28 novembre 2017

Frédéric François, le “gamin” qui posait les bonnes questions

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Frédéric François était une légende du journalisme. Alors qu’à la RTBf il fut très vite une vedette, ses anciens collègues du journal La Cité l’appelèrent durant longtemps « le gamin ». Car c’est dans les locaux du quotidien démocrate chrétien que Freddy avait grandi : sa maman y travaillait, lui, à seize ans, rêvait de devenir journaliste et il hantait les locaux de la rédaction, disponible pour toutes les tâches. D’ailleurs lorsque l’insurrection éclata en Hongrie en 1958 , le « gamin » s’y envoya lui-même, voyageant à bord des camions, ramenant d’incomparables reportages de terrain et démontrant qu’il était prêt pour toutes les aventures, à Chypre, en Algérie, mais surtout, dès 1960, au Congo belge.
D’autres journalistes l‘avaient précédé dans notre chère colonie, mais « Freddy » lui, y allait avec fougue, n’avait peur de personne et fréquentait tout le monde, les Belges en partance, les aventuriers de tout poil et surtout les Congolais qu’il écoutait parler, rêver tout haut et fourbir leurs armes. C’est ainsi qu’il rencontra un jeune officier, un homme qui avait lui aussi suivi des cours de journalisme à la Maison de la presse rue au Beurre, qui aimait autant l’écriture, qu’il avait facile et brillante, que l’action, qui n’allait pas manquer. Bref, « Freddy » et celui qui allait devenir le colonel Mobutu, avaient tout, sinon pour s’entendre du moins pour se comprendre : ils partaient de rien et leurs rêves, leurs ambitions n’avaient pas de limites. Lorsqu’après avoir « couvert » l’indépendance puis les guerres, les rebellions, Frédéric François passa à la RTBF il disposait déjà d’un solide carnet d’adresses et il couvrit le Rwanda et le Burundi qui connaissaient déjà leurs premiers affrontements ethniques. Mais très vite, il quitta les écrans radar de l’international, il se spécialisa en politique intérieure, avec une manière bien à lui de mettre les hommes politiques sur le gril. Le détour par la Belgique fut long, il passa même par une carrière politique mais au début des années 80, il était clair que le « ketje », le gamin, s’ennuyait sur les travées et que tenir sa langue, obéir aux consignes, ce n’était pas son genre. Lorsqu’il décida de regagner la « maison » c’est-à-dire la RTBF, il y eut des sourires narquois : comme tant d’autres avant lui, n’allait-il pas rentrer imbu de sa personne, conscient de son importance passée et, dédaignant les tâches ingrates et les horaires quotidiens, terminer sa carrière dans un placard doré, honoré et embaumé avant l’heure ?
C’était mal connaître Freddy : journaliste avant tout, il était aussi un homme simple, humble quand il le fallait. Il se proposa comme éditeur, une tâche ingrate, au service des autres, avec des horaires contraignants et les jeunes journalistes se souviennent encore de ses conseils, des anecdotes qu’il lâchait impromptu…La seule chose qu’il demandait, il l’obtint sans devoir insister : retourner au Congo devenu Zaïre, y retrouver ses interlocuteurs d’antan et surtout un certain colonel devenu maréchal, devenu président, devenu dictateur. « Ah Monsieur François, vous revoilà enfin » s’exclama l’ancien « Joseph Désiré » devenu Sese Seko wa za Banga, se préparant à reprendre une conversation interrompue vingt cinq ans plus tôt. Mais les temps avaient changé, les fonctions aussi : Frédéric François, aguerri, affûté, posait désormais des questions dérangeantes à un homme qui se croyait tout puissant et, jouant avec l’agenda des Grands, se permettait de chercher querelle à la petite et mesquine Belgique. Non content d’interviewer le président ou Tshisekedi son irréductible opposant, le reporter ne se privait pas de guider ses équipes à travers les cités de Kinshasa, filmant la misère ambiante, enregistrant critiques et protestations. Des incidents émaillaient chaque voyage où, suivi par les services de sécurité, Freddy se voyait embarqué au poste, confisquer son « nagra » (enregistreur). Et alors qu’il était « cuisiné » » par les sbires du régime, des représentants de l’ambassade de Belgique se précipitaient pour tirer du guêpier l’ancien sénateur et il arrivait que le président lui-même se mobilisât pour freiner le zèle de ses services…
Frédéric François aimait l’Afrique, il aimait s’y rendre, parler avec les gens, qu’ils soient modestes ou puissants, il nourrissait encore des illusions à leur sujet et son éducation chrétienne le poussait à l’optimisme. Mais en 1994, lorsqu’il se retrouva à Kigali, qu’il interrogea les Européens terrorisés qui racontaient l’enfer, qu’il vit, au-delà de l’ aéroport, des hommes courir en brandissant des machettes, lorsqu’il recueillit les premiers témoignages sur les massacres, sur ce qui allait devenir le dernier génocide du 20 e siècle, Frédéric François fut, littéralement, malade. Ecoeuré, effondré, marqué à vie. Par la suite, il rêva encore du Congo, caressant l’espoir de recueillir la dernière interview du président Mobutu, même après sa chute, de refaire, sur le fleuve, le voyage de la mémoire.
Jusqu’au bout, Frédéric François demeura intéressé par le Congo, il aimait partager ses souvenirs avec de jeunes collègues et demandait aux autres de leur raconter leurs voyages. Mais surtout, c’est par la vie elle-même que le « gamin » d’avant-hier était resté passionné, l’esprit vif, la curiosité intacte…Allez Freddy, bon voyage…