20 septembre 2017

La guerre des mots précède quelquefois la vraie guerre

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Dans l’Afrique des Grands Lacs, encore plus qu’ailleurs, la guerre des mots précède souvent la guerre elle-même. C’est pourquoi on ne peut laisser passer aucune dérive langagière, d’où qu’elle vienne. Or en ce moment, les attaques verbales ne manquent pas et se font de plus en plus âpres. La dernière polémique en date a été suscitée par le conseiller diplomatique du président Kabila, Barnabé Kikaya Bin Karubi : dans un entretien au Monde, il a qualifié de « République des métis » l’opposition congolaise, confirmant à « Jeune Afrique » qu’ à ses yeux, c’est bien un « groupe de métis » qui s’oppose au régime en place à Kinshasa. Ancien ambassadeur à Londres, universitaire, ex-journaliste en Afrique du Sud, (d’où il fut en rapport avec Le Soir) M. Kikaya Bin Karubi connaît le sens des mots, leur charge émotionnelle. C’est donc en connaissance de cause que cet intellectuel de haut niveau a visé des personnalités comme Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga né d’un père sépharade, originaire de Rhodes et enterré dans la ville israëlienne de Haifa, Olivier Kamitatu, porte parole du Rassemblement de l’opposition, dont la mère était belge, l’homme d’affaires José Endundo, et surtout le dernier venu sur la scène politique congolaise, Sindica Dokolo.
Ce dernier, époux d’Isabel dos Santos, fille du président angolais José Eduardo dos Santos, et dont la mère est Danoise a rallié l’opposition et multiplie les déclarations fracassantes. S’il est exact qu’un certain nombre de métis congolais s’opposent au pouvoir en place, ce n’est cependant pas en raison de leur origine ethnique, mais parce qu’ils ont désavoué les manœuvres du régime visant à retarder les élections. Sur ce point, ils se retrouvent en phase avec leurs compatriotes de toutes origines qui, de Kinshasa à Butembo en passant par le Kasaï, par Goma et Bukavu, manifestent quotidiennement pour exiger que la Constitution soit respectée.
Il n’empêche que soulever la question des métis au Congo, fût ce par inadvertance, reste dangereux : très minoritaires, les métis, dans leur grande majorité, sont le produit de la colonisation belge et, transmises de génération en génération, les blessures de la mémoire sont toujours sensibles. Le pouvoir colonial en effet a toujours veillé à assurer aux enfants métis «qui avaient dans les veines une goutte de sang blanc » (suivant la phraséologie de l’époque) une éducation séparée, de meilleur niveau que celle de leurs compatriotes congolais. Séparés au départ, perçus comme différents, les métis ont préservé des liens de solidarité et formé une petite classe sociale intermédiaire dans laquelle le régime Mobutu a puisé ses premiers cadres. Léon Kengo wa Dondo, président du Sénat et deuxième personnage de l’Etat, qui fut longtemps Premier ministre sous Mobutu, s’appelait naguère Léon Lobitsch et se prévalait d’ancêtres polonais, Bemba Saolona, le « patron des patrons » et père de Jean-Pierre Bemba, le rival de Kabila à l’élection présidentielle de 2006, était également métis belgo congolais.
Au fil du temps cependant, Mobutu ayant mené une politique de brassage des ethnies et des provinces d’origine, les Congolais ont voyagé d’un bout à l’autre de leur immense pays (ce que le pouvoir colonial leur interdisait de faire), ils ont étudié côte à côte, se sont mélangés, mariés, se sont fréquentés dans les cérémonies sociales et dans les villes, des solidarités « de quartier » sont devenues plus fortes que les appartenances ethniques. Des villes comme Kinshasa, Lubumbashi, Goma, sont devenues des creusets où s’est forgée une réelle identité congolaise, avec d’un bout à l’autre du pays des points communs qui transcendent les origines et frappent les visiteurs étrangers: le goût de la musique et en particulier la célèbre rumba, la débrouillardise (le célèbre article 15 décrété par Mobutu), un sens de l’humour et de la dérision aussi inconnu à Luanda et Dar es Salam qu’à Kigali ainsi que, obstinée, têtue, héritée peut-être du légalisme des Belges, une aspiration à la loi, un attachement à la Constitution, sans cesse battu en brèche, sans cesse revendiqué. Comme si chacun se souvenait que c’est au droit que le Congo doit son existence, qu’il s’agisse de l’Acte de Berlin signé par les puissances en 1885, de la Loi fondamentale en 1960, de la Constitution ratifiée en 2005 et limitant à deux le nombre de mandats présidentiels.
