31 octobre 2017

Un ancien colonel, aujourd’hui médecin, affiche ses ambitions et ses projets pour le Congo

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Cheveux gris, allure calme, manières policées, gestes mesurés de médecin.. Daniel Lusadusu, cardiologue à l’hôpital Saint Pierre à Bruxelles, né en 1954 à Léopoldville, surprend au premier abord. On nous avait annoncé un ancien officier de la Brigade spéciale présidentielle, qui deviendra sous le nom de DSP le dernier rempart du régime Mobutu, on nous avait expliqué qu’ayant atteint le grade de colonel, décoré de l’Ordre du Léopard, cet officier « zaïrois » avait regagné la Belgique en 1994 pour y poursuivre une formation en médecine interne . Nous savions aussi que depuis lors il avait gravi tous les échelons de sa deuxième carrière, se spécialisant en médecine d’urgence, en soins intensifs puis terminant une formation en cardiologie…Ce double parcours nourrit un CV mais ne crée pas pour autant une personnalité politique, n’autorise pas nécessairement à changer l’histoire.
Telle est cependant l’ambition du colonel Lusadusu : « la situation de mon pays m’inquiète au plus haut point car elle se dégrade très rapidement et je crois qu’il est temps de passer à l’action… » A KInshasa, nous avons rencontré peu d’interlocuteurs connaissant le colonel Lusadusu et à fortiori ses ambitions politiques et à Bruxelles, il est surtout connu et réputé comme médecin. Cependant, au fil d’un long entretien, le colonel Lusadusu surprend par sa connaissance du microcosme congolais, à la fois politique et militaire : durant des années, il a entretenu de bonnes relations avec Etienne Tshisekedi et noué des relations étroites avec son fils Felix, qu’il rencontre régulièrement et lui permet de bien connaître les figures de proue de la plate forme du Rassemblement de l’opposition.
Mais avant tout, Daniel Lusadusu, même s’il vit en Belgique, connaît parfaitement les réalités : il a gardé des liens avec sa famille dans le Bandundu, avec ses anciens collègues militaires, avec de nombreux compatriotes passés par Bruxelles et… par les services de l’hôpital Saint Pierre.
Le diagnostic qu’il pose sur la situation actuelle du Congo est sans surprise : « la RDC se trouve dans une situation pré-insurrectionnelle et révolutionnaire où la contestation populaire est grandissante. On risque de voir l’armée et même les services de sécurité clochardisés se soulever contre les autorités actuelles…La crise pourrait enflammer toute la sous région… » Jusque là, rien dans ce constat ne surprend, le discours est celui de l’opposition et d’une grande partie des Congolais qui estiment que le président actuel, hors mandat depuis décembre 2016 a fait son temps.
L’élément neuf, c’est que le colonel intègre la donne militaire : il estime que l’armée et les services de sécurité représentent des acteurs incontournables et il souligne que les hommes en armes et les services de sécurité doivent être associés dans toute démarche de changement.
« Lors de la transition qui s’amorcera, il faudra, nécessairement, une main de fer. Si la transition politique est conduite par des acteurs qui n’ont aucun contrôle sur les hommes en armes, on risque de voir éclater une grande crise sécuritaire en RDC, un dérapage qui mettra en danger tout le travail de stabilisation entrepris dans le pays… »
Même s’il vit en Belgique, l’officier congolais assure qu’il dispose dans son pays d’un important réseau au sein des forces armées, « des hommes qui me font confiance, qui savent que je pourrais stabiliser la RDC sur le plan sécuritaire et jeter les bases de la bonne gouvernance. » Si, comme beaucoup d’acteurs politiques ou de la société civile, le colonel Lusadusu soutient l’idée d’une « transition sans Kabila » (mais ne dit rien sur la manière de l’obtenir…) il considère qu’ « une transition dirigée par un homme ayant un profil militaire serait mieux assuré qu’une transition menée par un homme politique ne maîtrisant pas suffisamment les enjeux sécuritaires. »
Ballon d’essai ? Dépôt de candidature ? Ambitions d’intellectuel en exil ? A 62 ans, le colonel assure qu’il n’a pas de projet politique personnel à long terme, que son seul désir est d’aider son pays à sortir de la crise actuelle, à le remettre sur pied et à finaliser un processus électoral crédible et transparent.
Quelles sont les chances, et surtout quels sont les appuis dont dispose le cardiologue estimé par ses collègues belges, l’officier supérieur qui, au Congo, a laissé le souvenir d’un homme compétent, guitariste durant ses années d’études et surtout, ayant gagné ses galons aussi loin du système patrimonial de Mobutu que de la nébuleuse prédatrice de Kabila ? Sans surprise, elles sont difficiles à évaluer puisqu’en ces matières la discrétion est de règle. Nous apprendrons seulement que le colonel, épaulé par des amis israéliens, a voyagé aux Etats Unis où il a noué d’ « intéressantes » relations parmi les Républicains en quête d’un succès en matière de politique étrangère et qu’en Israël il a été reçu par le patron du Mossad.
Une petite phrase prend soudain une autre résonnance : « si on n’y prend pas garde, si ce vaste territoire devient hors contrôle, il risque de devenir une base arrière pour la menace terroriste… » A la tribune de l’Onu, le président Kabila n’avait pas dit autre chose mais le colonel Lusadusu martèle « si on n’agit pas maintenant, demain il sera top tard… »

