30 janvier 2018

Lorsque Joseph Kabila lève la visière

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Le meilleur discours, c’est le silence… C’est en ces termes que, voici quelques années, Joseph Kabila déclinait une demande d’interview. Il a prouvé cette semaine que l’on pouvait aussi parler… pour ne rien dire, ou, tout au moins pour ne pas répondre aux vraies questions que se posent tous les Congolais. Au cours d’un entretien avec la presse, convoqué en dernière minute, le chef de la majorité présidentielle a cependant levé la visière et laissé entrevoir un personnage nouveau. Fini le « bon garçon » au crâne rasé de près, à la tenue soignée, l’éternel « homme jeune » dont la seule apparition dans les réunions internationales faisait prendre un coup de vieux à tous ses collègues, fini celui dans lequel Louis Michel voyait (il y a belle lurette tout de même…) un « espoir pour le Congo ». Barbichette blanchie, regard aigu, chevelure abondante et paroles tranchantes : l’agneau d’hier a pris visage de loup et sous les paroles ironiques, derrière le sarcasme, on devine l’acier et la glace, le fusil et la froide détermination…
Joseph Kabila s’en est pris à tous ceux qui osent le contester, ou plutôt contester son maintien au pouvoir et les méthodes utilisées pour y parvenir. La première cible est évidemment la Belgique et la flèche est facile : les assassins de Lumumba ! Voilà qui n’apprend rien à personne et les Belges eux-mêmes, organisant une commission parlementaire, ont tenté de tirer au clair leur responsabilité dans cette tragédie. Même si de nouveaux livres (le Congo s’embrase, par Hugues Wenkin, ou L’ascension de Mobutu, par Ludo de Witte) viennent rappeler que tout n’a pas encore été dit…
Sur les relations tumultueuses avec la Belgique, il y aurait tant de sujets plus récents à évoquer, qu’il s’agisse du long soutien à Mobutu puis de son abandon, du fait que la Belgique a depuis longtemps cédé sa place à d’autres intervenants ou qu’elle a toujours été la caisse de résonance de l’opposition congolaise, quelle qu’elle soit… Sans parler du fait que, par la force des choses et à cause de la multiplicité des échanges, la Belgique demeure le pays le mieux au fait des affaires congolaises…
Quant à la Monusco, là aussi l’attaque est facile : certes, la Mission onusienne a été en deçà des attentes, elle tend à pérenniser sa présence, à bénéficier d’une véritable rente de situation, sans avoir résolu le problème qui avait initialement justifié sa venue c’est-à-dire la présence des FDLR… Il faut cependant rappeler que les Casques bleus et surtout la Brigade africaine ont aidé à neutraliser le M23 et que, (comme l’Eglise catholique d’ailleurs) la Monusco a été obligée de se substituer aux carences de l’Etat. Elle nourrit et transporte les FARDC, transporte des fonctionnaires et des ONG, fait vivre des milliers d’intermédiaires congolais, propriétaires d’immeubles, assistants, chauffeurs etc.. Ce qui est vrai, c’est qu’il s’agît là d’une économie parasite et que lorsque la Monusco quittera le pays elle n’y laissera rien, sauf le souvenir, l’usage de l’anglais et des enfants qui n’auront même pas été reconnus…Mais aujourd’hui on n’ose pas penser aux conséquences d’un départ soudain de la mission onusienne et le président le sait mieux que personne.
La souveraineté, cela se conquiert et Kabila a raison de la revendiquer, mais cela se paie aussi. L’Etat congolais est il capable de se substituer à la Monusco ? En principe oui, mais cela suppose la fin du détournement des richesses et l’affectation des revenus aux vrais défis du pays, la lutte contre la pauvreté, l’emploi des jeunes, les services sociaux…
Quant à l’Eglise catholique, le président aurait été bien inspiré de ne pas l’affronter de face après l’avoir utilisée pour démobiliser l’opinion fin 2016 avant l’accord de la Saint Sylvestre: cette institution qui est tout de même vieille de 2000 ans répond à d’autres critères que ceux de la classe politique, elle a d’autres sources de légitimité, d’autres moyens de mobilisation, dans le pays et sur le plan international. Il faudrait se souvenir du président Bagaza au Burundi : il n’était pas, loin s’en faut, le pire des dirigeants du pays, même du point de vue des Hutus, mais c’est l’affrontement avec l’Eglise catholique qui lui fut fatal. Et Mobutu lui-même dut, à l’époque, tenir compte de Mgr Monsengwo et de la mobilisation autour de la conférence nationale souveraine…Aidé par une classe politique qui n’était pas capable de prendre la relève ou qui refusait le défi (feu Etienne Tshisekedi porte en cela une lourde responsabilité) il choisit de se passer d’un compromis politique, le pays s’enfonça dans le marasme et finalement c’est la solution violente qui l’emporta. On en connaît le prix….
Même les loups peuvent se fatiguer et tomber dans des pièges…

