17 novembre 2017

Robert Mugabe, vétéran du panafricanisme et parrain du régime Kabila

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C’est avec passion que les Congolais, toutes générations confondues, suivent les évènements du Zimbabwe. Pour les plus jeunes, qui n’étaient pas nés au moment des luttes de libération en Afrique australe et même pour ceux qui n’ont pas vécu les deux guerres du Congo à la fin du siècle dernier (1996-1997 et 1998-2002) la tentative de déposition d’un chef d’Etat âgé de 93 ans qui s’accroche au pouvoir en dépit du bon sens est un évènement qui « colle » à l’actualité de leur propre pays, où le président Kabila, quoique beaucoup plus jeune que le vétéran ne semble pas désireux, lui non plus, de céder le terrain… Chacun à sa manière tire les enseignements de ce qui se passe à Harare : le rôle de l’armée, l’échec de la tentative de placer aux commandes Grace Mugabe, l’épouse du président, l’absence de troubles publics et de répression, l’attention portée par tous les pays d ’Afrique australe au déracinement de ce baobab qu’ était Mugabe.
Dans les cercles du pouvoir aussi, l’effacement probable de Mugabe de la scène politique est suivi de très près, non seulement parce qu’il représente un précédent, mais aussi parce que le maître du Zimbabwe était l’un des « parrains » du régime Kabila. Pour le comprendre, il faut remonter quelques décennies en arrière. Il faut se rappeler que, lorsque le Zimbabwe accède à l’indépendance en 1980 après une longue guerre contre le régime de Ian Smith qui dirigeait une Rhodésie qui s’était débarrassée de la tutelle coloniale britannique, Robert Mugabe, « Comrade Bob », aux côtés de son allié puis rival puis adversaire Josuah Nkomo, était le symbole de la lutte de libération dans une Afrique australe encore dominée par le régime sud africain d’apartheid, l’icône du panafricanisme incarné par le président tanzanien Julius Nyerere. Dans cette mouvance, on retrouvait le MPLA angolais avec le Dr Agostinho Neto et Eduardo dos Santos, la Swapo de Namibie et son leader Sam Nujoma, le Frelimo du Mozambique et son leader charismatique Joachim Chissano. Alors que tous étaient, en cette période de guerre froide, soutenus par l’Union soviétique, Robert Mugabe quant à lui affichait clairement ses sympathies pro chinoises et nord coréennes. Ces personnages qui allaient tour à tour remporter les guerres de libération et devenir les premiers présidents de leur pays indépendants connaissaient l’un des protégés et amis de Nyerere : Laurent Désiré Kabila, qui avait également voyagé en Chine. Ce dernier, appuyé par la Tanzanie, entretenait un petit maquis du côté de Fizi Baraka sur le lac Tanganyika d’où il défiait le président Mobutu. Un homme considéré comme un allié de l’Occident et qui brisait volontiers l’embargo international frappant le régime d’apartheid.
Lors de ses aller retour à Dar es Salaam, pour des raisons politiques ou commerciales, le Congolais Kabila, qui se réclamait de patrice Lumumba, retrouvait dans la capitale tanzanienne les héros des luttes d’indépendance, mais aussi un certain Yoweri Museveni, l’Ougandais qui rêvait de détrôner Idi Amin Dada puis Obote ainsi que ses compagnons d’armes et amis, eux aussi officiers dans la NRA (National resistance army) Fred Rwigema et Paul Kagame, des réfugiés rwandais servant l’Ouganda mais rêvant de retourner un jour dans leur pays, de gré ou de force.