31 octobre 2017

Goma en ébullition

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« Un an, c’est trop pour les pauvres . ».Au lendemain du passage à Kinshasa et Goma de l’envoyée spéciale américaine Nikki Haley, Goma exprimé un sentiment largement répandu : la population renâcle devant le nouveau délai d’un an qui a été donné à la Commission électorale pour organiser des élections qui auraient du avoir lieu en 2017. Alors que des appels à la grève, à une nouvelle journée Ville morte avaient circulé dans tout le pays, lancés par l’organisation TelemaEkoki, c’est à Goma que le mot d’ordre a été le plus suivi : une manifestation a été organisée par le collectif d’actions de la société civile, (Casc) dont fait partie le mouvement Lucha, (lutte pour le changement) et qui se plaint quelquefois d’être noyauté par des provocateurs à la solde du pouvoir. Alors qu’elle se voulait pacifique, la manifestation a en tous cas dangereusement dérapé : un policier a été lapidé dans un quartier populaire, deux autres ont été blessés par des jets de pierres et dans le quartier Majengo, les corps de quatre civils ont été découverts baignant dans leur sang. Selon des porte parole de la société civile, le nombre de civils blessés par la police s’élève à 17 et une quarantaine de personnes ont été arrêtées.
Le « ras le bol » de Goma est d’autant plus profond que la ville ressent durement les effets de la crise : l’argent ne circule plus et les fonctionnaires ne sont pas payés, pas plus que les députés et les ministres provinciaux, le cholera a fait sa réapparition car les gens vont puiser les eaux du lac Kivu, très polluées…
Cette manifestation représente la première réponse à la mobilisation lancée par les organisations populaires mais dans les autres villes du pays, et en particulier à Kinshasa, l’appel à manifester n’a été ni relayé ni suivi. A Lubumbashi, des jeunes ont été dispersés par la police à coup de matraques, tout comme l’ont été à Kisangani des jeunes qui avaient commencé à brûler des pneus.
(avec AFP)

31 octobre 2017

Les prisonniers oubliés du Congo

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Malgré les promesses, pas de liberté pour les prisonniers « emblématiques » de Kabila Lorsqu’en mars dernier, les portes de la prison de Makala se sont ouvertes devant 4000 détenus qui se sont volatilisés à travers la ville de Kinshasa, tous les prisonniers ne sont pas partis. Des hommes amnistiés depuis longtemps, qui auraient du bénéficier des mesures dites de décrispation prévues par l’accord politique de décembre dernier, des hommes pudiquement appelés « cas emblématiques » bref, des prisonniers politiques, ont refus de suivre le mouvement des « kulunas » et autres déliquants, préférant rester dans leur cellule. On peut les comprendre : ils craignaient, eux, d’être abattus pour « délit de fuite »…Dès que Nikki Haley, l’envoyée spéciale du président Trump, arrivera à Kinshasa, les familles de ces détenus d’exception tenteront de la rencontrer et lui feront parvenir un memorandum. Quelques heures avant cet éventuel rendez vous, nous avons rencontrédes proches de ces hommes de l’ombre. Des noms connus, qui hier faisaient les titres de la presse : le bâtonnier Jean-Claude Muyambo, fondateur de « Solidarité katangaise » l’un des hommes les plus en vue de Lubumbashi, Firmin Yangambi, avocat à Kisangani et auprès de la Cour pénale internationale, qui avait défendu Jean-Pierre Bemba et osé se porter candidat aux élections présidentielles de 2006, Eric Kikunda, arrêté en 2009, dont le principal tort était sa relation d’amitiéavec Yangambi. Sur base des révélations d’un complice présumé, Benjamin Olangi, Kikunda a été accusé de faire partie d’un mouvement insurrectionnel. Quoique amnestié, le fils de l’amiral Kikunda, un proche de Mobutu, est toujours détenu tandis que le témoin a été remis en liberté depuis longtemps. Quant à Eugène DiomiNdongala, originaire du Bas Congo, il avait combattu avec Etienne Tshisekedi au nom du parti démocrate chrétien. Lors des élections de 2011, il s’était porté candidat aux côtés du leader de l’UDPS à la tête d’un rassemblement intitulé « majorité présidentielle populaire ».Oncles, épouse, fils, les proches de ces détenus nous confient leur amertume : « au nom de la « décrispation », des inconnus ont été élargis (alors que certains d’entre eux avaient déjà retrouvé la liberté..)des rebelles du M23 qui avaient envahi et pillé Goma ont été remis
en liberté, Gédéon Kyungu, le plus redoutable des chefs de milices au Katanga, accusé de crimes contre l’humanité, n’a pas seulement été libéré mais il a fait un retour triomphal au Katanga et depuis, à la tête de ses hommes, il a été vu au Kasaï.. »Nos interlocuteurs évaluent à plus de 200 les prisonniers politiques qui croupissent dans les différentes geôles du régime. « Croupir » n’est pas une figure de style : dans les prisons congolaises, les famillesdes détenus doivent veiller à l’alimentation, fournir les médicaments, payer les soins de santé éventuels. « Ils reçoivent une aspirine » rien de plus, dit l’oncle de Me Muyambo, « nos prisons sont des mouroirs ». C’est de justesse que Patrizia Diomi, l’épouse du fondateur du parti démocrate chrétien a pu faire transférer son époux dans la clinique de Ndolo, alors qu’il venait de faire un AVC. « Même aujourd’hui, alors que je paie les frais d’hospitalisation et les soins il n’est pas tiré d’affaire, son état est stationnaire et il souffre de troublescardiaques qui ont commencé en prison… »Selon son épouse, Eugène Diomi a été particulièrement affecté par la gravité des accusations portées contre lui : « il a été victime d’un montage grossier, malsain… Alors qu’il se trouvait avec moi à notre domicile, il été accusé de viols, sur base du témoignage de deux femmes que l’on aurait vu sortir de son bureau ! Alors que le lendemain, il devait signer l’accord de fondation de la « majorité populaire alternative » il a été emmené et mis au secret durant trois mois, accusé non seulement de viol mais de tentative de coup d’Etat. »Patrizia Diomi, qui a rencontré son époux alors qu’ils étaient tous deux étudiants en sciences politiques à Rome, est une battante. Chaque jour, cette mère de quatre enfants rend visite à Eugène qui porte désormais une casquette à l’instar du vieux Tshisekedi et affiche vingt ans de plus que ses 52 ans. Elle se prépare à faire le siège de l’ambassade américaine pour remettre sa pétition à Nikki Haley, et surtout, elle a remporté une bataille d’envergure : saisi du dossier, le Comité des droits de l’homme des Nations unies a ordonné en novembre 2016 (décision 2465/2014) d’annuler la condamnation irrégulière de son époux, de le remettre en liberté et de l’indemniser. Rien n’y a fait, même les accords de la Saint Sylvestre n’ont pas réussià faire libérer Diomi, l’un des hommes politiques les plus expérimentés du pays qui, alors qu’il était ministre des Mines en
2003-2004 s’était attaqué au contrat Emaxxon portant sur les diamantsdu Kasaï et soutenu par deux proches du président Kabila, Dan Gertleret le conseiller feu Katumba Wanke. Amère, Patrizia Diomi relève quele non respect de la décision du comité des droits de l’homme de l’ONU n’a pas empêché le Congo d’être admis dans ce cénacle…Les proches des quatre « prisonniers emblématiques » ont le sentiment que si les jugements des tribunaux, les pressions internationales, les accords politiques échouent à obtenir l’élargissement de détenus désormais célèbres, c’est que tous, pour l’une ou l’autre raison, semblent victimes de la vindicte personnelle duchef de l’Etat ! Comme si Kabila estimait qu’ils avaient trahi sa confiance …A Kisangani, Firmin Yangambi, un avocat brillant et ambitieux, était un ami personnel de Kabila, jusqu’au jour où il se jugea plus apte que ce dernier à postuler à la fonction présidentielle. Quant à Eric Kikunda, il connaissait lui aussi le fils du Mzee (Laurent Désiré Kabila) et fut condamné après que des armes (déposées par qui ?) aient été découvertes chez lui. Quant au bâtonnier Muyambo, unnotable de Lubumbashi, il fut arrêté sur base de la plainte d’un dénommé Stoupis, qui s’estimait lésé dans un litige immobilier. Le même Stoupis qui avait déjà été utilisé pour porter plainte contre l’ancien gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, en exil depuis lors… Le maintien en détention de ces prisonniers politiques, emblématiques ou non, n’est que l’un des aspects de la déliquescence de la justice congolaise, que le Garde de Sceaux Tambwe Mwamba avait lui-même épinglée très lucidement à l’issue des Etats généraux de la justice qui s’étaient tenus en mai 2017. N’avait-il pas écrit que «l’arrestation et la détention sont devenues un instrument d’intimidation et de terreur contre les inculpés pour les amener à libérer leurs avoirs avec à la clé le fameux principe des 3 V : V comme Villa, V comme véhicule et V comme veste, que tous les magistrats cherchent à avoir, par l’exercice d’une profession qui fut jadis un apostolat…

