9 novembre 2017

Les réfugiés du Kasaï affluent à Kikwit en route vers Kinshasa

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Kikwit

« Des malades atteints de kwashiorkor, des blessés, des enfants seuls, des femmes en état de choc, qui avaient fui après avoir vu leur mari être décapité sous leurs yeux…. Et la population, mes administrés, qui ne voulait rien savoir, rien entendre, et qui répétait « ces gens ne sont que des Baluba, qu’ils s’en aillent ailleurs… »
Après sept mois, Suzanne Usatura Israël, bourgmestre de Kazamba, l’une des communes de Kikwit, capitale du Bandundu, n’est pas près d’oublier l’arrivée des premiers réfugiés du Kasaï. « C’est les 17 et 18 février que, dans la ville basse, ont surgi les premiers déplacés. Ils étaient presque 300, presque nus, affamés, très affaiblis. Ils venaient de la ville minière de Tshikapa, traditionnellement rivale de Kikwit. Mes compatriotes ne voulaient rien savoir, ils disaient que nous étions trop pauvres pour les aider… »
Suzanne Usatura, une femme énergique, a étudié en Belgique, où elle a été pensionnaire des Sœurs de la Divine Miséricorde. De son propre aveu, elle a retenu l’enseignement des religieuses et s’est précipitée à la radio locale : « j’ai harangué mes administrés, je leur ai dit que ces gens étaient avant tout des Congolais comme nous, que nous avions le devoir de les accueillir, qu’il ne fallait pas attendre que les organisations internationales fournissent des tentes ou des bâches…
Les uns après les autres, les gens se sont alors proposés pour accueillir les déplacés dans leur famille tandis que la Croix Rouge, durant les premières semaines, a distribué des repas chauds.
Actuellement, de nombreux déplacés dorment toujours dans des maisons, d’autres ont trouvé refuge dans des églises et les nouveaux venus, car il en arrive toujours, trouvent place sous des bâches. » Depuis le début de l’année, le flux des déplacés du Kasaï n’a pas tari et dans la seule ville de Kikwit, neuf sites ont été ouverts à leur intention. A Kazamba, si les Kasaïens passent la nuit chez des particuliers, le jour ils se rassemblent sur l’aire du marché, où des volontaires leur distribuent des oranges, de la chikwangue (manioc), du maïs, des fruits, apportés par la population locale.
Alors que dans l’Est du Congo, le moindre déplacement de populations attire des nuées d’ONG internationales basées au bord du lac Kivu, ici, à l’intérieur du pays, les Congolais sont laissés à eux-mêmes et Suzanne Usatura ne compte que sur les bonnes volontés locales « même le gouvernement de Kinshasa ne nous aide pas… »
Derrière les barrières du marché, les déplacés, des femmes dans leur grande majorité, se pressent pour nous interpeller. Leurs histoires s’entrecroisent et il est difficile d’en démêler les fils, au-delà des précisions atroces qui sont balancées avec colère et désespoir. « Mon mari a été torturé » dit une femme, « et six de ses amis ont été décapités sous ses yeux ». Une autre femme est sans nouvelles de ses fils, qui ont fui en direction de l’Angola, une fille vêtue de rouge explique pour sa part que c’est aux balles des militaires qu’elle a échappé, un vieil homme relève son pantalon pour exhiber une jambe atrocement brûlée et laissée sans soins.. » « Il s’agît d’une rébellion qui s’est transforme en guerre tribale » nous assure un jeune homme qui voudrait pouvoir retourner à l’école tandis qu’une femme confirme avoir vu « des jeunes gens qui traversaient le village à moto, des couteaux piqués dans leurs cheveux et qui nous criaient « ne fuyez pas, venez défendre votre cause… »Les yeux épouvantés, la femme évoque les propriétés magiques de ces jeunes rebelles : « ils soufflaient sur le sable et la terre prenait feu tout de suite » et elle raconte que des sorciers étaient à l’œuvre « je les ai vus couper la tête de 40 personnes, sans difficultés. »
Pourquoi tant de femmes dans cette foule ? Une seule réponse fait l’unanimité : « parce que ceux qui étaient visés, c’étaient les hommes, pas les femmes… »
Après les rebelles qui ont semé la terreur, sont venus les militaires. En force. Eux aussi ont tué, sans discrimination. Maman Thérèse assure qu’elle a grandi à Kamina, dans la base militaire et que les soldats, elle sait les reconnaître, y compris leurs uniformes. Elle est formelle : « alors que les militaires congolais n’avaient pas d’armes, ceux qui sont arrivés en avion, c’étaient des Rwandais. Ils ne parlaient aucune des langues du Congo, ils étaient disciplinés, et poursuivaient d’office les jeunes garçons, qu’ils soupçonnaient de soutenir les rebelles. »

