10 décembre 2017

Pierre-Claver Mbonimpa, le “Mandela” du Burundi

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Interview de Pierre-Claver Mbonimpa, le « Mandela burundais », défenseur des droits de l’homme et fondateur de l’APRODH(association pour la défense des prisonniers et la promotion des droits de l’homme)

Fils d’agriculteur, géomètre, fonctionnaire, vous devenu le doyen des défenseurs des droits de l’homme au Burundi et votre compatriote, le journaliste Antoine Kaburahe, vous a consacré un livre d’entretiens. A quel moment vous êtes-vous engagé ?

En 1994, alors que l’assassinat du président Ndadaye, le premier Hutu élu démocratiquement au Burundi, avait plongé le pays dans la violence, j’ai été emprisonné à la prison de Mpimba, à Bujumbura. J’y ai découvert des conditions de détention insupportables, les mauvais traitements, les morts en détention. Après deux mois, des détenus m’ont expliqué que certains d’entre eux avaient passé cinq ans sans avoir été appelés chez le juge et moi-même je n’ai été convoqué qu’après 14 mois. J’ai été condamné à cinq ans de prison et on m’a conseillé de payer si je voulais alléger ma peine…Au vu de tout cela, après deux ans de prison, j’ai décidé de m’engager et c’est ainsi qu’est née l’APRODH, afin de défendre les droits des prisonniers…Comme j’avais moi-même été torturé, je me suis penché sur cet aspect et découvert qu’au Burundi, des aveux obtenus sous la torture étaient recevables en justice!
Peu à peu au-delà du cas des prisonniers j’ai élargi mon champ d’action à la défense des droits de l’homme en général.

Dans votre livre, (1) vous rappelez que, du temps de jeunesse, les problèmes entre Hutus et Tutsis n’existaient pas. De quand date le dérapage vers l’ethnisme ?

Ce n’est qu’en 1972 que j’ai commencé à entendre parler de l’ethnisme, alors que j’étais encore à l’école secondaire. Des élèves ont été raflés au prétexte qu’ils étaient Hutus. Auparavant on partageait tout, on étudiait ensemble et alors qu’on m’a expliqué que j’appartenais à l’ethnie Hutu. Alors qu’ on faisait la chasse aux Hutus, ce sont des Tutsis qui m’ont gardé, protégé…
Plus tard, en 1993, l’argument ethnique est revenu lorsque les politiciens du Frodebu se sont focalisés sur l‘ethnie hutu et ont expliqué qu’ils luttaient pour la démocratie, exigeant que des Hutus soient intégrés dans la police, l’armée, la magistrature…Après l’assassinat du président Ndadaye en 1993 et la guerre qui a suivi sont venues les négociations d’Arusha où il fut prévu de veiller partout aux équilibres ethniques. Depuis 2005 on pouvait considérer comme réglée cette question ethnique, il y avait une vraie pacification, dans les défilés de fête nationale, Hutus et Tutsis marchaient ensemble…Ce qui nous a étonnés, c’est qu’après dix ans passés ainsi, Pierre Nkurunziza, le président actuel, soit revenu sur cette question ethnique, remettant en cause les accords d’Arusha qui avaient institué un compromis politique et ramené la paix.

Ce retour à l’ethnisme faisait il l‘unanimité au sein du parti au pouvoir ?

Pas du tout, beaucoup étaient contre cette dérive et les opposants ont été appelés les » frondeurs ». Ensuite, une pétition a été signée par 82 personnes, s’opposant au désir du président Nkurunziza de briguer un troisième mandat. A part trois Tutsis, tous les signataires étaient des Hutus…Même à l’Assemblée nationale , où les Hutus étaient les plus nombreux, il n’y a pas eu de majorité pour modifier la loi en faveur d’un troisième mandat. Autrement dit, la question ethnique était bel et bien dépassée et aujourd’hui, parmi les opposants, parmi les Burundais en exil, (plus de 500.000, en Ouganda, au Rwanda, en Tanzanie) il y a des Hutus et des Tutsis.

Comment expliquer que, malgré une aussi large opposition, le président Nkurunziza soit toujours au pouvoir ?

En tant que défenseurs des droits de l’homme, nous n’avons pas voulu recourir à la violence, mener des attaques armées, qui feraient souffrir la population civile davantage encore.

Sur le plan international, alors que le troisième mandat du président Nkurunziza est déjà largement entamé et que les sanctions internationales se sont avérées sans effet, quelle serait la mesure qui frapperait réellement le régime ?

