31 décembre 2017

Congo: des chapelets et des croix contre des fusils

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Déconseillant à ses compatriotes de sortir de chez eux pour se rassembler et défiler, le chef de la police avait prévenu, et il a tenu parole : la manifestation organisée à l’ initiative du Comité des chrétiens laïcs a été sévèrement réprimée, non seulement à Kinshasa mais à travers tout le pays. La veille déjà des dispositions avaient été mises en place : Internet avait été coupé, les réseaux sociaux mis en veilleuse et surtout ; renforçant la police nationale, des troupes d’élite avait été déployées , avec en leur sein des militaires ne s’exprimant pas dans les langues nationales.
Malgré ces démonstrations de force et défiant les interdictions, la population de Kinshasa a eu le courage de manifester suivant des mots d’ordre pacifiques, mais la violence a été portée au sein même des églises : des soldats ont dispersé des messes dominicales à coup de grenades lacrymogènes, des prêtres et des religieux ont été emmenés, ainsi que des jeunes militants de Lucha dont l’un des leaders Carbone Beni. A l’église saint Joseph, l’un des points forts de la manifestation, les marcheurs encadrés par les prêtres en soutane ont cependant réussi à marcher jusqu’au rond point Victoire, défiant la police et l’armée.
Selon certains témoignages, des soldats n’ont pas hésité à tirer à balles réelles sure la foule qui manifestait pacifiquement derrière des banderoles et de grandes croix . « ma seule arme, c’est mon chapelet » déclarait un manifestant, bien décidé à marcher en pratiquant la non violence.
Dans une autre église de Kinshasa, Saint Michel à Bandalungwa, les militaires sont entrés à l’intérieur de l’église et ont lancé des grenades lacrymogènes, de même qu’à la cathédrale Notre Dame du Congo dans le quartier de Lingwala. Face aux menaces, le curé a demandé aux chrétiens de regagner leur domicile tandis que Felix Tshisekedi quittait les lieux en voiture. A Bandal, dans l’église Saint Michel, des témoins assurent que le commando qui a fait irruption était composé de soldats anglophones qui ont lancé des grenades lacrymogènes avant de tirer à balles réelles. Un autre leader de l’opposition, Vital Kamerhe, se trouvait sur les lieux et a pu témoigner de la violence de la répression
A la paroisse Saint Alphonse de Matete, un autre quartier populaire deux personnes auraient été tuées par balles et on déplore de nombreux blessés dont des prêtres.
Même si l’épiscopat s’est montré divisé, certains prélats déconseillant les manifestations comme à Kolwezi ou à Goma, les chrétiens des autres grandes villes du pays se sont également joints au mouvement, rencontrant une répression similaire : un mort a été signalé à Kananga, dans la province du Kasaï central, où les forces de l’ordre ont ouvert le feu et procédé à des arrestations, assurant que parmi les manifestants se trouvaient des miliciens du mouvement Kamwina Nsapu. A Lubumbashi des échauffourées ont eu lieu entre les policiers et les manifestants et à Mbuji Mayi, même si l’évêque avait déconseillé de manifester, des fidèles se sont cependant rendus en cortège au bureau de la Monusco.
A Goma également, en dépit des mises en garde de l’évêque Mgr Maroy, des jeunes sont sortis dans une ville quadrillée par un important dispositif sécuritaire.

C’est à l’appel des laïcs chrétiens, dont le théologien Thierry Nlandu et l’historien Isidore Ndaywel que les chrétiens congolais ont défié la police et l’armée et au vu de la disproportion des forces en présence, le seul fait que de telles manifestations aient pu avoir lieu peut être considéré comme un succès. Il y a un an en effet que le Congo n’avait plus été le théâtre de démonstrations populaires. C’est le 31 décembre 2016 en effet que la conférence épiscopale du Congo avait parrainé l’accorde dit de la Saint Sylvestre, selon lequel des élections auraient du être organisées en 2017, mettant fin au pouvoir de Joseph Kabila, aux commandes depuis 2001, lorsqu’il avait succédé à son père assassiné.
Au cours de l’année écoulée, les manœuvres du pouvoir ont réussi à diviser l’opposition, un ancien fidèle d’Etienne Tshisekedi, Bruno Tshibala aujourd’hui traité de renégat par ses proches, ayant été désigné au poste de Premier Ministre. Mais surtout la violence s’est étendue à travers le pays, au Kasaï, dans le Nord Katanga, au Sud Kivu tandis que la Monusco elle-même a perdu quinze Casques bleus tanzaniens lors de l’attaque de l’une de ses bases à Beni par de présumés rebelles ougandais ADF Nalu.
Finalement la loi électorale a été votée et la date des élections a été fixée au 23 décembre 2018. Mais le pouvoir ayant déjà renié bien des engagements antérieurs, le doute persiste, ce qui explique pourquoi la population a répondu à l’appel du comité des laïcs : le message des manifestants porte, officiellement, sur les mesures de décrispation c’est-à-dire la libération des prisonniers politiques, mais chacun sait que le véritable enjeu de cette épreuve de force est le maintien au pouvoir d’un chef de l’Etat hors mandat depuis une année.

