27 décembre 2017

Comment les violences au Kasaï ont dégénéré en affrontements ethniques

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Dite de basse intensité, la crise au Congo, aggravée par le blocage du processus électoral, est l’une des plus meurtrières du moment et outre l’Est du pays, elle dévaste les deux Kasaï.
La FIDH et Justice et Paix ont mené l’enquête…

Loin des yeux…Alors que persiste le blocage politique du au report des élections, finalement annoncées pour décembre 2018, soit deux ans plus tard que prévu, le Congo, par pans entiers, glisse dans le chaos : la violence touche désormais 11 des 26 provinces du pays et a engendré 3,0 millions de déplacés et plus de 621.000 réfugiés dans les pays voisins. Naguère circonscrite dans l’Est du pays, la violence a également gagné le Kasaï où 3,3 millions de personnes vivent désormais dans l’insécurité alimentaire. Alors qu’au total, les victimes sont plus nombreuses qu’en Syrie, la situation au Congo est toujours considérée comme une « crise de basse intensité », relativement peu médiatisée. C’est pourquoi des organisations comme la Fédération internationale des droits de l’homme ainsi que la Commission Justice et Paix, après avoir mené leur propre enquête au Kasaï, dénoncent des crimes contre l’humanité et accusent les autorités d’avoir tenté d’attiser les divisions locales. Pourquoi avoir ainsi soufflé sur les braises ? Tout simplement, assurent les organisations, pour tenter de retarder autant que possible le processus électoral sinon de le rendre impossible en raison des troubles.
Dans les crises que déchirent le Congo, des tabous, qui épargnaient jusqu’à présent les intervenants étrangers, semblent désormais brisés : au Kasaï deux experts de l’ONU chargés d’enquêter sur les massacres ont été tués et leurs corps retrouvés décapités tandis qu’à Beni, l’attaque d‘une base de la Monusco a fait 14 morts parmi les Casques bleus tanzaniens. Dans les deux cas, les circonstances du drame sont plus que troubles. Au Kasaï , une longue enquête menée par RFI a établi que les deux enquêteurs de l’ONU, Michaël Sharp et Zaida Catalan, loin d’être partis au hasard à l’insu des autorités, avaient eu des contacts préalables avec des officiels. Cependant, le guide et le traducteur auxquels ils avaient eu recours travaillaient aussi pour l’ANR (l’agence nationale de renseignements) et, à la veille du départ sur le terrain, ces intermédiaires s’étaient bien gardés de traduire les mises en garde formulées par les villageois !
Les circonstances du déclenchement des violences dans le Kasaï sont connues : c’est la mort du chef traditionnel Jean-Prince Mpandi, le 12 août 2016 lors de l’assaut donné à son village par les forces de sécurité qui a embrasé la région et provoqué l’apparition d’une milice portant le nom du chef défunt, Kamwina Nsapu.
Le front ceint d’un bandeau rouge, dotés d’armes blanches, les miliciens, des jeunes de moins de 18 ans, ont semé la terreur dans les villages : ils ont ciblé les représentants de l’autorité et leurs alliés supposés, pratiqué en public des décapitations, recruté des enfants de plus en plus jeunes. Face au défi, les forces de sécurité, la police et l’armée, renforcée par des éléments ne parlant pas les langues locales ont exercé des représailles que le rapport de la FIDH juge disproportionnées : des armes lourdes dont des roquettes ont été utilisées contre des civils, les arrestations se sont chiffrées par dizaines. Mais surtout, un nombre indéterminé de civils ont été exécutés sommairement, les corps étant jetés dans des fosses communes, 87 selon les Nations unies.
A ces faits déjà connus, la FIDH et ses partenaires apportent une dimension d’ordre « ethnique » : aux affrontements entre militaires et miliciens Kamwina Nsapu se sont ajoutées des représailles dirigées spécifiquement contre des membres de l’ethnie Luba, censée soutenir les miliciens. A noter que c’est aussi parmi les Luba que l’UDPS, le parti d’Etienne Tshisekedi et de son fils Félix, recrute le plus de soutien.
Selon le rapport, une milice créée et armée par les forces de sécurité, les Bana Mura, constituée dans le territoire de Kamonia et composée de membres des ethnies Tchokwe, Pende et Tetela aurait visé spécifiquement les Luba, perpétrant les massacres à l’aide de fusils, mais aussi de machettes et de couteaux et incendiant les maisons. (Au départ, l’expression Bana Mura désignait des soldats de la garde présidentielle originaires du Katanga et fidèles au président Kabila) Plusieurs témoignages démontrent que ces massacres planifiés ont été précédés de réunions dans les villages, convoquées par des représentants des forces de défense et de sécurité.
Du côté angolais de la frontière, les enquêteurs de la FIDH ont interrogé des rescapés du village de « Cinq », dévasté par des affrontements et des massacres en mars/avril 2017. Les villageois furent d’abord terrorisés par les miliciens Kamwina Nsapu, des mineurs âgés de 5, 12 ou 15 ans, qui utilisaient des fétiches, volaient les biens et surtout décapitaient en public des policiers et des civils censés être proches des autorités. Après des affrontements intermittents avec les miliciens, les forces gouvernementales, renforcées par les Bana Mura, se sont lancées dans de grandes opérations contre les miliciens mais aussi contres les civils Luba qui furent tués par balles ou à la machette et aussi brûlés vifs dans leurs maisons. Les témoignages recueillis en Angola font aussi état de violences sexuelles, de femmes violées, mutilées, d’hommes au pénis coupé.
D’après les estimations du HCR, ces violences auraient provoqué le déplacement de 762.000 personnes à l’intérieur du Kasaï tandis que 30.000 réfugiés congolais ont été enregistrés en Angola.
Ayant elle aussi enquêté au Kasaï la Commission Justice et Paix relève que si cette vaste région, jusqu’ici relativement épargnée, a plongé à son tour dans la violence, les causes en sont multiples : les jeunes désertent les écoles pour travailler comme creuseurs dans les mines de diamants, les autorités coutumières entrent en conflit tant avec le pouvoir central qu’avec les nouvelles structures issues de la décentralisation , les milices Kamwina Nsapu sont le résultat de cette désorganisation. Justice et Paix rappelle que les crises congolaises peuvent aussi déstabiliser les pays voisins : l’Angola a déjà fermé ses frontières et averti Kinshasa qu’il ne tolèrerait pas de débordements…