31 octobre 2017

“Prenez vous en charge”, dit l’Eglise congolaise

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Si l’Eglise n’a pas encore donné le « go » de la protestation, la tension monte à KinshasaA Brazzaville, les chefs d’Etat de la région ont discuté de l’avenir du Congo, l’émissaire américaine Nikki Haley, ambassadrice aux Nations unies, est venue prendre la température du pays et a multiplié les entretiens dans la capitale…Dans la paroisse Saint Dominique à Limete, un fief de l’opposition, depuis longtemps acquis à la famille Tshisekedi, les fidèles, en ce dimanche matin, ne s’encombrent guère des dernières tractations diplomatiques. Ici, c’est en famille que l’on assiste à la messe et les enfants aux joues luisantes de propreté jouent avec les rubans et les missels pendant que les parents chantent à pleine voix. Le sermon du curé, qui paraphrase l’Evangile, colle à la politique et tout le monde comprend le message. Dans les intentions de prière, il est question des morts de Beni, au Nord Kivu, des victimes du Kasaï, -plus de 4000 à l’heure actuelle-, et l’abbé Marcel, au nom de la conférence des évêques, martèle « priez, mes frères, pourque cette nation soit libérée » et il ajouter « j’ai vu la misère de mon peuple, dit le Seigneur, j’ai entendu les cris de détresse… »La foule, en chœur, reprend comme une antienne » combien de temps » ? Et puis vient ce seul mot, lancé par les officiants, répété parles croyants : «Telema » levez vous… » »L’heure est elle bientôt arrivée ? » se demande un homme sur ma rangée. Face aux fidèles, alors que le soleil se glisse entre les vitraux, le prêtre se fait plus explicite : «On arrive à la fin, nous allons bientôt vous donner le programme d’action….» Crispin Nlandu, laïc et intellectuel chrétien, précise : « chacun devra prendre ses responsabilités, nous allons bientôt nous lever pour libérer le pays.. »Autrement dit, ce qui se dessine au-delà des promesses et des prières, c’est que la patience de la population, et plus particulièrement de l’Eglise catholique, arrive au bout : les évêques du Congo, qui avaient négocié l’accord de la dernière chance, conclu le 31 décembre dernier,estiment qu’ils ont été dupés par les manœuvres dilatoires du pouvoir. Quant à la population, elle considère comme un défi, voire une insulte,
le délai de 504 jours avancé par la Commission électorale, qui estime que, pour des raisons pratiques, les élections ne pourraient avoir lieu avant fin 2019.Lorsque la messe se termine, les paroissiens discutent du sermon et tiennent des propos très politiques : tous estiment qu’après le 31 décembre 2017, le « bonus » d’un an qui avait été accordé au président Kabila aura été « consommé » et que le pouvoir sera, irrévocablement, frappé d’illégitimité. Curieusement, les Kinois ne sont ni vindicatifs, ni apeurés mais animés d’une étrange confiance : « il doit partir, il partira » nous assure un étudiant… Tout le monde est devenu constitutionnaliste : alors que le pouvoir invoque la loi fondamentale pour assurer que le chef de l’Etat peut rester en place jusqu’à l’installation de son successeur, la population pour sa part, brandit l’ « article 64 » qui autorise tout citoyen à s’opposer aux violations de la Constitution et elle se prépare, selon l’expression des évêques, à « se prendre en charge ». A Lemba, dans l’école Notre Dame d’ Afrique, des étudiants participent massivement à un « Tribunal d’expression populaire » monté par ECCHA, le mouvement citoyen des jeunes, soutenu par desONG internationales, les Américains de Osisa et du NED (national endowment for democracy) et, pour la Belgique, le CNCD 11 11 11. Ici, l’atmosphère est plus chaude que dans l’église et des représentants de la CENI, dont le directeur de communication Jean-Baptiste Lipipo, ne manquent pas de courage pour ainsi descendre dans la « fosse aux lions ». Avec des précisions de techniciens, ils tentent de faire comprendre les raisons des retards accumulés : les problèmes de financement, la mise à jour des listes et l’inscription des Congolais de l’étranger, les troubles dans certaines provinces, dont le Kasaï, qui retardent l’enrôlement. Balayant ces arguments, les jeunes, eux, livrent le fond de leur pensée : « nous souffrons… Nous étudions et ne trouvons pas de travail. On nous appelle des « Salomon », car, à 25 ans et plus, nous sommes encore obligés de vivre chez nos parents… »C’est ici que se confirme le véritable sens de la révolte qui monte de jour en jour. Si les Congolais et en particulier les jeunes exigent des élections, veulent le changement et apostrophent Kabila « Bima », (dégage) et « Yebela » ( ton temps est passé, prépare toi à partir), ce
n’est pas seulement par souci de légalisme. C’est parce que la situation sociale est insoutenable, que l’avenir paraît bloqué à cause du manque d’emploi, du favoritisme dont bénéficient les enfants des « pontes » du régime, des inégalités de plus en plus criantes… »Vous préparez la guerre de demain » hurle un futur chômeur. Face au tumulte, les distingués spécialistes de la CENI et de la société civile dont Jérôme Bonso de la Ligue des électeurs, n’arrivent pas à faire passer leurs arguments techniques et lorsque la salle se vide, c’est à mi voix que l’on discute de projets beaucoup plus concrets que les prières et les meetings. Il est question, d’ici la fin de l’année, de faire descendre un million de manifestants dans les rues de Kinshasa, de bloquer les principales artères de la ville ainsi que l’aéroport. Chacun sait que la répression sera au rendez vous mais un jeune homme aux cheveux en bataille, membre du mouvement « Cocorico »crie, en trépignant déjà : «de toutes façons, nous sommes les plus nombreux »…

