurer l’état de droit, de rétablir l’unité du pays divisé par les rébellions ?
En 2006 cependant Joseph Kabila sortait victorieux du premier scrutin démocratique, était réélu en 2011 au terme d’élections controversées et marquées par la violence et il aurait du voir son deuxième et dernier mandat se terminer en décembre 2016. Mais comme Mobutu quelques décennies avant lui, le jeune officier devenu général major a pris goût au pouvoir et les courtisans lui ont répété qu’il était indispensable. A nouveau, l’économie est minée par la corruption et les contrats léonins, le pouvoir recycle les méthodes de Mobutu, celle du pompier pyromane, (allumer des feux pour se présenter comme le seul capable de les éteindre), celle des interminables dialogues avec une classe politique vénale… L’histoire semble tourner en boucle et le petit peuple, qui vit au jour le jour, ne peut que répéter : « jusqu’à quand ? »…

6 septembre 2017

Les leçons de l’exception kényane

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Un jugement sec, sans appel. Lorsque les austères juges kényans, souvent jugés ridicules avec leur toge et leur perruque blanche, ont rendu leur verdict, c’est l’Afrique tout entière qui a frissonné : en toute indépendance, la Cour Suprême de justice a invalidé l’élection présidentielle du 8 août dernier qui avait donné la victoire à Uhuru Kenyatta, le président sortant. En octobre prochain, les Kényans devront retourner aux urnes, les cartes seront rebattues et chacun espère qu’auront été corrigées les irrégularités qui avaient marqué l’exercice précédent. Qui l’emportera ? Uhuru Kényatta, fils du premier président du pays son rival Raila Odinga, qui avait peine à croire à ce rebondissement ? A ce stade, l’issue des nouvelles élections est moins importante que le seul fait qu’elles puissent avoir lieu : cette invalidation de l’élection d’un chef d’Etat africain représente une première pour le continent.
Les « réalistes », les « connaisseurs de l’Afrique », si prompts à trouver des excuses aux scrutins truqués et à la loi du plus fort devront peut-être se faire une raison : la fameuse « exception africaine » en a pris un coup. Les juges kényans ont démontré qu’il n’était pas irréaliste de rêver d’une justice indépendante, de magistrats rendant leur verdict en toute liberté d’esprit, de peuples réussissant à faire respecter leur volonté réelle.
D’un bout à l’autre du continent, combien de fois n’a-t-il pas fallu s’incliner devant le verdict d’élections bâclées ou jouées d’avance, accepter l’indulgence des observateurs internationaux (hélas parfois mandatés par des institutions africaines ou des organisations internationales…) qui estimaient acceptables, « à l’aune de l’Afrique » des scrutins dont partout ailleurs ils auraient relevé les truquages, les intimidations, les violences.
Le verdict des juges kenyans est tombé à l’heure où, au Burundi, le président Nkurunziza prépare déjà son quatrième mandat, où le président Kagame vient de prêter serment en grande pompe après qu’un referendum voté à 99% l’ait autorisé à se représenter, où, en République « démocratique » du Congo, toutes les institutions, tous les élus sont frappés de péremption car les délais n’ont pas été respectés et les « dialogues » à répétition ont remplacé le libre choix des électeurs.
Qu’on ne s’y trompe pas : au Kenya rien n’est joué et partout ailleurs, les autocrates désireux de s’accrocher au pouvoir ont encore de beaux jours devant eux. Il n’empêche que le message venu du Kenya est clair : dans l’un des pays d’Afrique jugé parmi les plus corrompus, des hommes libres ont été capables de s’exprimer en âme et conscience. Un tel miracle, assorti à l’éveil d’une jeunesse de plus en plus éduquée et connectée, pourrait faire des vagues sur tout le continent.