Plus de 8000 militaires burundais engagées dans les forces de paix internationales (en Somalie entre autres) sont payés en devises et une partie de leur solde alimente les caisses du régime. C’est pourquoi nous avons demandé que la solde de nos soldats leur soit versée individuellement, sans passer par les autorités de Bujumbura. Mais comme cela créerait un précédent pour d’autres pays comme l’Ouganda, cela n’a pas été accepté jusqu’à présent. Si nos militaires étaient ramenés au pays, touchant à nouveau des salaires de misère, leur mécontentement affaiblirait le régime…A l’intérieur du pays, malgré les sanctions décidées à Bruxelles l’Union européenne poursuit ses programmes d’aide à la population et donc soutient encore indirectement les autorités car les fonds de ces programmes passent toujours par la banque centrale. Même indirectement, toute aide internationale contribue à financer le pouvoir.
Sur le plan international, la Chine et la Russie appuient toujours Bujumbura, pour des raisons d’intérêt et aussi par défi à l’égard des Etats Unis, tandis que des pays sont intéressés à l’exploitation des ressources minérales. Il faut dire aussi que la production de bière par la Brarudi (filiale du groupe Heineken) génère beaucoup d’argent au profit du gouvernement. N’oublions pas non plus les pays voisins, la Tanzanien, le Kenya et en particulier la République démocratique du Congo… Tous les présidents africains souffrent de la même maladie, ils veulent s’éterniser au pouvoir. Même le médiateur du Malawi, Benjamin Mkapa, m’a dit « avec un troisième mandat, je n’ai pas de problème, mais je suis contre un président qui tue son peuple… »
La Tanzanie aussi est du côté du pouvoir et l’Union africaine ne bouge même pas…

La Cour pénale internationale s’est saisie du cas du Burundi même si Bujumbura ne reconnaît plus sa juridiction. Est-ce que cela effraie le régime ?
Qui n’aurait pas peur de la CPI ? En Afrique, tout le monde a suivi le cas de Laurent Gbagbo, l’ancien président de Côte d’Ivoire et d’autres… A Bujumbura, on s’informe pour savoir qui est sur la liste de la CPI, qui sera interdit de déplacement et les enquêtes font peur au pouvoir, cela seul peut le faire bouger…

Quels sont les dossiers que vous, personnellement, avez déposés à la CPI ?
Il y en a plusieurs, et d’abord le mien : le pouvoir a tenté de m’assassiner, un motard a tiré sur moi à bout portant et quelques jours après il a été lui-même abattu. Par la suite on a tué mon fils on a tué mon gendre…
Pour les cas qui se situent à partir du 26 avril 2015 jusqu’au 27 octobre 2017, je vais rappeler le dossier du journaliste de la télévision nationale dont on a décimé toute la famille ; je me suis aussi beaucoup documenté sur le dossier des familles qui ont perdu les leurs lorsqu’on a tué plus de 200 personnes en une nuit, dans le quartier de Nyakabiga, victimes des policiers et des militaires. J’ai aussi le dossier des femmes qui ont été violées, puis tuées…
Dans tous ces cas, y compris le mien, ceux que je vise, ce ne sont pas les exécutants mais les commanditaires. Un autre dossier important est celui de la formation de milices au Congo : dans la forêt de la Kibira, au Sud Kivu, ont été formées des unités paramilitaires qui ont été ensuite installées à Muramvia, à Gitega et ailleurs encore… Il y aussi des dossiers de disparitions d’assassinats, de viols…Quelque part, on me rend responsable de l’intervention de la CPI au Burundi, et ce n’est pas faux, dans certains cas, j’étais là, j’ai tous les dossiers…

Si des miliciens Imbonerakure (des jeunes appartenant au parti du président) ont été formés au Congo, quel fut leur rôle par la suite ?

Nkurunziza est allé dans le sens de Hitler qui, lui aussi, avait formé une milice de jeunes. Protégés par le pouvoir, formés au Congo, les Imbonerakure sont aujourd’hui très forts, ils peuvent même désarmer des policiers…Au Congo, le pouvoir soutient ces formations de jeunes Burundais, mais la corruption joue aussi. Avec 500 dollars on obtient tout ce que j’on veut…Tout est possible…

Comment le Burundi va-t-il s’en sortir ?
Lorsque nous aurons à la tête de l’Etat une autorité reconnue par tout le monde, un rassembleur, cela pourrait aller vite…Y a-t-il une personnalité qui émerge ? C’est cela le combat que nous sommes en train de mener…Le président n’est plus soutenu que par les Imbonerakure et les services de renseignements, il ne dirige que grâce à la peur et la menace…

(1)Pierre-Clavec Mbonimpa, Rester debout, Entretiens avec Antoine Kaburahe, éditions Iwacu