31 octobre 2017

Nikki Haley a soufflé le chaud et le froid

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Kinshasa

Attendue à Kinshasa comme un arbitre qui allait siffler la fin de la récréation, Nikki Haley, l’ambassadrice américaine aux Nations unies, étoile montante de l’administration Trump, a soufflé le chaud et le froid. Elle a donné au régime un nouveau « bonus » d’un an en même temps qu’elle a torpillé les espoirs d’une prolongation du mandat présidentiel ou d’une révision de la Constitution allant dans ce sens.
Dans l’immédiat, tous ceux qui rêvaient qu’au 31 décembre prochain, à l’expiration du délai accordé par l’accord de la Saint Sylvestre, s’ouvrirait une « transition sans Kabila » ne cachent pas leur déception : Mme Haley, à l’issue d’une rencontre avec la Commission électorale indépendante, a déclaré que les élections devaient être organisées en 2018, et que toutes les parties devaient s’y impliquer. Autrement dit, elle semble avaliser les arguments techniques présentés par Corneille Nangaa, le président de la CENI, qui avance que, malgré les progrès dans l’enrôlement des électeurs, il sera impossible, cette année encore, d’organiser le scrutin dans des conditions acceptables. De la même manière, Mme Haley ne semble pas souscrire à l’idée d’un effacement du chef de l’Etat en janvier prochain, d’autant plus que la Constitution prescrit que le président peut rester en fonctions jusqu’à l‘entrée en fonction de son successeur élu. Cette prudence ne devrait pas étonner : avant de revenir à Kinshasa, Mme Haley, visitant les camps de déplacés au Nord Kivu, avait mesuré les effets de la guerre. En outre, sinon surtout, représentant une administration pour laquelle l’Afrique n’est pas prioritaire et qui souhaiterait réduire les effectifs et le budget de la Monusco, elle ne semble pas avoir souscrit à l’hypothèse de la mise à l’écart de Kabila le 31 décembre prochain. On peut gager que ce dernier s’est efforcé de démontrer qu’il demeurait aux commandes de l’Etat et en particulier de l’armée et de la police et qu’il a tenté de convaincre l’Américaine du fait que son éviction par une opération « magique » ou violente représenterait un saut dans l’inconnu.
Ce petit ballon d’oxygène accordé au régime est-il pour autant un gage de pérennité ? En réalité, rien n’est moins sûr : on ignore ce que l’envoyée spéciale du président Trump a réellement déclaré dans le secret des entretiens privés et pas plus qu’on ne connaît les conclusions tirées de l’état de délabrement du pays et de la montée de la violence…
Mais surtout, une inconnue de taille échappe à l’analyse : loin des salons où se rencontrent les diplomates, loin des tractations entre politiques de tous bords, qu’ils appartiennent au pouvoir ou à l’opposition, d’autres forces apparaissent et se montrent étrangement confiantes. C’est le cas du mouvement citoyen « Telema Ekoki » (cela suffit). Dans la discrétion la plus totale, nous avons rencontré deux de ses cadres, un médecin et un économiste, âgés d’une trentaine d’années, qui ont bombardé Mme Haley de documents explicitant leur antienne : « nous voulons un nouveau président maintenant ».
Affirmant disposer d’un vaste réseau de partisans, fonctionnant en cellules cloisonnées, les porte parole de Telema Ekoki assurent miser sur la « conscientisation « du peuple et ils reprennent le mot d’ordre adressé par l’Eglise à ses fidèles « prenez vous en charge ». Leur analyse est la même que celle des mouvements Lucha et Filimbi : le pouvoir de Kabila est discrédité, il est la cause des blocages et la classe politique dans son ensemble doit être renouvelée. La veille de notre entretien, Pierre Lumbi, président du Rassemblement de l’opposition, songeant à la Marche des chrétiens de 1992 nous avait assuré que deux millions de manifestants pourraient, le jour venu, paralyser Kinshasa. Telema Ekoki confirme : « c’est faisable. Mais nous ne connaissons ni le jour ni l’heure. »

