12 novembre 2017

Travelling sur le Congo d’en bas: ceux de la rue

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Augustin a 23 ans. Lorsqu’il est arrivé dans l’enceinte de la FIKIN, (Foire internationale de Kinshasa) il avait douze ans. Hier, il appartenait au groupe dit des « débrouillards », aujourd’hui, il fait partie de l’ensemble musical dit CATSR(Comité d’appui au travail social de rue) Musica. « du rap, de la rumba, des percussions, de la musique traditionnelle. Partout où on nous appelle, les vingt membres de mon groupe et moi, nous allons jouer. » Voici dix ans déjà, Augustin refusait qu’on l’appelle « enfant des rues » : « c’est ici que j’ai grandi, je crois que ma famille m’a jeté, mais cela, je préfère l’oublier. Ce que je sais, c’est qu’ici j’ai fait mon trou, taillé ma place… »Non sans fierté, le jeune homme nous emmène vers son bureau, qui est aussi sa chambre : derrière une palissade, il a rassemblé un amas de planches et assure que rien n’est fait au hasard, que ce « foutoir » est le résultat d’un réel effort de design ! Au fond, deux tentes igloo ont été collées l’une à l’autre. Une vingtaine d’enfants se réfugient ici chaque nuit et Augustin, celui qui a grandi et se sent responsable, explique qu’il leur procure une certaine sécurité. Plus loin, vers l’entrée de la FIKIN, d’autres garçons de son âge vaquent à leurs occupations : les plus âgés nouent des feuilles de palme, les piquent de fleurs blanches et roses, les entourent de feuilles de plastique. Les plus petits vont cueillir des branches dans les jardins et les terrains vagues et ramènent les fleurs qu’ils trouvent en route. « Qu’il s’agisse d’un mariage ou d’un deuil, vous pouvez passer commande, « explique le « commercial » de la bande, « c’est 50 dollars la gerbe. A discuter bien sûr… »
A Kinshasa, ils sont près de 40.000 enfants, garçons et filles, à vivre ainsi dans la rue. Les uns ont été chassés par leur famille, qualifiés d’enfants sorciers, de jeteurs de sports. Les autres ont fui un père brutal, une marâtre qui ne voulait pas d’eux. Voici dix ans, ils étaient nombreux à être venus du Kivu, anciens enfants soldats échoués dans la grande ville après les vagues de guerres et de violences. Aujourd’hui, ils arrivent du Kasaï, au compte gouttes encore, chassés par la violence des miliciens Kamwina Nsapu ou la brutalité des militaires en charge de la répression et au centre Likemo, on s‘attend à un afflux très important dans les prochaines semaines.
Construit sur un terrain appartenant au Ministère des Affaires sociales, le bâtiment neuf du centre Likemo ((famille, école, travail), pour le compte du CATSR suscite la jalousie des fonctionnaires, bien plus mal logés autant que la fierté d’Edwin de Boeve, le directeur de Dynamo international. Ce Bruxellois a commencé sa carrière à Ixelles-Matonge vers la fin des années 80 alors que sévissaient les bandes urbaines, parmi lesquelles de nombreux jeunes Africains. Après avoir créé le réseau international des travailleurs sociaux de rue, présent dans 51 pays, Edwin s’est établi à Kinshasa où, avec l’aide de la coopération belge, de WBI, du CNCD et de bien d’autres bonnes volontés dont le Lions International, il vient de terminer la construction d’un centre d’accueil des enfants. Roger Katembwe en charge de la gestion du centre, souligne que les enfants ne sont pas faciles à encadrer : « bien souvent, ils refusent un séjour permanent, mais apprécient ce lieu où ils peuvent, s’ils le souhaitent, venir se reposer durant quelques heures, être soignés si nécessaire. Ils ont accès aux douches, aux toilettes, à un petit déjeuner et, s’ils le souhaitent, on leur propose des animations, des formations… »