30 décembre 2017

Les chrétiens du Congo se préparent à descendre dans la rue

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Combien seront-ils à marcher dans les rues de Kinshasa ? Est-ce le fameux « plan B » que l’Eglise catholique menaçait de mettre en œuvre si les accords de la Saint Sylvestre n’étaient pas appliqués ? Un an exactement après la conclusion d’un accord entre la majorité présidentielle et l’opposition, qui prévoyait des élections en 2017, tous les croyants de l’archidiocèse de Kinshasa, curés et religieux en tête, sont invités par le Comité de Coordination des laïcs catholiques (CLC) à sortir des églises après la messe du matin en entonnant des cantiques. Leurs armes seront des chapelets, des bibles, des crucifix. Des bannières blanches flotteront et les rameaux de paix seront brandis. Depuis des jours, le CLC, qui espère qu’une véritable marée humaine, digne et pacifique, envahira la ville, invite la population à refuser toute forme de violence : pas de pneus brûlés, pas de barricades, pas de propos violents ou d’injures, pas de jets de pierre ou d’actes de vandalisme. Pas de division non plus au sein du « peuple de Dieu » : « les policiers congolais, les militaires, sont aussi des citoyens congolais, ils soufrent comme nous et ne doivent pas être considérés comme des ennemis » répètent les organisateurs, invitant les forces de sécurité à encadrer les manifestants le long de leur parcours et à ne pas les réprimer. Les autres cultes, les protestants, les kimbanguistes, les membres des Eglises de réveil, ont également été invités à se joindre à cette marche citoyenne et dans d’autres grandes villes du pays les chrétiens se préparent à des marches similaires également soutenues par les mouvements citoyens comme Lucha et Filimbi.
A la veille de cette grande manifestation, qui pourrait envoyer deux millions de personnes dans les rues de la capitale, les appels à la non violence se multiplient, reflétant une inquiétude largement partagée : le risque de voir des casseurs, des provocateurs tenter de faire dérailler les manifestations est bien réel et chacun garde en mémoire la Marche des chrétiens organisée le 16 janvier 1992 qui s’était terminée par un bain de sang….
Chacun sait aussi que deux épisodes de pillages avaient ravagé la capitale, provoqué l’exode des expatriés et détruit pour longtemps le tissu économique. «Le but que nous poursuivons » nous explique l‘historien Isidore Ndaywel, l’un des organisateurs de la marche avec le théologien Thierry Nlandu, « ce n’est pas l’affrontement mais la paix, l’application des mesures de décrispation afin, d’ici les élections, de garantir un climat apaisé. Du reste aucune de nos pancartes n‘affichera de slogan politique ».
Contrairement à l’opposition qui exige le départ du président Kabila, hors mandat depuis le 19 décembre 2017 et qui multiplie, sans beaucoup de succès les opérations Ville Morte, les catholiques affichent une exigence plus simple. Ils demandent la libération des prisonniers politiques et la fin des poursuites contre certains opposants, dont Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga toujours contraint à l’exil. L’an dernier en effet, l’accord conclu grâce à la médiation de la conférence épiscopale avait prévu que des prisonniers politiques dits « emblématiques » comme Diomi Ndongala, fondateur du parti démocrate chrétien, ou le défenseur des droits de l’homme Firmin Yangambi soient remis en liberté, de même que le très respecté directeur de cabinet de Moïse Katumbi le professeur Huit Mulongo toujours détenu à Lubumbashi ainsi que l’opposant Jean-Claude Muyambo. Ainsi que le souligne Léonie Kandolo, membre du CLC « certains prisonniers ont déjà été amnistiés, mais sont toujours en prison, il y a tous ceux qui sont en exil et ne peuvent rentrer… »
Rejoignant l’analyse du Rassemblement de l’opposition, les laïcs catholiques mettent en cause la bonne foi du régime qui est loin d’avoir décrispé l’atmosphère alors que la nouvelle date des élections a été fixée au 23 décembre 2018, ce qui donnera au chef d’Etat sortant une sorte de « bonus » de deux années supplémentaires. La loi électorale qui vient d’être promulguée est également critiquée car elle prévoit un « seuil de représentativité » qui limite le nombre de petits partis, exige que les candidats versent des cautions importantes tandis que la mise en œuvre d’une « machine à voter » alimente les soupçons de fraude…
Autrement dit, à la veille d’une année qui devrait être électorale, la confiance ne règne pas, même si, dans son ensemble la communauté internationale, qu’il s’agisse des Etats Unis et de l’Union européenne qui maintient la pression des sanctions ciblées, a accepté le calendrier présenté par Kinshasa en soulignant qu’il s’agissait bien d’un « dernier délai ». Limitant ses exigences aux mesures de décrispation, l’Eglise catholique, dont la position varie d’un diocèse à l’autre, se montre moins radicale, moins sceptique que l’opposition politique. Cette dernière peine à se relever de la disparition d’Etienne Tshisekedi, le seul leader qui aurait pu tenir tête au régime, et dont le décès a accéléré les manœuvres de division et de dédoublement des partis politiques. En outre, le message des chrétiens se veut profondément pacifique alors que les douze mois écoulés ont été marqués par une extension de la violence : toutes les manifestations se sont heurtées à une répression sévère et des zones du pays jusqu’à présent épargnées comme le Kasaï ont vécu de véritables tragédies.
La méfiance des partis d’opposition inspire leur revendication d’une « transition sans Kabila » , par laquelle le président actuel céderait la place à une autorité provisoire chargée d’organiser le scrutin dans des conditions impartiales et acceptées par tous, la CENI étant elle aussi restructurée. Pour diriger cette éventuelle « transition sans Kabila », plusieurs noms sont cités, dont celui de l’archevêque de Kinshasa Mgr Monsengwo, ou du Docteur Mukwege mais aucun ne fait l’unanimité. Cependant, même contesté par une population qui subit de plein fouet la chute de son pouvoir d’achat (le franc congolais est passé de 900 à 1600PC pour un dollar) et les salaires des fonctionnaires ne sont plus payés depuis des mois, Joseph Kabila semble encore loin de la « case départ » et il n’a même pas encore fait connaître le nom de son éventuel dauphin. En l’état actuel des choses, dans ce pays verrouillé par les services de sécurité et des unités spéciales de l’armée (peut-être renforcées par des soldats « non Congolais ») seuls un coup de force ou des développements inattendus pourraient changer la donne…