31 octobre 2017

Inspirés par René Haquin, “les tueurs de Bruxelles” mériteraient d’être relus

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Il est de ces livres qui, au-delà des sourires ou des grimaces, mériteraient d’être relus. « Les tueurs de Bruxelles » le 92e épisode de la série des SAS de Gérard de Villiers et publié en 1990 est de ceux là. La forme romanesque autorise toutes les libertés, toutes les impertinences. L’auteur ose se plaindre du service d’un « grand hôtel du centre ville » où il prenait ses quartiers, (que dirait-il aujourd’hui en découvrant le piétonnier ?, )il qualifiait de restaurant « sentant la frite et le graillon » la distinguée Danish Tavern, dont les banquettes confortables accueillaient à l’époque (je vous parle d’un temps que les moins de vingt, trente ans ou plus… ne peuvent pas connaître) ceux qui voulaient lire la prose de la concurrence en toute discrétion, siester devant un ballon de rouge ou rencontrer ces fameux « informateurs » au manteau couleur de muraille…
Gérard de Villiers, à cette époque, fréquentait volontiers les journalistes du Soir, et nous le connaissions pour avoir échangé sur les turpitudes du régime Mobutu. C’est donc sans surprise qu’un jour nous le vîmes attablé avec René Haquin sous les lambris de la Danish. René, avec passion et véhémence, lui ouvrait les double fonds de l’enquête sur les tueurs du Brabant wallon. Ce qu’il savait, avec certitude, ce qu’il soupçonnait, ce qu’il ne pouvait ou ne voulait pas écrire. De Villiers écoutait attentivement, prenait note, comprenait au quart de tour. De la taverne, ses yeux vifs faisaient le tour du propriétaire, du récit de René il faisait son miel. Visiblement, dans les méandres de son cerveau fertile, le moindre détail s’enregistrait et le récit qu’il en tira fut peut-être plus proche de la vérité que bien des élucubrations policières ou journalistiques.
De notre ami René aussi il tira le portrait, mais ne fit pas de cadeau à « Eric Bontemps », qui lui avait si généreusement prodigué son temps, sa connaissance du sujet, ses déductions et hypothèses. A propos de cet homme qui commandait des assiettes auxquelles il ne touchait guère, il fut question de « goulafrerie », et René se vexa, à juste titre, de l’évocation d’un col graisseux, de cheveux qui lui seraient tombés dans la nuque…
De Villiers, en réalité, avait habilement mêlé le faux et le vraisemblable, truffé de détails fictifs un récit qui, sur le fond, tenait la route, une hypothèse qui refait surface aujourd’hui.
René, comme de Villiers, que Luc Delfosse vient de rejoindre au paradis des conteurs et des empêcheurs de penser en rond, doivent sourire en voyant tout ce qui remonte aujourd’hui du canal, de vieilles armes, des pelletées de souvenirs. Et aussi, enrobés de boue, des fragments du puzzle…

26 octobre 2017

Entre les deux rives, le pouvoir et l’opposition, Olenghankhoy navigue

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Kinshasa

Cheveux taillés à la mode Kim Young Un, chemise blanche brodée, Joseph Olenghankhoi, ex-tribun de la rue kinoise, ex-leader du Fonus, l’un des partis de l’opposition, a beau marteler que l’heure est grave, ses yeux pétillent, il n’arrive pas à éteindre son sourire. C’est que le président du Conseil national de suivi des accords, (CNSA), censé veiller à la bonne application des accords de la Saint Sylvestre, qui avaient octroyé un bonus d’un an au président Kabila en échange d’élections organisées en 2017, sait que ce compromis représente la dernière planche de salut du Congo, le dernier, et fragile, bastion de la légalité. C’est pourquoi cet homme politique désormais renié par l’opposition, est conscient de son importance et tient désormais des propos conciliants. Il rappelle que la CENI n’est jamais qu’un organe technique et que les désormais fameux « 504 jours » requis pour organiser les élections ne seraient qu’une hypothèse de travail, sinon un ballon d’essai : «après le 31 décembre c’est le CNSA, issu d’un accord politique, qui reprendra la main… » Et d’ajouter « consensus n’est il pas un mot typiquement africain… »Autrement dit, il serait possible d’aller plus vite, d’empêcher in extremis le grande bond dans l’inconnu que représentait une transition sans le président actuel. L’ancien « dur » a désormais des mots tendres, il estime qu’un « chemin d’amour « est nécessaire, qu’il faut calmer le jeu et il adresse une mise en garde à la « communauté internationale » : « les sanctions ciblées sont contre productives, il faut assurer la sécurité psychologique de ceux dont on souhaite le départ, leur garantir, à Kabila en particulier, une sortie honorable : nous devons avoir parmi nous un ex- président, vivant… »
Le vent du boulet soufflerait il sur Kinshasa, la peur aurait elle changé de camp ? Lambert Mende, tient lui aussi des propos conciliants « si la CENI (Commission électorale indépendante) a parlé de 504 jours, c’était , en réalité,pour mettre la pression sur le Parlement, faire avancer les choses… » Lui aussi rappelle la loi fondamentale, sur laquelle le pouvoir actuel s’arc boute. « Il n’y aura pas, au 1er janvier, de vide du pouvoir, la Constitution est formelle : le président, comme tous les mandataires, restera en fonctions jusqu’à l’installation de son successeur. » En réalité, le ministre, vieux baroudeur de la politique congolaise, sait lui aussi que le péril vient d’ailleurs, de la rue congolaise qui exige les élections et il n’ignore pas la perspective d’ «évènements imprévus »…Et de s’interroger, faussement naïf « pourquoi exige-t-on le départ de Kabila et non pas de tant d’autres de ses collègues, qu’aurait-il fait ou pas fait, qui ne plaît pas « en haut lieu » « ?
Pour Lambert Mende, qui se réclame toujours de Patrice Lumumba, la réponse est claire : « les Occidentaux n’ont pas pardonné l’ouverture aux Chinois, le fameux contrat du siècle, (le cuivre et autres minerais contre les travaux d’infrastructure) et ils renâclent aussi contre la révision du code minier, que le président veut absolument boucler cette année encore. » (Rappelons que ce code très libéral et dicté par les institutions financières internationales, a permis aux grandes sociétés minières de rapatrier la majeure partie de leurs bénéfices).
Est-ce pour, éventuellement, passer à l’histoire avec un look de guerillero, que le président a modifié son portrait sur les grandes affiches qui balisent les boulevards, où il apparaît avec un regard aussi grave, voire triste, que déterminé, une barbe grise, une chevelure abondante ? Avant l’arrivée de notre groupe de journalistes, commentant les trente ans de l’ assassinat de Thomas Sankara, Kabila avait rappelé à Lambert Mende que l’éviction du révolutionnaire burkinabe avait elle aussi été précédée d’une intense campagne de dénigrement, entre autres dans la presse française…
On n’en est certes pas là au Congo : Kinshasa, après avoir accueilli le président sud africain Zuma a bénéficié de l’appui des pays africains qui ont appuyé avec succès sa candidature à la Commission des droits de l’homme de l’ONU.
Autre différence avec le « pays des hommes intègres »(Burkina Faso, ainsi que l’avait rebaptisé Sankara) :au Congo, la population est vent debout contre la perspective d’un report des élections,elle veut que cela change, tout de suite. Lors des offices religieux comme dans les tribunes d’expression populaire organisées dans les quartiers de la capitale, quelques mots sont repris en chœur « Bima » ou Yebelo » (dégage) et aussi, lancé par les églises » Telema » levez vous…