29 janvier 2018

La méthode Kagame à l’aune de l’Afrique

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Un visiteur, sortant récemment de l’austère bureau de Paul Kagame à Kigali, ne cachait pas ses sentiments : « il prend très au sérieux son rôle à la tête du « comité des réformes » de l’Union africaine et sur sa table de travail, il a déployé des plans d’action par secteurs, aussi précis que des plans d’état major… »Elu pour six mois à la tête de l’organisation continentale, Paul Kagame lui imprimera certainement sa marque. Ce sera celle d’un panafricaniste convaincu, qui fit ses premières armes en Tanzanie où il rencontra les leaders des luttes de libération d’Afrique australe. Ce sera celle d’un pragmatique, désireux de faire sortir son pays de la pauvreté, à marches forcées s’il le faut. Avec les Européens s’ils le souhaitent, mais aussi avec les Chinois, les Indiens, si cela permet d’aller plus vite. Sa marque sera aussi celle d’un homme à l’allure austère, mais à la réputation de star, habitué des sommets de Davos et interlocuteur de la haute finance internationale.
Entré sur la scène comme chef de guerre et stratège redouté, Paul Kagame, travaillant le jour, étudiant la nuit, a non seulement reconstruit un Rwanda détruit par le génocide, mais il s’est imposé par le rétablissement de la sécurité, par les succès enregistrés sur le plan économique dans un pays quelquefois appelé « Rwanda Inc… »
Assisté par un staff venu de Kigali, réussira-t-il à imprimer une rigueur identique à l’organisation panafricaine ? Il devra, en quelques mois, secouer bien des habitudes de dépendance, répondre à bien des défis et des susceptibilités… Car malgré son efficacité, son approche autoritaire ne fait pas l’unanimité et son maintien au pouvoir, légitimé par un referendum constitutionnel et des élections sur mesure, est difficile à présenter en exemple dans une organisation qui a fait de la démocratie l’un de ses maîtres mots.
Sauf que cet homme à l’allure austère séduit de plus en plus les jeunes générations du continent. Internet oblige : nul n’ignore le fait qu’il parle d’avenir et parie sur les nouvelles technologies, tous citent en exemple sa lutte contre la corruption et le comparent avec leurs propres dirigeants…