30 décembre 2017

Le Congo au coeur des ambitions régionales

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L’évolution de la République démocratique du Congo inquiète ses neuf voisins, qui tous redoutent d’incontrôlables afflux de réfugiés et la remise en cause de certaines formes de coopération économique, voire de prédation. Le soutien longtemps inconditionnel des alliés d’Afrique australe ne sera peut-être pas éternel. En Afrique du Sud, à la faveur d’ accords économiques (barrage d’Inga et contrats miniers) le président Jacob Zuma a longtemps représenté un allié de taille, mais il est aujourd’hui contesté pour cause de corruption tandis qu’au Zimbabwe Robert Mugabe, le plus fidèle des amis de Kinshasa, a du passer la main. En Angola, le président dos Santos n’a pas hésité à faire fermer la frontière au plus fort de la crise du KasaÏ afin de bloquer l’afflux des réfugiés et son successeur Joao Lourenço a prévenu qu’il ne tolérerait aucun débordement. En Tanzanie, la famille Kabila, détient des avoirs importants dans ce pays où elle fut longtemps réfugiée. L’attaque d’une base de la Monusco à Beni, qui a entraîné la mort de quinze Casques bleus tanzaniens, a traumatisé l’opinion, mais sans pousser pour autant les autorités à retirer leur contingent. Alors que cet assaut, mené par des hommes portant des uniformes de l’armée congolaise, a été attribué à des groupes de rebelles ougandais ADF Nalu, des sources locales s’interrogent encore sur l’identité réelle des assaillants dont le «savoir faire » ressemblerait plutôt à celui d’hommes ayant été entraînés au Rwanda. Ce coup de semonce adressé à la Monusco et plus précisément aux Tanzaniens pourrait s’expliquer par de nouvelles alliances inquiétant Kigali : la Tanzanie soutient presque ouvertement le pouvoir de Pierre Nkurunziza au Burundi, dont les miliciens hutus Imbonerakure, s’entraînent au Congo. Selon certaines informations, l’ennemi juré du président Kagame, le général Kayumba Nyamwasa, réfugié en Afrique du Sud d’où il dirige un mouvement d’opposition le RNC aurait déployé des Hutus rwandais dans l’Est du Congo et en particulier dans l’ Ituri, sans être inquiété par les Tanzaniens, des alliés de fait…
Quant à l’Ouganda, dont seraient issus les prétendus rebelles ADF Nalu, son attitude pose beaucoup de questions : l’armée ougandaise, en guise de représailles, a affirmé qu’elle avait mené des frappes aériennes contre les ADF, détruit des bases logistiques et tué plus d’une centaine de rebelles du côté d’Eringeti. Mais ni la Monusco ni l’armée congolaise n’ont été associées à ces opérations et ici aussi des préoccupations économico politiques se dessinent : la société française Total, qui a obtenu des concessions pétrolières sur la rive ougandaise du lac Albert, a déjà investi 3,5 milliards de dollars dans la construction d’un pipe line menant à Kisangani et elle souhaiterait obtenir des concessions pétrolière sur la rive congolaise du lac.
Ces intérêts économiques partagés signifient aussi un rapprochement politique de la France tant avec l’Ouganda qu’avec Kinshasa, ce qui ne peut qu’inquiéter le président Kagame qui, le 1er janvier prochain, prendra la présidence de l’Union africaine.