26 octobre 2017

“Telema”: l’Eglise se prépare…

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Kinshasa

A Brazzaville, les chefs d’Etat de la région ont discuté de l’avenir du Congo, l’émissaire américaine Nikki Haley, ambassadrice aux Nations unies, est venue prendre la température du pays et a multiplié les entretiens dans la capitale…Dans la paroisse Saint Dominique à Limete, un fief de l’opposition, depuis longtemps acquis à la famille Tshisekedi, les fidèles, en ce dimanche matin, ne s’encombrent guère des dernières tractations diplomatiques. Ici, c’est en famille que l’on assiste à la messe et les enfants aux joues luisantes de propreté jouent avec les rubans et les missels pendant que les parents chantent à pleine voix. Le sermon du curé, qui paraphrase l’Evangile, colle à la politique et tout le monde comprend le message. Dans les intentions de prière, il est question des morts de Beni, au Nord Kivu, des victimes du Kasaï, -plus de 4000 à l’heure actuelle-, et l’abbé Marcel, au nom de la conférence des évêques, martèle « priez, mes frères, pour que cette nation soit libérée » et il ajouter « j’ai vu la misère de mon peuple, dit le Seigneur, j’ai entendu les cris de détresse… »
La foule, en chœur, reprend comme une antienne » combien de temps » ? Et puis vient ce seul mot, lancé par les officiants, répété par les croyants : «Telema » levez vous… » »
L’heure est elle bientôt arrivée ? » se demande un homme sur ma rangée. Face aux fidèles, alors que le soleil se glisse entre les vitraux, le prêtre se fait plus explicite : «On arrive à la fin, nous allons bientôt vous donner le programme d’action….» Crispin Nlandu, laïc et intellectuel chrétien, précise : « chacun devra prendre ses responsabilités, nous allons bientôt nous lever pour libérer le pays.. »
Autrement dit, ce qui se dessine au-delà des promesses et des prières, c’est que la patience de la population, et plus particulièrement de l’Eglise catholique, arrive au bout : les évêques du Congo, qui avaient négocié l’accord de la dernière chance, conclu le 31 décembre dernier, estiment qu’ils ont été dupés par les manœuvres dilatoires du pouvoir. Quant à la population, elle considère comme un défi, voire une insulte, le délai de 504 jours avancé par la Commission électorale, qui estime que, pour des raisons pratiques, les élections ne pourraient avoir lieu avant fin 2019.
Lorsque la messe se termine, les paroissiens discutent du sermon et tiennent des propos très politiques : tous estiment qu’après le 31 décembre 2017, le « bonus » d’un an qui avait été accordé au président Kabila aura été « consommé » et que le pouvoir sera, irrévocablement, frappé d’illégitimité. Curieusement, les Kinois ne sont ni vindicatifs, ni apeurés mais animés d’une étrange confiance : « il doit partir, il partira » nous assure un étudiant… Tout le monde est devenu constitutionnaliste : alors que le pouvoir invoque la loi fondamentale pour assurer que le chef de l’Etat peut rester en place jusqu’à l’installation de son successeur, la population pour sa part, brandit l’ « article 64 » qui autorise tout citoyen à s’opposer aux violations de la Constitution et elle se prépare, selon l’expression des évêques, à « se prendre en charge ».
A Lemba, dans l’école Notre Dame d’ Afrique, des étudiants participent massivement à un « Tribunal d’expression populaire » monté par ECCHA, le mouvement citoyen des jeunes, soutenu par des ONG internationales, les Américains de Osisa et du NED (national endowment for democracy) et, pour la Belgique, le CNCD 11 11 11. Ici, l’atmosphère est plus chaude que dans l’église et des représentants de la CENI, dont le directeur de communication Jean-Baptiste Lipipo, ne manquent pas de courage pour ainsi descendre dans la « fosse aux lions ». Avec des précisions de techniciens, ils tentent de faire comprendre les raisons des retards accumulés : les problèmes de financement, la mise à jour des listes et l’inscription des Congolais de l’étranger, les troubles dans certaines provinces, dont le Kasaï, qui retardent l’enrôlement.
Balayant ces arguments, les jeunes, eux, livrent le fond de leur pensée : « nous souffrons… Nous étudions et ne trouvons pas de travail. On nous appelle des « Salomon », car, à 25 ans et plus, nous sommes encore obligés de vivre chez nos parents… »
C’est ici que se confirme le véritable sens de la révolte qui monte de jour en jour. Si les Congolais et en particulier les jeunes exigent des élections, veulent le changement et apostrophent Kabila « Bima », (dégage) et « Yebela » ( ton temps est passé, prépare toi à partir), ce n’est pas seulement par souci de légalisme. C’est parce que la situation sociale est insoutenable, que l’avenir paraît bloqué à cause du manque d’emploi, du favoritisme dont bénéficient les enfants des « pontes » du régime, des inégalités de plus en plus criantes… »Vous préparez la guerre de demain » hurle un futur chômeur.
Face au tumulte, les distingués spécialistes de la CENI et de la société civile dont Jérôme Bonso de la Ligue des électeurs, n’arrivent pas à faire passer leurs arguments techniques et lorsque la salle se vide, c’est à mi voix que l’on discute de projets beaucoup plus concrets que les prières et les meetings. Il est question, d’ici la fin de l’année, de faire descendre un million de manifestants dans les rues de Kinshasa, de bloquer les principales artères de la ville ainsi que l’aéroport. Chacun sait que la répression sera au rendez vous mais un jeune homme aux cheveux en bataille, membre du mouvement « Cocorico » crie, en trépignant déjà : «de toutes façons, nous sommes les plus nombreux »…