29 janvier 2018

L’Union africaine, une vieille dame qui veut être secouée

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Seul un retard de trois heures, du à un huis clos réunissant les chefs d’Etat, a fait ressembler le 30e sommet de l’Union africaine à une grand messe habituelle. Car pour le reste, la rencontre d’Addis Abeba s’est avérée différente, par plusieurs aspects. Il y eut tout d’abord l’ovation réservée à quatre présidents démocratiquement élus, (Angola, Somalie, Zimbabwe et Liberia) qui ont dit toute l’émotion qu’ils ressentaient, le Libérien George Weah suscitant, peut-être à cause de sa réputation de vedette du football, des applaudissements particulièrement nourris.
Il y eut aussi les discours très volontaristes à propos d’un continent décrit comme « à la croisée des chemins », discours stimulés sans doute par les foucades de Donald Trump et sa vision pour le moins réductrice des « pays de m… ». Avec éloquence, le Tchadien Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine, a ainsi dénoncé « la montée des égoïsmes nationaux, la banalisation de la xénophobie et le rejet de l’autre. » Bien décidé à combattre « un unilatéralisme revenu au goût du jour » il a proposé de convoquer à bref délai une conférence sur l’Afrique et le multilatéralisme. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, rompant avec les discours misérabilistes, a décrit «un continent à l’énorme potentiel, plein d’espoir et de promesses » et, au titre d’ancien Haut Commissaire de l’ONU pour les réfugiés il a vu dans l’émigration «un phénomène global positif, qui donne une impulsion nouvelle à la croissance, réduit les inégalités, jette des ponts entre des sociétés et aide à surmonter les conséquences des aller retour des vagues de croissance et de déclin démographiques ». Il a aussi exhorté les pays développés à fonder leur politique migratoire en s’appuyant sur des faits et non des mythes…
Au-delà des discours, il y eut aussi les promesses : l’Union africaine s’est donnée pour priorité de lutter contre la corruption, particulièrement ruineuse pour le continent et pour ce faire s’est dotée d’un nouveau président particulièrement efficace en ce domaine, le Rwandais Paul Kagame , qui est arrivé nimbé des succès déjà enregistrés dans son pays, considéré comme l’un des plus favorables aux affaires (« business friendly ») de tout le continent.
Le rêve d’une vieille dame
L’Union africaine, constituée en 2002, est aussi une vieille dame, héritière d’un rêve panafricaniste que partagèrent dans les années 60 trois « pères fondateurs » du continent, hérauts des luttes de libération, Kwame N’Krumah du Ghana, Modibo Keita du Mali, et Sékou Touré de Guinée. Ils fondèrent en 1963 l’Organisation de l’Unité africaine, forte de 32 Etats, dont le siège fut symboliquement installé à Addis Abeba, capitale d’une Ethiopie qui n’avait jamais été colonisée et où l’empereur Hailé Sélassié était à l’époque un symbole de résistance.
Depuis lors, malgré les divisions, dues à la guerre froide, malgré la reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) qui entraîna le départ du Maroc, revenu en force depuis lors, malgré les ingérences des anciennes puissances coloniales et l’existence de groupes linguistiques différents, malgré les crises qui secouèrent une organisation parfois présentée comme un « syndicat de dictateurs », les rêves des années 60 ne se sont jamais éteints. Il est toujours question de créer un marché unique africain, de réaliser l’intégration politique, même si les « Etats nations » sont de plus en plus jaloux de leur souveraineté et n’hésitent pas à agresser ou à piller leurs voisins…
L’Afrique continue à se battre pour obtenir un siège au Conseil de Sécurité et peser davantage à l’ONU et, plus largement, elle souhaite s’inspirer de l’exemple de l’Union européenne afin de créer, un jour, les Etats-Unis d’Afrique.
A la tête du comité des réformes, Paul Kagame simplifiera-t-il l’organigramme déjà complexe de l’organisation continentale ? Cette dernière a pour organe suprême la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement, et le « secrétariat » d’hier a été remplacé par une Commission, sorte de gouvernement composé de dix membres et siégeant à Addis Abeba, avec à sa tête le Tchadien Moussa Faki Mahamat tandis que le Conseil exécutif est composé des ministres désignés par les gouvernements des Etats membres.
Si l’OUA prônait le respect de la souveraineté des Etats et la non ingérence dans les affaires intérieures, l’Union africaine pour sa part se veut plus interventionniste, sans être nécessairement plus efficace. Elle intervint, entre autres, au Togo, obligeant Faure Gnassingbe, le fils d’Eyadéma, à organiser des élections (contestées) pour légitimer sa succession, en Mauritanie, au Zimbabwe à propos de Robert Mugabe où elle fut obligée de tenir compte d’une puissante organisation régionale, la Communauté de développement d’Afrique australe, SADC, moins fédéraliste mais plus soudée que l’Union africaine…
Le Comité pour la paix et la sécurité de l’Union africaine se montre de plus en plus actif : en 2007 une force de 8000 hommes fut envoyée en Somalie, 7000 hommes furent déployés au Soudan dans la province du Darfour, le CPS prit position aux Comores, en RDC, en Côte d’Ivoire, au Burundi. En Libye, la médiation de l’Union africaine fut court circuitée par l’intervention militaire de l’OTAN, suscitant beaucoup d’amertume sur le continent. Consciente de son potentiel économique et de son poids démographique, l’Afrique supporte de moins en moins les ingérences extérieures. C’est ainsi que l’Union africaine, en 2009, cessa de coopérer avec la Cour pénale internationale, refusant de mettre en œuvre le mandat d’arrêt international visant le président soudanais Omar el Bechir qui voyage sans problèmes à travers le continent tandis que la CPI est accusée de ne cibler que des Africains…
L’Union africaine, trop longtemps dépendante de l’aide internationale, veut désormais se doter des moyens de sa politique et une vingtaine de pays ont déjà accepté de financer l’organisation continentale au moyen d’une taxe de 0,2% sur les importations…