27 décembre 2017

Pourquoi les jeunes veulent fuir le Soudan

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Les Etats Unis ont fini par lever les sanctions imposées au Soudan, le président Omar el Bechir, défiant les mandats d’arrêt émis par la Cour pénale internationale, voyage sans problème en Afrique, le régime de Khartoum, qui subit à la fois la crise économique et les pressions internationales, est crédité d’avoir lâché d’un peu de lest et l’un des chefs de ses services de sécurité, qui représente son pays à l’Union européenne, a été chargé de diriger l’équipe qui a identifié les migrants soudanais arrêtés en Belgique.
La « normalisation » des relations entre l’Europe et le Soudan, un pays charnière entre l’Afrique noire et le monde arabe, destiné, après l’échec libyen, à faire barrage aux flux migratoires, serait-elle en bonne voie ? La simple lecture du dernier rapport d’Amnesty International montre cependant que le régime, l’un des plus répressifs d’Afrique, a encore du chemin à parcourir pour devenir fréquentable: en février dernier, un séminaire public organisé par un parti d’opposition à l’université d’El Geneina a été violemment interrompu par des agents du service de sécurité le NISS, plusieurs étudiants ont été blessés grièvement et l’un d’eux a succombé à ses blessures. En avril, un étudiant à l’Université du Kordofan a été abattu d’une balle dans la tête à El Obeid et 25 autres manifestants ont été blessés lorsque les agents du NSS ont ouvert le feu sur des jeunes qui voulaient participer aux élections étudiantes. Le 8 mai, dans la ville de Kosti, Etat du Nil blanc, des policiers ont dispersé un « sit in » pacifique organisé par des étudiants de la faculté d’ingénierie et, frappés par des matraques ou atteints par des gaz lacrymogènes, sept jeunes gens ont été blessés dont quatre grièvement. En 2016, alors que la guerre entrait dans sa treizième année, l’armée soudanaise a lancé une offensive de grande ampleur dans le Djebel Marra, -une région du Darfour- et des dizaines de photos satellites établissent que des armes chimiques ont été utilisées, tuant quelque 200 à 250 personnes, dont un grand nombre d’enfants. Quant à l’organisation TRACKS (Centre pour la formation et le développement humain) elle a fait l’objet en février dernier d’une descente de police qui a permis de saisir des portables, des ordinateurs des documents et des passeports tandis que six employés ont été inculpés de crimes contre l’Etat passibles de la peine de mort.
Ces chroniques d’Amnesty et des autres organisations de défense des droits de l’homme n’ont rien d’inédit : elles se succèdent depuis 1989, l’année où, à la suite d’un coup d’Etat, le général Omar el Bechir prit le pouvoir. Cumulant les fonctions de premier ministre et de chef des forces armées, cet homme de fer restaura la charia et autorisa des 1991 des peines telles que la lapidation et les amputations, confirmant ainsi la primauté du droit musulman déjà décidée en 1983.
Cette mesure n’a cessé de creuser la fracture qui ronge le Soudan depuis la proclamation de l’indépendance en 1956 : les rênes de l’ancien Soudan anglo égyptien –un conglomérat juxtaposant des populations musulmanes au Nord et, dans le Sud, des peuples animistes ou convertis aux religions chrétiennes-ont alors été confiées à un gouvernement établi à Khartoum. Mais la promesse faite aux provinces du Sud de créer un Etat fédéral n’ayant jamais été honorée, la guerre civile éclata aussitôt. Après des décennies de conflit, le Sud Soudan finit par se prononcer pour l’indépendance en 2011 mais le plus jeune Etat du monde s’avéra à peine viable : peu développé en dépit de ses ressources pétrolières, il fut très vite ravagé par les conflits entre plusieurs factions militaires et par les rivalités opposant les deux principaux groupes ethniques, des Dinka et les Nurs.
Appauvri par la perte des recettes pétrolières, (qui représentaient un quart du budget national) Khartoum dut aussi faire face à d’autres forces centrifuges : à l’ouest du pays, le Darfour, un ancien royaume indépendant, est en rébellion depuis 2003 et d’autres régions du pays, le Kordofan, le Nil bleu, les Monts Nouba à l’Est sont agités par des mouvements séparatistes. Leur développement s’explique par des causes identiques : autoritarisme du pouvoir central, captation par le Nord des ressources et des projets de développement, primauté donnée à la religion musulmane sur les autres cultes ou traditions… Sans oublier un certain racisme, héritage d’une histoire où les tribus du Nord, blanches et musulmanes, menaient des razzias contre les peuples africains du Sud ou traitaient avec mépris leurs compatriotes noirs lorsque ces derniers s’installaient dans la capitale…De nos jours encore, les cavaliers « janjawids »opérant au Darfour sont les redoutables supplétifs de l’armée régulière et les réfugiés venus du Kordofan assurent qu’ils ont fui leurs raids meurtriers et leurs exactions.
Les conflits qui ravagent le Soudan sont multiples : dans cet immense pays, qui était le plus vaste d’Afrique avant l’indépendance du Sud Soudan, se juxtaposent des populations arabophones et d’origine africaine, des peaux blanches et des peaux noires, des nomades toujours à la recherche de pâturages et des agriculteurs jaloux de leurs terres menacées par la sécheresse et risquant d’être expropriés par des accaparements de terres ou de grands projets financés par la Chine…Sur cette complexité ethnique, culturelle, religieuse pèse un régime perçu comme arabe, musulman et fondamentalement répressif…Un régime qui flirta longtemps avec des organisations terroristes, accueillant le terroriste Carlos et abritant dans les années 790 un certain Oussama Ben Laden, désireux à l’époque d’investir des fonds saoudiens dans de grands projets agricoles…Ces relations ambigües justifièrent les sanctions internationales décidées voici vingt ans à l’encontre d’un Etat qualifié de « sponsor du terrorisme ».
Des jeunes coupés du monde
L’addition de toutes ces raisons explique pourquoi les jeunes Soudanais (60% d’entre eux ont moins de 24 ans…) tentent de fuir leur pays : ils quittent les campagnes, car ils se sentent abandonnés, privés de perspectives de développement ou menacés par la guerre, ils quittent les villes car, outre la répression et les contrôles policiers, vingt années de sanctions internationales ont donné aux jeunes le sentiment qu’ils étaient séparés du monde réel. « Nous avons été isolés mentalement » confiait Hana Ali, 28 ans, pharmacien à Khartoum, à un journaliste du Guardian, ajoutant « il ne s’agît pas seulement d’économie… Les sanctions nous empêchent de profiter de la vie, d’avoir accès aux publications académiques ou d’acquérir des qualifications de niveau international, nous avons le sentiment d’être coupés du reste du monde… »
Cette jeunesse frustrée, qui se sent isolée, se heurte à des règles qui lui semblent d’un autre âge, comme l’interdiction de consommer de l’alcool, d’écouter des musiciens étrangers, de jouer de la guitare, d’organiser des soirées exemptes de visites de la police religieuse. Quant aux femmes, elles vivent de plus en plus mal l’obligation de porter le voile, de se voir interdire les pantalons et selon une récente enquête de l’organisation Sajeenat, citée par « the Guardian » plus de 70% des atteintes à l’ordre public concernent désormais des femmes, où celles qui ne peuvent s’acquitter de lourdes amendes sont condamnées à la prison ou à subir des peines de fouet…
Accédant à Internet (moins censuré qu’en Ethiopie ou en Erythrée), piratant des films d’Hollywood sur leurs clés USB, les jeunes Soudanais rêvent d’autant plus fort de l’Occident qu’ils sont empêchés d’y aller, qu’ils se sentent stigmatisés et réprimés…Les renvoyer dans les geôles du régime n’arrêtera pas le flux…

