9 novembre 2017

A Bukanga Lonzo le miracle se fait attendre

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Baringa, province du Bandundu

Depuis le matin, les chefs du village de Baringa nous attendent. Bonnets brodés ou larges chapeaux, médailles et rubans colorés, bâton de commandement, ils n’ont oublié aucun des attributs des chefs traditionnels du Bandundu. Un homme, curieusement vêtu d’une tenue composée de losanges multicolores et coiffé d’une toque aux motifs identiques, m’apostrophe : « enfin, vous êtes venue jusqu’ici… Nous nous connaissons depuis longtemps, j’étais cuisinier sur le Kamanyola, le bateau de Mobutu… »
A l’horizon de la savane sablonneuse, se profile la silhouette de vastes hangars, posés sur l’herbe comme des corps étrangers. « Nous n’avons plus le droit d’aller jusque là », disent les chefs, « ceux qui s’aventurent dans le parc sont arrêtés, battus, chassés…. En en plus, les limites du domaine n’ont jamais été réellement fixées…»
Cérémonieusement, chaque notable se présente et cite l’un des sept villages dont il est le porte parole. Lorsque les civilités, cérémonieuses à souhait, sont terminées, le fond du problème peut être évoqué : les terres, et les villages qui s’y trouvent, ont été intégrés dans le parc agro industriel de Bukanga Lonzo et les paysans de la région ont perdu l’accès à leurs terres cultivables.
Grande est ma surprise. Voici trois ans, en 2014, j’avais assisté à l’inauguration du projet, l’un des plus ambitieux de la République, fleuron de cette « révolution de la modernité » que le président Kabila entendait imprimer au Congo. Bukanga Lonzo, le premier des 18 parcs agro industriels(PAI) prévus sur l’ensemble du pays, affichait de hautes ambitions, parmi lesquelles fonder le développement sur l ’agriculture, atteindre l’autosuffisance alimentaire. Les chiffres avancés donnaient le tournis : 80.000 hectares à mettre en culture, un investissement de 83 millions de dollars, des terres données en leasing pour 25 ans et confiées à une société sud africaine, Africom commodities Group of Companies, dans le cadre d’un partenariat public-privé.
Pour cultiver le maïs, le soja et les haricots, les techniques les plus modernes devaient être mises en œuvre : pas de labours, mais l’utilisation de deux avions-tracteurs chargés de répandre des pesticides pour désherber, puis des engrais liquides, avant de procéder aux semailles, toujours de manière mécanique.
Le jour de l’inauguration, à l’avant plan des tracteurs alignés comme une armée en ordre de marche, nous avions distingué une rangée de chefs, aussi couverts de médailles que ceux d’aujourd’hui, et relevé, malgré le brouhaha de la cérémonie, qu’aucun applaudissement ne montait de la foule soigneusement tenue à distance par des gardes armés. Trois ans plus tard, les notables expliquent : «les chefs qu’on vous avait montrés venaient d’une autre région, du plateau des Bateke plus précisément, alors qu’ici, s’il y a des Teke, les autres ethnies sont majoritaires… »Tous assurent que la population des villages voisins n’a pas été consultée et qu’à ce jour nul ne connaît les limites exactes du parc. Les déceptions des jeunes sont nombreuses : « nous espérions trouver du travail dans le parc, mais lorsque nous nous sommes proposés, on nous chassés. Les plus récalcitrants ont été ligotés, envoyés en prison.. »
Les villageois, soutenus par le CNONG (conseil national des ONG du Congo) ne récusent cependant pas le parc, ils espèrent toujours bénéficier des retombées promises, la modernisation des villages, la construction de l’école et des dispensaires qu’on leur avait promis, la formation et l’embauche de cadres locaux. On en est loin : « tout le monde là bas parle anglais et nous, on nous traite comme des intrus… » Pire encore, la discrimination s’installe : Bifakala, un jeune homme qui a travaillé sur le projet comme pompiste avec un salaire de 85.000 francs congolais par mois, (50 dollars) relève que les travailleurs sont divisés en deux groupes, ceux qui parlent swahili et peuvent discuter avec les Sud Africains et les locaux, qui s’expriment en lingala. «Dans le premier groupe, auquel appartiennent les contremaîtres, souvent venus de l’étranger, on gagne 600 dollars par mois. Dans le deuxième, celui des manœuvres, le salaire est de 80 dollars par mois. » Vêtu de haillons, un autre jeune, appuyé sur un bâton, confirme : « alors que nous travaillons de 6 heures du matin à 17 heures, le midi, nous ne recevons qu’un bol de haricots, c’est tout…Quant à l’eau, on nous dit d’aller boire celle des étangs… » Les travailleurs journaliers se plaignent en plus d’être régulièrement arrosés par les avions qui aspergent les insecticides : « nous ne comptons pas, ces gens (les Sud Africains) sont des esclavagistes… »