25 janvier 2018

Back to the future

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A lire les échanges diplomatiques entre Bruxelles et Kinshasa, on se pince, on se rappelle les coups de sang et les crises qui marquèrent la fin du régime Mobutu. A l’époque, au début des années 90, la Belgique, « maillon faible » mais influent du « front occidental », se voyait soupçonnée de soutenir l’opposition alors qu’elle plaidait pour la démocratisation. Kinshasa lui reprochait d’être une caisse de résonance de l’opposition, de mener une coopération inefficace voire paternaliste car conditionnée par le respect des droits de l’homme. Si certains acteurs du régime Mobutu, aussi cyniques aujourd’hui qu’hier, ont repris du service auprès du président Kabila, d’autres personnalités, comme She Okitundu, alors en exil, étaient à l’époque parmi les plus ardents défenseurs des valeurs démocratiques…
Les uns et les autres, à Bruxelles comme à Kinshasa, feraient bien de se souvenir de quelques enseignements du passé : réclamée par Mobutu, appliquée avec zèle par Bruxelles, la suspension de la coopération fit une seule victime, mais elle était de taille, la population congolaise. Alors déjà, la France, forte de ses capacités militaires et de ses contrats économiques, se présenta comme une solution de remplacement mais la mise du maréchal ne fut pas sauvée pour autant. Pire encore, la rupture avec la Belgique, désavouée par une population attachée à ses « oncles » les nokos, accéléra la fin du long règne de Mobutu. Faute d’une solution politique négociée à Kinshasa et soutenue par Bruxelles, c’est la voie militaire qui l’emporta et le Congo, aujourd’hui encore, pleure ses millions de morts.
Quant à la Belgique, son retrait signifia sa mise à l’écart de l’Afrique centrale et il lui fallut des années pour revenir dans le jeu et faire reconnaître à nouveau son « expertise » Aujourd’hui encore, l’expérience du Burundi devrait inciter à la réflexion : les ponts sont coupés et si le retrait de la coopération est tout bénéfice pour le budget de M. De Croo, ce pays abandonné poursuit sa dérive.
Sous aucun prétexte, les partenaires congolais, qui se battent pour leurs droits démocratiques, ne doivent être abandonnés et tout doit être mis en œuvre, y compris les compromis difficiles, pour que ne s’impose pas une « solution » militaire qui ne serait elle aussi qu’un dramatique retour en arrière.