27 décembre 2017

Comment les violences au Kasaï ont dégénéré en affrontements ethniques

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Dite de basse intensité, la crise au Congo, aggravée par le blocage du processus électoral, est l’une des plus meurtrières du moment et outre l’Est du pays, elle dévaste les deux Kasaï.
La FIDH et Justice et Paix ont mené l’enquête…

Loin des yeux…Alors que persiste le blocage politique du au report des élections, finalement annoncées pour décembre 2018, soit deux ans plus tard que prévu, le Congo, par pans entiers, glisse dans le chaos : la violence touche désormais 11 des 26 provinces du pays et a engendré 3,0 millions de déplacés et plus de 621.000 réfugiés dans les pays voisins. Naguère circonscrite dans l’Est du pays, la violence a également gagné le Kasaï où 3,3 millions de personnes vivent désormais dans l’insécurité alimentaire. Alors qu’au total, les victimes sont plus nombreuses qu’en Syrie, la situation au Congo est toujours considérée comme une « crise de basse intensité », relativement peu médiatisée. C’est pourquoi des organisations comme la Fédération internationale des droits de l’homme ainsi que la Commission Justice et Paix, après avoir mené leur propre enquête au Kasaï, dénoncent des crimes contre l’humanité et accusent les autorités d’avoir tenté d’attiser les divisions locales. Pourquoi avoir ainsi soufflé sur les braises ? Tout simplement, assurent les organisations, pour tenter de retarder autant que possible le processus électoral sinon de le rendre impossible en raison des troubles.
Dans les crises que déchirent le Congo, des tabous, qui épargnaient jusqu’à présent les intervenants étrangers, semblent désormais brisés : au Kasaï deux experts de l’ONU chargés d’enquêter sur les massacres ont été tués et leurs corps retrouvés décapités tandis qu’à Beni, l’attaque d‘une base de la Monusco a fait 14 morts parmi les Casques bleus tanzaniens. Dans les deux cas, les circonstances du drame sont plus que troubles. Au Kasaï , une longue enquête menée par RFI a établi que les deux enquêteurs de l’ONU, Michaël Sharp et Zaida Catalan, loin d’être partis au hasard à l’insu des autorités, avaient eu des contacts préalables avec des officiels. Cependant, le guide et le traducteur auxquels ils avaient eu recours travaillaient aussi pour l’ANR (l’agence nationale de renseignements) et, à la veille du départ sur le terrain, ces intermédiaires s’étaient bien gardés de traduire les mises en garde formulées par les villageois !
Les circonstances du déclenchement des violences dans le Kasaï sont connues : c’est la mort du chef traditionnel Jean-Prince Mpandi, le 12 août 2016 lors de l’assaut donné à son village par les forces de sécurité qui a embrasé la région et provoqué l’apparition d’une milice portant le nom du chef défunt, Kamwina Nsapu.
Le front ceint d’un bandeau rouge, dotés d’armes blanches, les miliciens, des jeunes de moins de 18 ans, ont semé la terreur dans les villages : ils ont ciblé les représentants de l’autorité et leurs alliés supposés, pratiqué en public des décapitations, recruté des enfants de plus en plus jeunes. Face au défi, les forces de sécurité, la police et l’armée, renforcée par des éléments ne parlant pas les langues locales ont exercé des représailles que le rapport de la FIDH juge disproportionnées : des armes lourdes dont des roquettes ont été utilisées contre des civils, les arrestations se sont chiffrées par dizaines. Mais surtout, un nombre indéterminé de civils ont été exécutés sommairement, les corps étant jetés dans des fosses communes, 87 selon les Nations unies.
A ces faits déjà connus, la FIDH et ses partenaires apportent une dimension d’ordre « ethnique » : aux affrontements entre militaires et miliciens Kamwina Nsapu se sont ajoutées des représailles dirigées spécifiquement contre des membres de l’ethnie Luba, censée soutenir les miliciens. A noter que c’est aussi parmi les Luba que l’UDPS, le parti d’Etienne Tshisekedi et de son fils Félix, recrute le plus de soutien.
Selon le rapport, une milice créée et armée par les forces de sécurité, les Bana Mura, constituée dans le territoire de Kamonia et composée de membres des ethnies Tchokwe, Pende et Tetela aurait visé spécifiquement les Luba, perpétrant les massacres à l’aide de fusils, mais aussi de machettes et de couteaux et incendiant les maisons. (Au départ, l’expression Bana Mura désignait des soldats de la garde présidentielle originaires du Katanga et fidèles au président Kabila) Plusieurs témoignages démontrent que ces massacres planifiés ont été précédés de réunions dans les villages, convoquées par des représentants des forces de défense et de sécurité.
Du côté angolais de la frontière, les enquêteurs de la FIDH ont interrogé des rescapés du village de « Cinq », dévasté par des affrontements et des massacres en mars/avril 2017. Les villageois furent d’abord terrorisés par les miliciens Kamwina Nsapu, des mineurs âgés de 5, 12 ou 15 ans, qui utilisaient des fétiches, volaient les biens et surtout décapitaient en public des policiers et des civils censés être proches des autorités. Après des affrontements intermittents avec les miliciens, les forces gouvernementales, renforcées par les Bana Mura, se sont lancées dans de grandes opérations contre les miliciens mais aussi contres les civils Luba qui furent tués par balles ou à la machette et aussi brûlés vifs dans leurs maisons. Les témoignages recueillis en Angola font aussi état de violences sexuelles, de femmes violées, mutilées, d’hommes au pénis coupé.
D’après les estimations du HCR, ces violences auraient provoqué le déplacement de 762.000 personnes à l’intérieur du Kasaï tandis que 30.000 réfugiés congolais ont été enregistrés en Angola.
Ayant elle aussi enquêté au Kasaï la Commission Justice et Paix relève que si cette vaste région, jusqu’ici relativement épargnée, a plongé à son tour dans la violence, les causes en sont multiples : les jeunes désertent les écoles pour travailler comme creuseurs dans les mines de diamants, les autorités coutumières entrent en conflit tant avec le pouvoir central qu’avec les nouvelles structures issues de la décentralisation , les milices Kamwina Nsapu sont le résultat de cette désorganisation. Justice et Paix rappelle que les crises congolaises peuvent aussi déstabiliser les pays voisins : l’Angola a déjà fermé ses frontières et averti Kinshasa qu’il ne tolèrerait pas de débordements…