Certificat d’indigence

En plus d’enregistrer les enfants et de les suivre, le centre peut aussi obtenir un « certificat d’indigence » auprès du Ministère des Affaires sociales, un document qui, dans certaines écoles, permettra aux jeunes d’être exemptés de minerval, de reprendre leur scolarité et de bénéficier de soins médicaux gratuits. Roger Katembwe souligne qu’il arrive même que des enfants, après avoir retrouvé le chemin de l’école, soient à nouveau acceptés par leur famille : «s’ils avaient été jetés à la rue, c’est parce que les parents ne pouvaient ni les nourrir ni payer les frais scolaires… »
C’est le cas de la jeune Plamedi, (un nom qui signifie « plan merveilleux de Dieu ») qui avait été chassée par sa marâtre mais étudie aujourd’hui la coupe-couture, ou d’Exocet, dont la maman était elle-même une « fille de la rue ».
Les Belges sont très présents aux côtés de ces « débrouillards » de la rue : la commune d’Ixelles est jumelée avec Kalamu-Matonge, Woluwe Saint Lambert finance la construction du centre et, en toute discrétion, chaque député du Parlement bruxellois et de la Fédération Wallonie-Bruxelles soutient la scolarité d’un enfant de Kinshasa ou de province.
Loin de Bandal, les travailleurs sociaux de rue de Likemo arpentent la ville. Non seulement ils repèrent les enfants en danger mais tentent, en amont, d’aider leur famille. C’est ainsi que, dans le quartier Badara, commune N’Sele (au-delà de l’aéroport), Madame Dieubenisse et sa fille Mapatance ont retrouvé un toit. Voici deux ans encore, la maman, la fillette de 7 ans et son frère de 5 ans vivaient dans l’enceinte de la Fikin, abandonnés par le premier mari, un militaire enfui à Brazzaville. Les enfants pratiquaient les métiers de la rue : comme d’autres appelés « sous marins » ils nettoyaient les tables du marché, portaient les paquets, tordaient les fils de fer pour fabriquer des « braisières »…Lorsque Mme Emmanuelle prit contact avec elle la maman lui expliqua qu’à N’Sele, la famille possédait une parcelle mais n’avait aucun moyen d’y vivre. La travailleuse sociale de rue se mit alors au travail, identifia le terrain, une école voisine, et elle persuada la mère de quitter le centre ville pour s’installer dans une baraque de tôles, sur le terrain lui appartenant.
Aujourd’hui, le ventre rond (un nouvel enfant s’annonce) la jeune femme nous assure qu’elle vit de son « magelwa », un petit étal planté devant sa parcelle où elle vend des cartes de téléphone, des sucrés, des beignets et elle ne cache pas sa fierté de voir la petite Mapatance aimer son école et y apprendre à écrire. Pour elle, la rue, c’est fini, l’avenir existe…

La rue se termine au bord du fleuve

A Kingabwa « point chaud » aux confins de la commune de Limete, il est moins sûr que Didier Boloko et les siens ne seront pas obligés de retourner dans la rue : chaque jour, à mesure qu’avance la saison des pluies, le fleuve monte de quelques centimètres, les crapauds croassent de plus en plus fort et, aux confins des champs où poussent le riz, les haricots, le manioc, on distingue déjà des pirogues qui se faufilent entre les canaux. « Un jour nous serons engloutis, ou bien nous devrons fuir en abandonnant toutes nos affaires » se plaint cette famille originaire de Djera, dans la province de l’Equateur, car « chaque année, le fleuve progresse… »
C’est en 1999 que sont arrivés dans la capitale ces gens que les Kinois méprisants appellent les Pygmées ou les autochtones : « nous ne pouvions plus vivre là bas. Les sociétés comme Siforco coupent les arbres, les animaux sont massacrés ou fuient.. Pour nous la forêt c’est notre garde manger, notre pharmacie, mais elle disparaît… Alors nous avons pris la pirogue et sommes descendus jusque Kinshasa. Au bord du fleuve nous avons tenté de nous accrocher. Mais ceux « du haut de la rue », ceux qui ne sont jamais inondés, nous méprisent, nous traitent de sauvages… Notre seul secours, c’est maman Emmanuelle qui nous a repérés et qui paie les frais scolaires des enfants… »
A quelques centaines de mètres de la route des poids lourds, à quelques kilomètres des gratte ciels du centre ville, on se sent ici comme au village. Sans être pour autant coupé du monde : la télé, seul luxe de la famille, mouline les nouvelles durant toute la journée et l’horizon de ces gens qui vivent les pieds dans la boue est barré par la « Cité du fleuve », un immense projet immobilier, des appartements de luxe construits sur pilotis sur le modèle de Dubaï…
Aussi sûr que monteront les eaux du fleuve à la prochaine saison, un jour, les « Kinois d’en bas » rabattront l’arrogance de leurs hautains voisins et « ceux de la rue » déferleront à leur tour…