25 janvier 2018

KInshasa veut fermer la maison Schengen

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La tension entre Bruxelles et Kinshasa vient d’atteindre un nouveau palier : dans une note qui vient d’arriver à Bruxelles, le Ministre congolais des Affaires étrangères She Okitundu demande à la Belgique de mettre fin aux activités de la nouvelle agence belge de développement (Enabel) qui a remplacé la coopération technique belge (CTB). Le document demande aussi le démantèlement du dispositif consulaire appelé « Maison Schengen ».
Cette « Maison Schengen » installée à Kinshasa à côté de l’école belge traite pour le compte de plusieurs pays européens (Belgique, France, Portugal, Autriche, Finlance, Luxembourg et Pays Bas) les dossiers des Congolais en demande de visa. Fonctionnant depuis 2010, la « Maison Schengen » est gérée par des fonctionnaires belges qui contrôlent donc le « sas » d’entrée vers la zone Schengen.
Cette réaction du gouvernement congolais fait suite à l’annonce, faite le 10 janvier dernier par la Belgique, d’une révision de la coopération belge au Congo et plus particulièrement de l’aide financière au gouvernement congolais, pour un montant de 25 millions d’euros. Dans le chef de la Belgique, il était prévu de réaffecter cette somme à l’aide humanitaire et à d’autres initiatives répondant aux besoins de la population. Si la réaction congolaise se traduit par la fermeture d’Enabel, elle pourrait mettre en péril la coopération belge toute entière, dont le montant total s’élève à 105 millions d’euros par an et qui se déploie dans de nombreux projets très concrets dont entre autres la remise en état des routes de desserte agricole. Non sans une pointe de mépris, la note congolaise affirme que la coopération belge n’est « ni indispensable aux autorités congolaises ni vitale pour la population ». Elle ajoute que « certains partenaires mieux disants peuvent par contre aligner à vue d’œil des réalisations que tant la population que les autorités congolaises utilisent avec satisfaction au quotidien ».
La note congolaise assure que la coopération belge, au lieu d’être axée sur le renforcement des structures de base pour accompagner le décollage économique du pays, serait plutôt réduite aux interventions humanitaires ponctuelles, pour ne pas dire philanthropiques, paternalistes vire missionnaires… »
Le texte issu du Ministère des affaires étrangères congolais se termine par une note « souverainiste » assurant en substance que la RDC demeure désireuse d’entretenir des relations avec des partenaires respectueux des principes d’égalité et de non-ingérence dans les affaires internes des Etats.
Au-delà de la décision de réaffecter 25 millions d’euros, Kinshasa reproche à la Belgique d’avoir pris sa décision et de l’avoir rendue publique sans concertation préalable. Plus largement, Kinshasa estime que la Belgique joue de son influence et de la présence de ses diplomates à des postes clés pour tenter d’influencer la position de l’Union européenne à l’égard de la RDC et estime que Bruxelles est (aujourd’hui comme hier…) une « caisse de résonnance » de l’opposition congolaise.
A Bruxelles, où l’on constate que d’autres pays de l’Union européenne, dont la France et l’Espagne se montrent moins radicaux, on fait le « gros dos », peut- être en espérant limiter les dégâts car d’autres mesures de rétorsion congolaises, comme la suspension des vols de Brussels Airlines, pourraient s’avérer beaucoup plus douloureuses.
Faut-il rappeler que les mesures décidées par Bruxelles sont inspirées moins par une éventuelle sympathie à l’égard de l’opposition (ainsi qu’aime à le croire Kinshasa) que par l’émotion que suscite en Belgique la répression des manifestations des catholiques dont le seul « crime » est de réclamer, dans la non violence, que soient libérés les prisonniers politiques et que le président Kabila, dont le mandat a expiré en décembre 2017, renonce clairement à se déclarer candidat à sa propre succession.

22 janvier 2018

Des gaz lacrymogènes dans une maternité

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Proche du président, parlant en son nom, ce ministre congolais était formel : les balles des fusils des forces de l’ordre ont été retirées, des consignes de modération ont été données. Ah oui ? C’était oublier que l’on peut tuer autrement, et que même dans ce Congo qui a connu toutes les formes de la violence, de la barbarie, il est encore possible d’innover. C’était dimanche après midi dans un quartier plutôt huppé de Kinshasa, aux abords de l’église du saint Sacrement à Delvaux-Ngaliéma. Sur le parvis de l’église, des marcheurs brandissent leur missel, leur chapelet et ils prient tous ensemble. A côté des bâtiments paroissiaux, une maternité, tenue par des religieuses.
Consignes ou pas consignes, les policiers, -ou les militaires déguisés en policiers, ou l’inverse, comment savoir ?-, n’ont pas hésité : ils ont lancé des grenades lacrymogènes à l’intérieur de la maternité. Huit douilles, qui avaient roulé entre les petits lits, ont été trouvées par la suite, vides. Avec leurs cris perçants, les nouveaux nés, eux aussi, avaient sans doute été jugés subversifs. Seize d’entre eux, intoxiqués par les gaz, se sont tus tout de suite, mais les religieuses ont réussi à les ranimer. Un des bébés est mort cependant, étouffé par les vapeurs empoisonnées.
La femme qui nous appelle dans la soirée pour nous décrire la scène pleure, hoquète. Entre deux sanglots, elle ajoute que dans l’église Saint François, une jeune fille de 22 ans a été tuée par balles, qu’à Lemba un jeune homme a été abattu, que le pasteur Ekofo, qui, dans son prêche tenu devant le gratin du régime, avait tenu des propos aussi critiques que ceux de Mgr Monsengwo craint désormais pour sa sécurité sinon sa vie et a du se cacher.
Redevenue plus calme, notre interlocutrice, -une femme d’un certain âge- conclut que jamais elle n’avait imaginé qu’un jour, au Congo, on tirerait sur des maternités.
Quel avenir pour ce pays où on gaze des bébés ?