19 décembre 2017

Le Docteur Mukwege se réjouit du verdict rendu à Kavumu

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Comment mettre en doute le fait qu’à Kavumu le viol de dizaines de jeunes enfants représente un crime contre l’humanité ? Il s’agissait d’une bande organisée, agissant de manière préméditée et systématique, dont les victimes étaient ciblées….
De passage à Bruxelles, le Docteur Mukwege, qui a recueilli et soigné les enfants victimes de crimes sexuels commis à Kavumu, une localité proche de Bukavu, s’est à la fois réjoui du verdict rendu la semaine dernière par la Cour militaire et inquiété de certaines critiques mettant en cause la validité du jugement.
La Fondation Panzi, qui soutient le combat du docteur, s’est elle aussi félicitée de ce verdict, estimant que la condamnation à perpétuité les auteurs et instigateurs et instigateurs de tels crimes représentait une contribution importante à la lutte contre l’impunité. La Monusco a elle aussi salué le jugement.
Pour le Docteur Mukwege, les faits sont indiscutables : « les membres d’une milice, constituée par un député appartenant à la majorité présidentielle, Frédéric Batumike, ont bel et bien violé, dès 2012, des dizaines de fillettes dont l’âge variait entre 18 mois et dix ans. L’arrestation des membres de cette milice a immédiatement entraîné la fin de ces agressions sexuelles particulièrement atroces et qui avaient bouleversé l’opinion. »
Estimant qu’il faut « rendre à César ce qui est à César », le médecin chef de Panzi n’hésite pas à souligner le courage du tribunal militaire qui a rendu le jugement : « il n’était pas certain que la justice civile aurait osé examiner avec la même indépendance d’esprit les agissements d’un homme qui, appartenant à la majorité présidentielle, était proche du pouvoir et pouvait compter sur certaines protections. Durant trois ans, c’est sans résultat que nous avions demandé à la justice civile de se saisir de cette affaire. Il faut reconnaître qu’aujourd’hui, c’est un magistrat militaire qui a pris le risque de débloquer cette affaire et de qualifier le crime… »
Même si les condamnés ont interjeté appel, le docteur Mukwege considère que le verdict représente une avancée importante, entre autres parce que les juges ont osé s’en prendre à un homme qui était protégé par le pouvoir en place, pouvoir qui, par ailleurs, ignorait que Frédéric Batumike avait constitué une milice…
De nombreuses questions restent cependant en suspens : pourquoi les membres de cette milice pouvaient-ils considérer que le sang de ces fillettes allait les rendre invulnérables ?Et surtout, posées avec insistance par Me Michelle Hirsch et les avocats des victimes, la question des réparations est loin d’être résolue : « Quel sera l’avenir de ces fillettes dont l’appareil génital a été détruit ? Quelles sont les réparations envisagées? Physiques, psychologiques, matérielles ? Comment, à tous les niveaux, ces vies brisées pourront-elles être reconstruites ? »