4 septembre 2017

Le Docteur Mukwege rencontre le tout-Paris

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Une fois de plus, le Docteur Mukwege n’a pas mâché ses mots. Invité à Paris par le Global Positive Forum, une organisation présidée par Jacques Attali, il a déclaré que cette réunion représentait un défi, à l’heure où « les Congolais continuent d’être tragiquement privés des droits de leur croissance, de la justice, de la liberté et de l’égalité. » «Quel chemin de souffrance et d’humiliation… » s’est exclamé le médecin chef de l’hôpital de Panzi.
S’inscrivant dans le registre économique, le Docteur a décrit la « croissance sans prospérité »de la dernière décennie, soulignant que cette croissance n’avait profité qu’à un petit nombre de titulaires du pouvoir politique et économique. Evoquant la situation dramatique du Kasaï, Mukwege a déclaré « nous assistons impuissants à une tragédie, à une crise humanitaire sans précédent avec la découverte de dizaines de fosses communes et nous ne voyons pas la justice aboutir. » Le médecin a également évoqué le «rapport Mapping » publié voici quinze ans par les Nations Unies, et qui récapitulait les crimes commis sur le territoire de la République , en particulier durant les deux guerres du Congo, des massacres demeurés largement impunis.
Le séjour parisien du médecin congolais s’est avéré très politique : dans les coulisses du Forum de Jacques Attali, il a rencontré la maire de Paris Anne Hidalgo, le gratin du monde économique et financier, Michaëlle Jean, la secrétaire générale de l’ Organisation internationale de la francophonie…Le docteur Mukwege, qui avait rencontré le président François Hollande à plusieurs reprises a également été reçu très chaleureusement par le président Macron, un ami et ancien collègue de Jacques Attali du temps de la banque Rotschild.
A la fin de son séjour, le médecin a rencontré la diaspora congolaise dans un hôtel des Champs Elysées. Devant une foule enthousiaste et fervente, qui voyait déjà en lui le « président de la transition » le docteur a appelé ses compatriotes à se prendre en charge et à s’atteler à la reconstruction de leur pays. Il a aussi souligné l’apport important de la diaspora, dont les membres aident leurs compatriotes et parents restés au pays à résister à la crise et rappelé que cette même diaspora égayée sur tous les continents représentait un réservoir d’intellectuels de haut niveau.
Alors que sur les réseaux sociaux, appels et prises de position se multiplient pour que le lauréat du Prix Sakharov s’engage directement dans la bataille politique, Denis Mukwege est demeuré prudent, mais il a cependant lâché, sous les applaudissements « je ne suis pas un homme politique. Mais si vous me demandez si je suis un homme d’Etat, je dis oui… » A bon entendeur…
Encourageant ses compatriotes à prendre leur destin en mains, le médecin a laissé entendre qu’il pourrait être disponible pour d’autres responsabilités. Alors que dans la diaspora, sa personnalité charismatique et ses discours de haute tenue suscitent l’enthousiasme, le médecin de Panzi, tout en se démarquant d’autres personnalités de l’opposition, comme Moïse Katumbi ou Vital Kamerhe, s’était jusqu’à présent abstenu de « sortir du bois » et de se déclarer ouvertement présidentiable.
Cette prudence peut se comprendre : Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga, sait que s’il rentre au pays il risque d’être arrêté tandis que dimanche, l’arrivée à Kinshasa de Félix Tshisekedi, le leader de l’UDPS, principal parti d’opposition, s’est traduite par d’importantes mesures de sécurité. Quoique autorisé de longue date, un meeting du Rassemblement de l’opposition a été interdit par le gouverneur de Kinshasa, des militants de l’UDPS se sont vus interdire l’accès à l’aéroport, quatre personnes ont été arrêtées, des véhicules ont été fouillés et la police a eu recours à des grenades lacrymogènes.
En s’avançant toujours plus avant dans le combat politique, exigeant que la Constitution soit respectée et dénonçant l’ « illégitimité »e du pouvoir actuel le docteur exprime à haute voix les sentiments de nombre de ses compatriotes et il tance aussi la communauté internationale accusée de ne pas en faire assez pour aider la RDC à retrouver le chemin de l’Etat de droit…