13 octobre 2017

Centrafrique: la solitude d’un président civil

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« Ceux qui évoquent le risque d’un autre génocide ne tiennent pas compte de nos efforts… Il est vrai qu’il y a encore des violences, que nous ne contrôlons pas encore tout le territoire, mais nous ramener en arrière, cela n’est pas nous aider, cela nous enfonce encore plus… »
Rentrant de New York, où il a plaidé la cause de son pays à la tribune des Nations unies et passant par Bruxelles qui, en 2016 avait accueilli une conférence internationale sur la reconstruction le président de la Centrafrique, Faustin-Archange Touadéra nous tient ces déclarations où l’optimisme de commande se teinte d’une légère amertume. Comme s’il se demandait si la communauté internationale était bien sincère, si elle souhaite vraiment que son pays échappe définitivement à la violence et entame une reconstruction durable…
Pays charnière entre l’Afrique sahélienne et l’Afrique centrale, vaste territoire où se croisent les éleveurs peuls, musulmans et les cultivateurs chrétiens ou animistes, la Centrafrique fut longtemps un pays de garnison où ce qui intéressait l’ancien colonisateur français c’était la base militaire de Bouar et la possibilité qu’elle offrait d’intervenir dans toutes les zones du « pré carré » français. Sans surprise, c’est à un ancien sergent-chef, Jean Bedel Bokassa, qu’avait été confiée la présidence. Il disait « Papa » à de Gaulle, offrait des diamants à Giscard et le fait que son pays soit l’un des plus déshérités d’Afrique, l’un des moins développés, ne dérangeait pas grand monde.
Après l’éviction de Bokassa, qui s’était fait nommer « empereur », les putschs militaires se sont succédé jusqu’à ce qu’en 2003 le général François Bozize remplace un civil Ange-Félix Patassé, qui avait le soutien du colonel Kadhafi.
Rappelons que Patassé, ami du Congolais Jean-Pierre Bemba, avait obtenu que ce dernier envoie ses troupes, qui se trouvaient dans la province de l’Equateur, soutenir l’armée centrafricaine contre François Bozize, qui avançait depuis le Tchad. Ce sont les viols et autres exactions dont les troupes congolaises s’étaient rendues coupables à Bangui qui ont valu à leur chef, -qui les commandait à distance- d’être envoyé à la Cour pénale internationale où il a été condamné en première instance. Jean-Pierre Bemba se trouvait à l’époque en Afrique du Sud où il participait aux négociations de Sun City mais la Cour avait considéré qu’il pouvait être tenu pour responsable du comportement de ses troupes…
Depuis l’ère de Bozize, la Centrafrique a connu trois chefs d’Etat et plusieurs conflits entre les forces gouvernementales et des groupes armés souvent formés dans les pays voisins, qui constituaient leur base arrière, le Tchad entre autres…
L’un des conflits les plus médiatiques aux yeux de l’opinion occidentale fut celui qui opposa la milice Seleka, (formée au Tchad et composée de mercenaires de toute la région venus rejoindre les musulmans centrafricains dans le nord-est du pays) à des groupes d’autodéfense formés par les cultivateurs en majorité chrétiens, les anti Balaka. Parmi eux se trouvent également d’anciens militaires qui avaient servi sous le président François Bozize.
En fait, au fil des années, c’est le même conflit qui perdure.
Seleka ou ex Seleka (la milice fut officiellement dissoute en 2013) et anti Balaka, musulmans ou chrétiens, les deux groupes armés commirent de terribles exactions, pillant les villages, détruisant les maisons, multipliant viols et massacres… Des centaines de milliers de civils furent déplacés ou obligés de fuir dans les pays voisins et, pour mettre fin aux tueries et enrayer l’invasion des ex-Seleka, la France fut obligée, en décembre 2013, de déployer l’opération Sangaris, forte de 2000 hommes qui furent retirés en octobre 2016 pour être remplacés par une force des Nations unies, la Minusca, (Mission pour la stabilisation de la Centrafrique), composée de contingents africains, Burundais, Congolais de Brazzaville et de RDC, Rwandais, Marocains…
A l’heure actuelle, les Congolais des deux rives du fleuve ont été retirés pour mauvaise conduite (des viols entre autres), les Marocains ont très mauvaise presse, accusés eux aussi de viols et surtout soupçonnés de prendre parti pour les musulmans tandis que les Rwandais, taiseux, disciplinés, sont très appréciés. Ils assurent la sécurité personnelle du chef de l’Etat tout en se déployant sur la rive du fleuve Congo, d’où ils peuvent tenir à l’œil l’évolution inquiétante de la situation en République démocratique du Congo.
Dans le Nord est du pays, voisin de l’Ouganda et du Soudan, l’armée ougandaise avait également déployé des troupes, aux côtés d’une mission militaire américaine dans le but de combattre la LRA ougandaise (Lord’s Resistance army) une milice opposée au président Museveni, mais ces contingents ont été retirés. Cette défection inquiète le président Touadéra : « ce départ crée un appel d’air, par la brèche que représente cette frontière dégarnie, d’autres groupes armés pourraient s’engouffrer… »
Depuis son arrivée au pouvoir qui a suivi les deux tours de l’élection présidentielle en 2016 et 2017, le président Touadéra s’est efforcé d’incarner le changement, la rupture avec la logique des chefs de guerre. L’homme en effet est un scientifique : titulaire de deux doctorats en mathématiques (Lille et Yaoundé) il a été professeur à l’université de Bangui et il fut Premier Ministre du président Bozizé de 2008 à 2013. Aujourd’hui encore, les fonctionnaires se souviennent de son passage dans l’ombre d’un président qui occupait le devant de la scène : il tenta de maîtriser la crise sociale, essaya de trouver les moyens de payer les fonctionnaires et, pour lutter contre les détournements, institua la bancarisation, c’est-à-dire le paiement des traitements par voie bancaire…
Pour sortir de la guerre en 2008, Touadéra conduisit le dialogue entre les groupes armés , qui déboucha sur la conclusion de plusieurs accords de paix. Ces efforts lui permirent de remporter les deux tours de l’élection présidentielle et, dans ce pays divisé sur des lignes de fractures confessionnelles, ethniques, régionales, il réussit à faire de bons scores dans tous les territoires du pays.
Aujourd’hui cependant, le président, en dépit des efforts déployés, se montre parfois désabusé : il a le sentiment que la communauté internationale ne le soutient pas suffisamment, que la Minusca manque de moyens (les contingents congolais, retirés du pays, avaient été jugés très efficaces…), que les pays voisins lui demandent l’impossible…
En effet, alors que de nombreux citoyens tchadiens, ougandais, soudanais ont rejoint les groupes armés et opèrent en Centrafrique, multipliant les exactions et surtout les viols, les pillages, les chefs d’Etat de ces pays d’origine exercent une pression terrible sur Bangui pour que la paix passe par l’amnistie générale. Une mesure que Touadéra refuse catégoriquement. Il rappelle d’abord que la décision de poursuivre les auteurs de crimes en Centrafrique avait été décidée avant son arrivée au pouvoir, à l’initiative du président Michel Djotodia proche de la Seleka et que la création de la Cour pénale spéciale avait été décidée par la présidente de la transition Catherine Samba Panza. Il ajoute aussi que la Constitution promulguée en 2015 interdit cette amnistie, que les principaux bailleurs de fonds et organismes internationaux militent contre l’impunité. Quant aux victimes nationales elles exigent évidemment justice et réparations. Le président poursuit : « nous avons mis en place un gouvernement inclusif intégrant des membres des forces rebelles, nous avons commencé un processus de désarmement et de démobilisation qui a déjà permis à 60 éléments d’être intégrés dans les forces de sécurité, mais nous voulons mettre en place un Etat de droit et respecter les droits des victimes. Il n’est donc pas question d’instaurer l’impunité… »
Pourquoi de telles pressions ? Même si la population de Centrafrique est l’une des plus pauvres d’ Afrique, le pays, sous développé, sous exploité, ne manque pas de richesses : l’or, le diamant, qui font la joie des groupes rebelles établis dans les sites miniers, mais aussi l’uranium, et, last but not least, les terres arables, 15 millions d’hectares qui attirent évidemment les populations des pays sahéliens touchées par la sécheresse…
Le pétrole représente également un enjeu important : découvert près de la frontière soudanaise, les sociétés françaises, entre autres, rêvent de le mettre en exploitation, mais se trouvent en concurrence avec les Chinois qui souhaiteraient l’exporter via le pipe line qui traverse le Soudan et aboutir à Port Soudan sur la mer Rouge…
Ces intérêts économiques contradictoires empêchent la « communauté internationale » de s’engager avec détermination en Centrafrique et dans ce pays qui compte un demi million de déplacés intérieurs, de mettre fin une fois pour toutes au cycle de la violence. Ici comme ailleurs, le chaos, le désordre, la faiblesse de l’Etat et l’impunité favorisent de nombreux intérêts et le président Touadéra est bien seul lorsqu’il réclame que l’on lève l’embargo sur les armes afin de permettre aux deux nouveaux bataillons de sa jeune armée d’être opérationnels. Bien seul lorsqu’il souhaite que la Minusca se montre plus efficace, bien seul lorsqu’il répète que la crise dans son pays pourrait s’internationaliser : « avec Boko Haram qui sévit au Nigeria d’un côté, la NRA (National Resistance army) qui se bat du côté du Soudan et de l’Ouganda, notre pays se trouve au centre d’un arc de crise qui pourrait déstabiliser le cœur de l’Afrique. »