14 décembre 2017

Bukavu: la perpétuité pour des crimes de viols d’enfants

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Plusieurs familles des victimes ainsi que les organisations de défense des droits de l’homme se sont réjouis à l’énoncé du jugement rendu par le tribunal militaire de Kavumu, une localité voisine de Bukavu: le lieutenant-colonel magistrat Kiseke Muke a condamné à perpétuité le député provincial Frédéric Batumike et dix membres de sa milice, qui ont été reconnus « coupables de crimes contre l’humanité par viol ».
Entre 2013 et 2016, l’affaire avait provoqué une forte émotion dans la capitale du Sud Kivu : à Kavumu, proche d’un camp militaire et d’une base de la Monusco, au moins 46 fillettes de moins de dix ans avaient été violées par des inconnus qui les avaient enlevées nuitamment au domicile de leurs parents et ramenées par la suite, inconscientes et blessées, dans le jardin ou sur le seuil de la maison. Les mobiles de ces crimes avaient suscité de nombreuses supputations : actes de sorcellerie, pratiques magiques destinées à assurer la chance ou l’invulnérabilité…
Le 21 juin 2016, le député provincial Frédéric Batumike était arrêté par la justice militaire et accusé d’avoir entretenu une milice, « Jeshi ya Yesu »(l’armée du seigneur). Celle-ci fut rapidement désignée comme responsable des viols de dizaines de fillettes, soupçon confirmé par le fait que l’arrestation de la milice et de leur chef avait mis fin à l’ « épidémie » de viols. La Cour, durant le procès, a rappelé que la milice incriminée avait attaqué des positions des FARDC (armée gouvernementale) et violé au moins 46 fillettes et elle a aussi révélé que ces hommes s’étaient approvisionnés en armes au Burundi.
Siégeant depuis le 9 novembre à Kavumu, la Cour militaire de Bukavu, constituée en Chambre foraine, a reçu 18 prévenus et entendu une cinquantaine d’enfants, constitués en partie civile.
Soutenu par plusieurs organisations et ONG, dont Trial International, Physicians for Human Rights et la Fondation Panzi, qui appuie le Docteur Mukwege, ce procès, fortement médiatisé, était considéré comme un test dans la lutte contre l’impunité et contre les violences sexuelles tandis que l’avocate belge Me Michelle Hisrch, assistant les familles des victimes, ne cessait de rappeler la nécessité, en plus du châtiment des coupables, de prévoir des réparations afin d’aider les malheureuses fillettes à pouvoir être soignées et à reprendre une existence normale. Même si ce dernier point manque toujours, les familles ont bien accueilli la sentence, espérant que la condamnation des miliciens puisse contribuer à la lutte contre l’impunité et au retour de la paix.
Un observateur international, professeur de droit, après avoir assisté à toutes les séances du procès, a cependant formulé quelques sérieuses réserves. Pour lui, le mode opératoire et les mobiles de ces viols commis de nuit n’ont pas été suffisamment éclaircis : « rien n’a été dit à propos du « somnifère magique » qui aurait été administré aux parents afin qu’ils ne remarquent pas l’enlèvement des fillettes dans leur propre maison… »Les rapports d’expertise médico légale, confiés à l’hôpital de Panzi sont également mis en cause : «pourquoi, dès l’arrivée des fillettes ayant été violées dans la nuit, n’a-t-on pas systématiquement pratiqué un test ADN, qui auraient pu, par la suite, confondre les auteurs ? » Estimant que les preuves sont insuffisantes et que ces viols relèvent peut-être, aussi, de violences intrafamiliales, le juriste redoute une sorte de banalisation de la notion de « crime contre l’humanité », sinon l’exploitation politique de cette démarche judiciaire dont toutes les ONG internationales se réjouissent au nom de la lutte contre l’impunité.
Le président de la Cour, après avoir prononcé la sentence, a accordé aux condamnés le droit d’interjeter appel. Le verdict final devant encore être rendu, il est peut-être trop tôt pour crier victoire…

13 décembre 2017

De nouvelles question après l’attaque de la base de Casques bleus à Beni

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L’attaque menée la semaine dernière contre une base de la Monusco dans l’Ituri, sur la route de Mbau Kamango, continue à susciter de nombreuses questions. Malgré les promesses d’enquête, connaîtra-t-on jamais l’identité ou les motivations des agresseurs ? Dans un premier temps, ces derniers ont été désignés comme appartenant au mouvement ougandais ADF Nalu (Allied democratic forces) initialement composé de rebelles ougandais opposés au président Museveni et présentés comme des musulmans sinon des islamistes.
Tous les témoignages venus du terrain égratignent cependant cette hypothèse, avançant qu’il a longtemps que les « opposants » ADF n’ont plus mené la moindre attaque congre l’Ouganda, que de nombreux Congolais se retrouvent dans leurs rangs, que leurs relations avec la hiérarchie militaire congolaise ont longtemps été ambigües… En outre, se distinguant par des attaques à l’arme blanche (machettes, coutelas) et s’en prenant généralement à des civils, les ADF n’ont jamais été vus maniant des armes lourdes ou empruntant des uniformes de l’armée congolaise. C’est cependant bien ce qui s’est produit la semaine dernière: suivant plusieurs témoignages, les assaillants portaient des uniformes des FARDC, ce qui leur a permis de s’approcher de la base onusienne sans être inquiétés et même d’y pénétrer. Une fois à l’intérieur, les assaillants, visiblement bien renseignés, ont d’abord veillé à détruire le centre de communications et à couper le réseau internet de la base, ce qui explique peut-être la lenteur avec laquelle les secours sont arrivés. Toujours est-il que les Casques bleus tanzaniens ont été laissés seuls face à leurs agresseurs et que l’armée congolaise, installée non loin, ne s’est pas portée à leur secours. En revanche, une contre attaque se précise : de gros mouvements de troupes (22 camions FARDC)ont signalés depuis Kisangani en direction de Beni Kamango.
Quant à l’argument selon lequel les agresseurs seraient musulmans, voire islamistes, il peut surprendre : la plupart des casques bleus tanzaniens sont eux-mêmes de confession musulmane et on peut douter du fait qu’ils aient été massacrés par leurs coreligionnaires, ces derniers préférant généralement s’en prendre à des Occidentaux…
Cela étant, la disposition du camp elle-même interpelle les observateurs militaires : dans cette région à très hauts risques, les photos montrent que la base de casques bleus était très mal placée, sans réelle protection naturelle, avec une aire de dégagement trop courte, un pont situé dans l’angle mort…On peut se demander aussi comment les assaillants, surgissant au crépuscule, ont pu se diriger sans hésiter vers le centre de télécommunications et le détruire. Loin de rebelles opérant généralement avec des armes blanches, l’attaque, bien minutée, bien dirigée, ressemblerait plutôt à une opération commando. Dirigée par qui ? Avec quelles complicités et quels objectifs ?