Au-delà de ces récits d’épouvante, il nous faudra attendre de rencontrer un médecin local, originaire du Kasaï et travaillant à Kikwit, pour recouper les témoignages et mieux comprendre l’enchaînement des drames.
« Au Kasaï autrefois, du temps de Mobutu, les gens vivaient. La MIBA (Minière de Bakwanga) exploitait les mines de diamant, mais tout autour du site, les creuseurs pouvaient trouver quelque chose, se débrouiller. La Miba, qui payait pour les soins de santé et l’éducation, prenait soin des familles des travailleurs. Cette société c’était notre mère à tous… Les problèmes ont commencé lorsque la Miba, tombée en faillitte, a été démantelée. En outre, au début des années 90, plus de 300.000 Kasaïens ont été chassés du Katanga et nous avons du les accueillir alors qu’il n’y avait déjà plus de travail. » Approuvé par les déplacés qui se rassemblent autour de nous, il poursuit : nous les Kasaïens, nous avons toujours soutenu Etienne Tshisekedi, c’est notre leader. Lorsque Joseph Kabila est venu à Mbuji Mayi, la capitale de la province, on lui a jeté des pierres. Le président a promis qu’un jour, nous mangerions des pierres ».
Si vengeance il y eut, elle a pris du temps. Le médecin poursuit : « c’est en 2016, lors de la disparition du chef coutumier des Kasaïens le « Kamwina Nsapu », qu’Evariste Boshab, Kasaïen d’origine et Ministre de l’Intérieur à l’époque, a voulu intervenir dans le processus de succession du grand chef. Il a récusé le fils du chef coutumier, Jean Paul Mpandi, le nouveau Kamwina Nsapu, un médecin qui était venu d’Afrique du Sud où il exerçait, au profit d’un autre chef choisi par Kinshasa, ce que les gens n’ont pas accepté. »
L’assassinat de Mpandi, au lendemain de son intronisation traditionnelle, a été le déclencheur du drame, d’autant plus que son corps a été exposé au stade : des jeunes gens, le front ceint d’un bandeau rouge, ont pris le nom de Kamwina Nsapu pour s’attaquer à tout ce qui symbolisait l’Etat. Des militaires ont été attaqués, des policiers tués. La riposte a été terrible : des renforts sont venus de Kinshasa amenant au Kasaï les « Bana Mura », ou bérets rouges, considérés comme les forces spéciales du président. On a vu d’autres milices, des « Bakata Katanga » venues du Katanga avec le criminel Gédéon Kyungu à leur tête, prêter main forte aux forces de répression.
Le bilan de ces atrocités est connu : les Nations unies ont dénombré 80 fosses communes, plus de 5000 morts, 1, 4 million de déplacés…
Comment enrôler les électeurs dans de telles conditions ? A Kikwit, Mme Suzanne assure que cela n’a pas posé de problèmes : « les Kasaïens réfugiés ont été enrôlés chez nous, et pas à Tshikapa, leur ville d’origine. Ne sommes nous pas tous Congolais ? »
Pour notre ami médecin, la manoeuvre est évidente : « le Kasaï, fief de Tshisekedi étant traditionnellement hostile à Kabila, on a fait diminuer le nombre de ses électeurs et donc de ses élus potentiels, au bénéfice d’autres circonscriptions. » Il conclut : « même Mobutu, qui ne nous aimait pas, n’avait jamais osé porter la guerre chez nous… »Et il prédit : « chassés de leurs terres, c’est à Kinshasa que les Kasaïens vont finir par arriver en force. Voyez déjà les milliers de jeunes qui gagnent leur vie comme « motos taxis ». Ce sont des Kasaïens, ils sont partout dans la capitale… L’histoire n’est pas finie… »