22 janvier 2018

Dans un Congo cadenassé, les chrétiens ont marché face aux fusils

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Cadenassées, surveillées, mais finalement sous contrôle : Kinshasa et les grandes villes du Congo ont connu une nouvelle tension à la suite de l’appel du comité de coordination des laïcs catholiques (CLC) demandant aux fidèles de manifester après la messe du dimanche.
1. Quelle fut l’ampleur de la manifestation ?
Le samedi déjà, les forces de sécurité étaient en état d’alerte, établissant des barrages routiers, fouillant les véhicules et dans certains cas se saisissant de chapelets et de missels, les « armes » dont pensaient se munir les fidèles… La présence de Casques bleus dans les rues, en tant qu’observateurs, a peut-être empêché certains débordements.
A Kinshasa, la Monusco avance le chiffre de cinq morts mais de source officielle on assure que trois morts ont été des victimes accidentelles. Les organisateurs de la manifestation, eux, ont dénombré au moins douze morts. Dans l’ensemble du pays, 33 personnes ont été blessées lorsque les manifestants ont été confrontés aux gaz lacrymogènes mais aussi à des tirs à balles réelles. A Kinshasa cependant, des sources proches des forces de l’ordre nous ont assuré que les policiers n’avaient pas de balles dans leurs fusils et avaient reçu la consigne de ne pas ouvrir le feu, même si le docteur Jean-Baptiste Sondji, un opposant de longue date, a déclaré avoir vu un tir partir d’une auto mitrailleuse et, face à l’ église Saint François de Salles, provoquer la mort d’une jeune fille de 16 ans. A Delvaux Ngaliéma, près de l’église du Saint Sacrement, les policiers n’ont pas hésité à lancer des gaz lacrymogènes dans une maternité proche et 16 nouveaux nés ont du être placés en réanimation, un autre est mort intoxiqué par les gaz…
Dans la capitale, selon un observateur, un accord tacite aurait prévalu : les forces de sécurité avaient demandé aux manifestants de ne pas défiler sur les grands axes tout en tolérant qu’ils se déploient dans les quartiers et autour des églises. C’est ainsi qu’au sortir de la paroisse Christ Roi les manifestants ont parcouru deux kilomètres avant d’être stoppés au rond point Victoire.
Les observateurs relèvent aussi la relative résistance des manifestants: face aux gaz lacrymogènes, ils n’ont pas reculé. Et promis de marcher à nouveau.

2. Les provinces ont-elles bougé ?
A Kisangani, où la population est descendue massivement dans la rue, onze personnes ont été blessées, à Beni, 24 membres du collectif citoyen Lucha (lutte pour le changement) ont été arrêtés, des arrestations ont eu lieu à Goma, Mbuji Mayi au Kasaï s’est retrouvée totalement quadrillée. Ces faits amènent à conclure que la mobilisation citoyenne demeure intacte mais que les forces de sécurité ont également démontré leur capacité à se déployer efficacement sur l’ensemble du territoire.
3. L’appel du les laïcs chrétiens a-t-il fait tâche d’huile ?
D’autres confessions religieuses ont, à leur manière, rejoint le mouvement : le pasteur protestant David Ekofo, au cours d’une messe d’hommage à Laurent Désiré Kabila a tenu des propos aussi critiques que ceux de son collègue catholique et depuis lors craignant pour sa sécurité il a été obligé de se cacher. Les musulmans ont lancé un appel aux forces de l’ordre leur demandant de ne pas tirer sur les chrétiens et les kimbanguises se seraient également montrés solidaires du mouvement. Seules les églises de réveil ne semblent pas avoir bougé.
4. Des personnalités connues ont-elles rejoint le mouvement ?
A la tête du Comité des laïcs se trouvent des personnalités de renom comme le théologien Thierry Nlandu ou l’historien Isidore Ndaywel et depuis Bukavu, le docteur Mukwege a lancé un vibrant message aux manifestants, déclarant entre autres : « tenons bon dans la résistance, l’issue est imminente et notre peuple vaincra », ajoutant, après avoir cité Nelson Mandela et Abraham Lincoln, «nous n’avons qu’une mission, nous battre pour le retour de l’ordre constitutionnel et la restauration de la dignité de notre peuple. »
5. Quelles sont les relations entre les manifestants chrétiens et les partis politiques ?
La plupart des leaders de l’opposition (Vital Kamerhe, Martin Fayulu, Félix Tshisekedi…) ont participé aux marches, mais ils n’étaient pas à la manœuvre. Relativement déconsidérée, la classe politique a cédé la main à l’Eglise catholique et aux mouvements citoyens plus proches de la base.
6. L’objectif des chrétiens a-t-il évolué ?
Officiellement il s’agît toujours d’obtenir la décrispation du climat politique, la libération des prisonniers politiques mais dans les faits, beaucoup rêvent à un changement de régime, sans attendre les élections prévues pour décembre prochain. Quant à la « communauté internationale » c’est-à-dire les Occidentaux, elle se tâte : les Américains acceptent l’échéance de décembre, les Européens, avant de participer au financement des élections, souhaitent qu’un comité d’experts puisse accompagner, c’est-à-dire contrôler, la Commission nationale indépendante, ce que refuse le Congo, au nom de sa souveraineté. Les Français sont de plus en plus critiqués pour le soutien, supposé ou réel, qu’ils apporteraient au régime de même que l’Espagne et une campagne anti française a été lancée sur les réseaux sociaux.