13 décembre 2017

Le Rwanda, une épreuve de vérité pour la politique africaine d’Emmanuel Macron

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A Ouagadougou, Emmanuel Macron l’avait annoncé haut et fort : la « Françafrique » c’est fini. Finies les relations spéciales entre Paris et son « pré carré » francophone, finis les petits secrets et les grands services entre amis. Si la promesse est séduisante, reste l’épreuve des faits. Le poids de ces pages du passé qui n’ont été ni tournées, ni corrigées. Tant de secrets gisent encore dans les coffres et les dossiers, qu’il s’agisse des circonstances de la mort de Thomas Sankara au Burkina Faso, ou plus proche de nous, de la liquidation de Kadhafi. Mais c’est bien le Rwanda qui sera le véritable test de la sincérité du jeune président. Car en France, ceux qui ont laissé se commettre le dernier génocide du 20e siècle, ceux qui ont fourni des armes aux bourreaux et protégé les criminels, ceux qui ont précipité la déstabilisation du Congo avec l’opération Turquoise, ceux qui ont multiplié les mensonges et dissimulé les preuves, sont toujours bien présents. Au sommet, sinon aux commandes de l’establishment militaire, politique, diplomatique, voire médiatique… Seul l’établissement de toute la vérité, (entre autres via l’ouverture des archives et la déclassification de tous les documents) accompagné d’une réponse claire à la question des réparations, pourra apporter un peu de sérénité aux survivants rwandais et rendre à la France un honneur entaché par la pire des accusations, celle d’avoir été complice du massacre d’un million d’hommes et de femmes.
L’hypothèque rwandaise est loin d’être levée : aux yeux de toute l’Afrique sinon au regard de l’histoire, c’est à cette aune là que sera jugée la politique africaine de la France.

13 décembre 2017

Rwanda: l’avocat du Watergate attaque la France

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Rétablies en 2010 sous Nicolas Sarkozy, les relations diplomatiques entre la France et le Rwanda traversent une nouvelle zone de turbulences : non seulement Paris refuse toujours d’ouvrir les archives (cependant déclassifiées) de François Mitterrand concernant le rôle de la France au Rwanda avant, pendant et après le génocide des Tutsis en 1994, mais l’actuel Ministre rwandais de la Défense, James Kabarebe a été convoqué à Paris par les juges d’instruction Nathalie Poux et Jean-Marc Herbaut, appartenant au pôle judiciaire anti terroriste. Considéré comme le « numéro deux » du régime, le général Kabarebe aurait du y être confronté à un nouveau témoin, «Jackson Munyeragwe » ou James Munyandina, qui assure avoir assisté aux préparatifs de l’attentat contre l’avion présidentiel, le 6 avril 1994.
Non seulement Kabarebe, malgré la menace d’un mandat d’arrêt international, ne se rendra pas à Paris, mais l’ambassadeur du Rwanda en France a remis à Philippe Etienne, conseiller diplomatique du président Macron, une « lettre empreinte de franchise ». Visiblement exaspéré par la guérilla judiciaire menée en France et par la rétention de documents importants, le président Kagame a décidé que la meilleure défense était l’attaque, c’est-à-dire l’exigence de vérité, de toute la vérité. Il y a un an déjà que le cabinet américain Cunningham Levy Muse LPP, dont l’un des fondateurs, Bob Muse, est l’un des avocats du Watergate, s’était vu confier la mission d’analyser, sur base de documents publics, la politique menée par la France au Rwanda depuis 1990. Les « pointures » du barreau américain n’ont pas chômé et le « rapport Muse » (1) vient d’être publié avec un sens parfait du timing. Sans apporter de révélation inédite, le document, avec brio, fait la synthèse du rôle joué par la France au Rwanda. Il rappelle que, dès 1990, malgré les informations faisant état d’attaques récurrentes contre les Tutsis, les autorités françaises ont facilité le flux d’armes à destination du Rwanda. Il souligne qu’au lendemain de l’attentat contre le président Habyarimana, c’est dans l’enceinte même de l’ambassade de France à Kigali que s’est constitué le « gouvernement intérimaire » composé d’extrémistes hutus qui allaient organiser les massacres ultérieurs. Se fondant sur les témoignages livrés au fil du temps, le « rapport Muse » pulvérise l’Opération Turquoise, menée par l’armée française au Rwanda dans les dernières semaines du génocide : présentée comme une mission humanitaire, son véritable objectif était de soutenir le gouvernement intérimaire et d’empêcher de Front patriotique rwandais de prendre le pouvoir à Kigali et de mettre ainsi fin au génocide.
Après 1994, la France a poursuivi sur sa lancée : organisant l’exil de génocidaires, elle les a accueillis sur son territoire et ne les a pas extradés, refusant de déclassifier des documents importants elle n’a pas coopéré avec la justice internationale, elle a tenté de bloquer l’aide européenne au nouveau régime rwandais… Bref, durant un quart de siècle, sous des formes diverses, la guerre n’a pas cessé entre Paris et Kigali. Plusieurs tentatives discrètes de rapprochement ayant échoué, le Rwanda, sans surprise, adhère aux conclusions du rapport Muse et exige que soit menée une enquête complète sur le rôle des responsables français dans le génocide des Tutsis.

(1)http://www.cunninghamlevy.com/news