Evoquer, même sous forme de « petite phrase » une éventuelle « République des métis » équivaut à réveiller les démons de la division ethnique jamais totalement endormis.
Du temps de Mobutu déjà, à chaque crise du pouvoir politique correspondait un réveil des identités ethniques, facteur de division : au début des années 90 alors que le parti unique avait été aboli et que les pressions se multipliaient en faveur de la démocratisation du régime, les Balubas, qui soutenaient l’opposant Etienne Tshisekedi, furent pris pour cibles et 300.000 d’entre eux, victimes d’une véritable épuration ethnique, furent chassés du Katanga dans des conditions dramatiques. Après la chute de Mobutu, en 1997, la prise de pouvoir des rebelles soutenus par le Rwanda et, en 1998, le déclenchement de la deuxième guerre du Congo, toujours avec l’appui du Rwanda, déclencha à Kinshasa une violente campagne dirigée contre les Tutsis congolais. Ils furent considérés comme des traîtres potentiels, des infiltrés et à l’époque, l’actuel ministre des Affaires étrangères She Okitundu s’employa, avec courage, à mettre en sécurité de nombreuses familles d’origine tutsie.
Dans l’est du pays, les menées de Kigali, soutenant plusieurs rébellions armées, provoquèrent, de manière durable, méfiance et hostilité à l’encontre des Tutsis congolais. Aujourd’hui encore, des listes « ethniques » circulent sous le manteau, dénombrant le nombre de Tutsis occupant des postes de responsabilité dans l’administration et dans l’armée et dénonçant d’innombrables manœuvres d’infiltration, de noyautage.
Quant à Joseph Kabila, il a, dès son accession au pouvoir, été la cible de ces campagnes de haine et de diffamation, selon lesquelles il n’aurait pas été le fils de Laurent Désiré Kabila (même si, au fil des années la ressemblance physique devient évidente…) et le qualifiant de « Tutsi rwandais ». Ces « révélations » ne reposant sur aucun élément factuel incontestable ont largement contribué à saper la légitimité et l’éventuelle popularité du chef de l’Etat.
Mais aujourd’hui, ces motifs là apparaissent secondaires au regard d’autres griefs, comme l’enrichissement insensé de Kabila et des siens avec en parallèle une croissance qui ne s’est pas accompagnée d’un réel développement et d’un recul significatif de la misère.
Contesté, mis en difficulté par l’exigence démocratique, le régime, comme Mobutu avant lui, risque de choisir la fuite en avant, laissant se déchaîner les passions ethniques, visant les Kasaïens, les métis et, plus largement, les Occidentaux et les Belges en particulier.
Ayant, imprudemment peut-être, choisi de faire à Paris son « coming out » politique en se présentant comme un éventuel homme d’Etat susceptible de diriger une transition sans Kabila, le docteur Mukwege a suscité la tempête sur les réseaux sociaux et même dans la presse kinoise : le quotidien « le Potentiel » l’a qualifié d’ »homme des Occidentaux », des blogueurs l’ont traité d’ami des Blancs (comme s’il s’agissait d’une injure), et à ce titre, le médecin chef de Panzi a été menacé de « lapidation » !
Sur le plan politique, le président Kabila, dont l’entourage est frappé par des sanctions ciblées décrétées par l’Union européenne et les Etats Unis, a obtenu l’appui de l’Union africaine qui approuve le report des élections et il parie désormais sur la carte « panafricaniste ». Mais si le régime succombait à des dérives ethniques, cette solidarité africaine pourrait bien s’éroder, et tout d’abord chez les plus proches voisins : à Luanda, le pouvoir est clairement aux mains des métis qui, au sein du MPLA (Mouvement populaire pour la libération de l’Angola) ont vaincu l’Unita de Jonas Savimbi qui misait sur les populations umbundu des haut plateaux, moins éduquées, moins ouvertes sur le monde que les métis de la côte. Quant à Kigali, mieux que personne, le président Kagame et les siens savent que la stigmatisation ethnique peut mener au génocide.
Dans la région, seul le Burundi, faisant marche arrière toute, pourrait épauler Kinshasa, mais pour le pire : le président Nkurunziza et les siens présentent leur maintien au pouvoir (troisième mandat et préparation du quatrième) comme une revanche des Hutus chassés du pays en 1972, ils dénoncent avec virulence les ingérences de l’Occident et tentent d’ «ethniciser », de transformer en opposition Hutus Tutsis, une crise qui, comme à Kinshasa, est essentiellement politique.