Comment une telle étendue de territoire a-t-elle pu se transformer en parc agro industriel, sans l’assentiment des communautés locales ? Reprenant la parole, les chefs expliquent le malentendu : « d’après la loi congolaise, (ndlr. la loi Bakanjika, promulguée en 1973) toutes les terres appartiennent à l’Etat, qui peut donc en céder l’usage à qui il veut. Mais nous, nous considérons qu’‘il s’agît de la terre de nos ancêtres. A nos yeux, seuls les « chefs de terre » peuvent accorder l’autorisation d’occuper et de cultiver ces terres. Or on ne nous a rien demandé, alors que le parc nous a privés de l’accès à nos cimetières, à nos lieux sacrés… »
Ce mépris manifesté à l’égard des populations locales agacent les notables, qui relèvent que dans la même région, d’autres entreprises, les Moulins du Congo ou la sucrerie de Kwilu Ngongo entretiennent de bien meilleurs rapports avec la population. Sur ces terres sablonneuses, creusées de galeries forestières plus fertiles, les techniques locales sont primitives et lors de l’inauguration du parc, les officiels avaient beau jeu de se gausser de la « paresse » des villageois : « ils produisent très peu, et, alors qu’une route asphaltée mène directement aux marchés de Kinshasa, sur dix camions montant du Bandundu, huit amènent la « braise », le charbon de bois, qui contribue à la déforestation. »
Les villageois pour leur part constatent qu’ils n’ont même plus accès à leurs champs traditionnels et que les intrants chimiques, aspergés par avion, font des ravages : «alors que nous avions l’habitude d’aller chercher des chenilles à la lisière de la forêt, non seulement nous sommes chassés, chicotés (frappés avec cette lanière de cuir qu’est la chicotte) mais les chenilles ont pratiquement disparu, éliminées par les insecticides et les engrais. »
Initialement, le parc agro industriel de Bukanga Lonzo avait été créé dans le but d’approvisionner les marchés de Kinshasa en maïs et produits vivriers mais jusqu’à présent cet apport est peu visible et dans la capitale, des experts, discrètement, suggèrent qu’il s’agît là l’un nouvel « éléphant blanc » un méga projet qui serait déjà en passe d’échouer. L’échec n’est cependant pas inévitable : l’ancien domaine de Mobutu, de DAIPN a été remis en activité, la ferme du président Kabila, à Kingakati, approvisionne des échoppes bien visibles sur les marchés de Kinshasa.
La classe dirigeante congolaise s’intéresse de plus en plus au développement agricole et elle investit dans l’achat de terres. Les grands domaines se multiplient à travers le pays et le chef de l’Etat donne l’exemple : il possède, entre autres, la Ferme de l’espoir près de Lubumbashi (300 hectares) la ferme de Kingakati près de Kinshasa, un immense domaine dans le Nord Kivu, le millionnaire israélien Dan Gertler possède la Kitoko Food Farm à N’Sele près de Kinshasa, où le général Olenga gère lui aussi une vaste ferme et un complexe hôtelier…Le général John Numbi possède une grande ferme au Katanga.
Ces vastes domaines, installés à proximité de Kinshasa ou Lubumbashi, ont pour objectif d’assurer la sécurité alimentaire dans les grandes villes, de réduire la dépendance envers les importations de nourriture. Une intention à la fois louable et rentable…
Le problème, c’est que les terres, dont la propriété est négociée à Kinshasa, sont le plus souvent obtenues au détriment des populations locales qui, paradoxalement dans ce pays immense, se retrouvent en manque d’espaces cultivables. C’est le cas à Mambo, un village proche de Kikwit dans le Bandundu. Ici aussi, réunis à l’initiative d’Agricongo, les paysans locaux se sont rassemblés pour expliquer leurs problèmes. Des problèmes multiples : « maïs, manioc, arachides, c’est ce que nous savons faire. Mais nous manquons de semences de qualité, d’outils adaptés… » Pour acheminer leur production vers la route asphaltée, les paysans, sur plusieurs kilomètres, doivent pousser eux-mêmes des charrettes sur des pistes boueuses ou recourir aux services d’un taxi moto qui demandera 1500 francs congolais (un dollar) pour chaque transport. Sur la route de Kinshasa, les frais de transport seront alourdis par les taxes prélevées à chacun des barrages dressés devant les agglomérations.
A ces difficultés classiques s’ajoutent de nouveaux défis. Maman Sandrine Rose, avec ses 30 hectares, se croyait à l’abri du besoin et cette grand-mère envisageait l’avenir avec sérénité. Aujourd’hui, sa propriété se réduit à 4 hectares, car elle a été expropriée. « Depuis que la route a été refaite, l’accès à Kinshasa est plus facile, et de nouveaux venus, des ministres, des militaires, ont acquis de grandes propriétés dans le Bandundu. »
Expropriés, spoliés, les paysans dénoncent désormais le manque de terres cultivables, l’alourdissement de la pyramide des taxes… Lorsque Grâce, une mère de 10 enfants, Maman Sandrine et les autres femmes du village retournent aux champs et lèvent leur houe pour frapper en cadence, un chant s’élève, qui rappelle de vieux souvenirs : « Salongo ».
Il rythmait naguère les travaux communautaires, il incarne une période révolue, le temps de Mobutu… » De l’avis général : « à cette époque là, c’était moins pire… »