Lorsque, un quart de siècle plus tard, Laurent Désiré Kabila, sur le conseil de Julius Nyerere, fut placé à la tête de l’AFDL, (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) un mouvement armé composite créé par le Rwanda et le Rwanda et recrutant parmi les opposants congolais, c’est tout naturellement qu’il put compter sur la solidarité de ses anciens amis d’Afrique australe : l’Angola lui prêta des troupes et des avions, le Zimbabwe lui apporta un soutien logistique. Cette union sacrée, nouée détruire les camps de réfugiés rwandais massés sur la frontière et chasser Mobutu, n’allait pas durer : un an après son entrée triomphale dans Kinshasa, le 17 mai 1997, Kabila décida de congédier les alliés rwandais et ougandais qui entendaient gouverner (et exploiter) le Congo à sa place. Désireux d’occuper pleinement les fonctions présidentielles au lieu d’être un simple porte parole et exécutant, Laurent Désiré Kabila fit alors face à la deuxième guerre du Congo qui allait faire exploser le front africain qui l’avait mené au pouvoir. En effet, alors que Kigali et Kampala soutenaient activement des mouvements rebelles congolais créés pour la circonstance, le RCD Goma et le MLC de Jean-Pierre Bemba, l’Angola et surtout le Zimbabwe apportèrent un soutien décisif au président Kabila et, plus largement, aux autorités de Kinshasa et à la préservation de l’unité d’un Congo menacé de balkanisation. Ce sont les troupes angolaises qui, soutenues par la résistance des quartiers populaires, barrèrent la route de Kinshasa à un corps expéditionnaire rwandais débarqué à Kitona, ce sont les troupes du Zimbabwe qui bloquèrent la progression des rebelles vers le Kasaï et qui prirent position dans l’Equateur.
Le Congo devint alors l’enjeu de ce que l’on appela la « première guerre mondiale africaine » où des armées de plusieurs pays du continent se battaient sur son sol et se payaient « sur la bête », finançant l’effort de guerre en exploitant les ressources locales. Si la prédation du Rwanda et de l’Ouganda fut amplement documentée, celle de l’Angola et du Zimbabwe exista aussi : Luanda exigea l’accès aux ressources pétrolières du plateau continental et Harare obtint l’exploitation de mines de diamant dans le Kasaï…C’est alors que le nom d’Emerson Mnangagwa, qui veut aujourd’hui succéder au président Mugabe, fut cité dans plusieurs rapports de l’ONU.
Cette internationalisation de la guerre provoqua aussi son enlisement et il fallut qu’en 2001 Laurent Désiré Kabila soit assassiné, à l’issue d’un complot encore mal éclairci, pour que la situation se débloque. Mais lorsque, le 17 janvier 2001, son garde du corps Rachidi Kasereka tira sur lui à bout portant avant d’être abattu lui-même par Edy Kapend, c’est Robert Mugabe qui, depuis Harare, prit les choses en mains : le corps, mortellement blessé, -ou peut-être déjà le cadavre-, de Laurent Désiré Kabila fut emmené dans un hôpital du Zimbabwe, tandis que, depuis Harare et Luanda, des troupes d’élite étaient dépêchées à Kinshasa pour maintenir l’ordre dans la capitale et maîtriser la fureur populaire qui tenait les Occidentaux pour responsables du complot.
Lorsque la « famille politique » de Laurent Désiré Kabila, en l’occurrence son cousin Gaëtan Kakudji, son fidèle ami Kazadi, le général Lwecha, entre autres, décidèrent de la succession du défunt, le Zimbabwe fut étroitement associé aux délibérations dont finalement émergea le nom de celui qui allait remplacer le Mzee, son fils Joseph Kabila. Ce dernier, qui se trouvait à Lubumbashi au moment de l’assassinat de son père, fut mis en contact avec le président Mugabe et peut-être se rendit-il à Harare réceptionner le corps du défunt. Lorsqu’il revint à Kinshasa, la population découvrit un jeune officier de 28 ans, taiseux et secret et, à l’époque, nul n’aurait parié sur sa longévité politique.
Par la suite, Joseph Kabila garda contact avec ses mentors du Zimbabwe et de Tanzanie autant qu’avec l’Angola. Autant lors des négociations de paix de Sun City qui, en 2002, menèrent au départ de toutes les troupes étrangères que lors des premières élections démocratiques en 2006, le président congolais put toujours compter sur le soutien politique, logistique, militaire, de ses alliés d’Afrique australe qui finirent par décider de créer un bataillon africain de 3000 hommes (Malawi, Afrique du Sud, Tanzanie), intégré dans l’inefficace Monusco, afin de venir à bout de la rébellion du M23 soutenue par le Rwanda.
Lorsqu’en 2010, en présence du roi Albert II, le Congo réunifié et relativement pacifié célébra le 50 e anniversaire de son indépendance, l’immense ovation qui accueillit le vieux Robert Mugabe lorsqu’il apparut à la tribune officielle ne surprit que ceux qui avaient oublié qu’en Afrique aussi, les peuples ont de la mémoire…