13 octobre 2017

Deux mots pour sauver le Congo..

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“Dites seulement une parole, et je serai guéri” La phrase de Jésus au centurion romain pourrait s’appliquer au Congo : malgré les violences qui se répandent à travers le pays, malgré la situation économique désastreuse, malgré la rue qui gronde et la jeunesse qui se prépare à manifester, un seul mot, ou plutôt deux, pourraient calmer le jeu. Deux mots magiques : « je pars ».
Si le président Kabila, dont le mandat a expiré en décembre dernier, sortait tout à coup de l’ambiguïté pour annoncer son départ, à l’issue du « bonus » d’un an qui lui avait été accordé lors des accords de la Saint Sylvestre, il y a gros à parier que la tension retomberait rapidement. Ce départ ouvrirait une « transition sans Kabila », (TSK) où une autorité intérimaire, la plus apolitique possible, serait chargée de préparer les échéances électorales et de remettre le pays sur pied.
Quelques évidences pourraient alors apparaître : M. Nangaa, le président de la Commission électorale, a sans doute raison lorsqu’il dit que 504 jours sont nécessaires pour organiser les divers scrutins dans des conditions correctes. Même si l’opposition et la société civile clament le contraire, chacun sait que tenir un scrutin, cette année encore, est non seulement irréaliste mais que cet exercice bâclé ouvrirait la porte à toutes les tricheries, toutes les contestations…Il est évident aussi que les partis politiques, les candidats qui comptent concourir ont besoin d’un climat apaisé, d’un peu de temps pour faire campagne et en trouver les moyens, la précipitation ne pouvant favoriser que les plus fortunés ou les dauphins de la majorité présidentielle…
En réalité, le fond du problème est moins le calendrier définitif des élections que le viol de la Constitution, un texte fondamental qui avait permis de ramener la paix et de rétablir la confiance après les années de guerre.
Le président Kabila, longtemps présenté comme l’ « autorité morale » de sa majorité, sinon du pays, aurait du demeurer fidèle à sa vocation initiale, reconstruire le Congo, y ramener la paix, le développer et…préparer une succession apaisée, qui aurait pu servir de modèle à d’autres pays de la région. Aujourd’hui les griefs des Congolais sont nombreux, l’aspiration au changement est évidente et même si elle est inutile, la crise n’en est pas moins profonde. Un seul homme, pour avoir failli à ses promesses, incarne désormais cette somme de frustrations. L’annonce de son départ, sinon demain, du moins à une date fermement déterminée, rouvrira le champ des possibles, calmera les esprits et désamorcera une violence qui ne demande qu’à s’étendre.
Un seul mot, une parole, et le Congo, s’il ne sera pas sauvé pour autant, pourra au moins croire en ses chances de guérison…