13 octobre 2017

La CENI vend la mèche: 504 jours…

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Un ballon d’essai qui fait l’effet d’une bombe à fragmentation…A la veille de l ’arrivée à Kinshasa de Nikki Haley, ambassadrice américaine à l’ONU et chargée d’évaluer la situation politique en République démocratique du Congo, le président de la CENI (Commission électorale indépendante), Corneille Nangaa a peut-être voulu jeter du lest, se montrer conciliant. Il a lancé, discrètement, une « petite phrase » qui s’est révélée explosive : « la CENI a besoin de 504 jours après la fin de l’enrôlement (c’est-à-dire du recensement) pour arriver au jour du scrutin. »
Désormaisj le calcul est vite fait : alors que le deuxième mandat du président Kabila se terminait officiellement le 19 décembre 2016, il n’y aura pas d’élections avant le premier trimestre de 1019 et, en outre, le chef de l’Etat aura le temps d’installer son successeur élu. Autrement dit, la perspective de voir Joseph Kabila quitter le pouvoir à l’issue d’un processus démocratique recule encore. Presque au-delà de l’horizon, car, au vu des retards déjà accumulés, rien ne permet de croire que la CENI sera prête dans 504 jours…
Cette « petite phrase a cependant le mérite de la clarté : elle rend caducs les accords dits de la Saint Sylvestre qui avaient été conclus le 31 décembre 1016 entre le pouvoir et l’opposition grâce à la médiation des évêques catholiques. Les termes en étaient simples : Joseph Kabila s’engageait à ne pas se représenter, à ne pas organiser de referendum ouvrant la voie à un troisième mandat, à ne pas modifier en ce sens la Constitution et en échange, il recevait un « bonus » d’un an, jusque fin 2017, soit le temps d’organiser le scrutin promis. Il avait été convenu que, durant cette période transitoire, le Premier ministre serait issu de l’opposition, de même que le président du Comité de suivi des accords, un poste de « garde chiourme » pour lequel Etienne Tshisekedi, l’intraitable opposant, semblait tout indiqué.
Tout au long de l’année 2017, cet accord avait été patiemment détricoté : le décès d’Etienne Tshisekedi avait précipité une crise de leadership au sein du Rassemblement de l’opposition et, tranchant dans le sens de ses intérêts, le président avait fini par nommer au poste de Premier Ministre Bruno Tshibala, un militant de la première heure de l’UDPS le part de Tshisekedi, mais récusé par l’opposition actuelle, tandis que la présidence du CNSA était confiée à Joseph Olenghankoy un opposant également contesté et connu pour ses revirements. Ce qui permit à Didier Reynders d’affirmer que l‘esprit de l’accord de la Saint Sylvestre n’avait pas été respecté, entraînant un refroidissement des relations entre le Congo et la Belgique. Quelque temps plus tard cependant Kabila devait confier au Spiegel « je n’ai rien promis » , confirmant ainsi qu’il s’était agi d’un jeu de dupes, avec un seul enjeu, gagner du temps…
Gagner du temps… Il y a longtemps que le pouvoir s’y emploie, que Joseph Kabila, entré en fonctions après l’assassinat de son père en 2001, a pris goût à l’exercice du pouvoir et à ses bénéfices et qu’il estime, comme ses courtisans le lui répètent régulièrement, qu’à l’aune africaine, 46 ans, c’est trop tôt pour quitter la scène… Alors que l’abbé Malu Malu, premier président de la CENI, vivait encore et avait été chargé d’organiser les élections de 2016, il avait, subtilement, été question d’un « glissement » qui aurait été justifié par les difficultés matérielles de l’organisation du scrutin. Par la suite, effectivement, les obstacles s’étaient multipliés : le budget de l’Etat avait soudain été ramené à 4,5 milliards de dollars par an tandis que celui de la CENI passait à 1,5 milliards de dollars. Autrement dit l’exercice de la démocratie apparaissait soudain comme hors de prix, tandis que les bailleurs habituels (Union européenne, Etats Unis, Nations unies) demandaient en vain que soit publié un calendrier crédible avant de débourser le moindre dollar.
Ralenti par le manque délibéré de prévisions et de moyens, le « glissement » allait être freiné plus encore par la situation sécuritaire : nul ne croit que les violences qui ont accablé le Kasaï, provoqué plus de 500 morts, le déplacement de 1, 4 millions de personnes aient été uniquement le fait d’affrontements d’origine « tribale » provoqués par la milice Kamwina Nsapu, implacablement réprimés par des troupes aguerries dépêchées du Kivu…De même, des questions se posent au sujet de la reprise des violences dans la région de Beni, attribuée à des groupes islamistes, on s’interroge sur la réapparition, au Katanga, de Gédéon Kyungu, le chef très redouté de la milice Kabata Katanga, soudain remis en liberté et visiblement réconcilié avec le régime. Quant aux prisons, nul ne croit que l’évasion de milliers de détenus (4000 à Kinshasa seulement…) soit uniquement due à l’incurie de gardiens sous payés.
Cette stratégie de la tension, les risques d’implosion du plus grand pays d’Afrique centrale inquiètent de Conseil de sécurité et l’envoyé spécial de l’ONU au Congo a confirmé que 8,5 millions de Congolais avaient besoin d’assistance humanitaire, tandis que le pays compte 3,8 millions de déplacés intérieurs et 621.000 Congolais réfugiés dans les pays voisins.
Déjà mise en œuvre du temps du président Mobutu, la stratégie du « pompier pyromane » , celle du « retenez moi ou je fais un malheur, car moi seul peux rétablir le calme » est à nouveau appliquée, avec un résultat identique : « on garde le chef, et on garde le chaos » …
Face à ces blocages multiples, l’opposition, la société civile, réclament une « transition sans Kabila ». Mais qui obtiendra le départ d’un homme qui peut encore compter sur les forces de sécurité, sur certains soutiens diplomatiques ( les voisins africains, des pays membres du Conseil de sécurité) des moyens matériels considérables et qui, adossé à son immense fortune, est capable de jouer sur les fragilités de l’opposition, sur les appétits des uns et des autres, qui se moque d’autant plus des sanctions économiques que la Chine et d’autres lui offrent des alternatives…Le peuple certes peut se dresser, manifester, se révolter. Reste à savoir combien de morts il faudra mettre dans la balance, et pendant combien de temps…