20 janvier 2018

Les chrétiens du Congo se mobilisent à nouveau

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Craignant pour leur sécurité, les initiateurs du Comité laïc de coordination se cachent dans Kinshasa et des mandats d’arrêt ont été émis contre cinq d’entre eux. Les mises en garde se multiplient et une « contre- marche » a même été prévue par l’aile pro-gouvernement de l’opposition, qui soutient l’actuel Premier Ministre Bruno Tshibala, ce qui fait redouter des affrontements entre les deux groupes de manifestants. Malgré les menaces et les risques, les chrétiens congolais sont bien décidés, ce dimanche 21 janvier, à revenir dans la rue après avoir assisté à la messe du matin. Ils avaient déjà fait preuve de la même détermination en assistant massivement à la messe solennelle célébrée à la mémoire des victimes de la manifestation du 31 décembre. Durement réprimée, celle-ci avait fait huit morts sinon plus et l’archevêque de Kinshasa, Mgr Monsengwo, lors de la cérémonie d’hommage, avait dénoncé la « barbarie ».
Les revendications du CLC sont les mêmes qu‘en décembre, les organisateurs réclament la libération des prisonniers politiques et le retour des opposants, la restructuration de la CENI (Commission électorale indépendante) et aussi un engagement par lequel Joseph Kabila promettrait de renoncer à briguer un troisième mandat ou de s’accrocher au pouvoir. A première vue, rencontrer de telles exigences, qui avaient déjà été prévues dans l’accord du 31 décembre 2016, ne devrait pas être insurmontable et un geste en ce sens permettrait de décrisper une situation qui « glisse » inexorablement moins vers la prolongation de facto de l’imperium de M. Kabila, que vers une situation insurrectionnelle. En province en effet les groupes armés se multiplient, et les Nations unies expriment une inquiétude croissante.
L’entrée en scène de l’Eglise catholique, bien plus écoutée que les partis d’opposition, a changé la donne : les protestants ont rejoint la protestation, le pasteur Jean-Paul Moka, qui dirige le mouvement « psaume 23 » a décidé d’être présent avec ses partisans alors que le 31 décembre dernier il s’était abstenu de manifester. Quant aux « églises de réveil », le pouvoir a sollicité leur appui, mais elles ne se sont pas encore prononcées. Sur le plan politique, le » patriarche » Antoine Gizenga, leader du Palu, parti lumumbiste unifié, allié de la première heure du parti présidentiel, a pris ses distances et exprimé lui aussi sa profonde inquiétude face à la détérioration de la situation. Le « patriarche » croit encore que les élections pourront avoir lieu et il assure que son parti présentera des candidats à tous les niveaux et qu’il sera prêt, le cas échéant, à assurer l’imperium….
Face à cette mobilisation croissante de la population, qui exprime son désaveu du régime et son scepticisme croissant face à la promesse de voir les élections se tenir le 23 décembre prochain, Corneille Nangaa, le président de la CENI, poursuit cependant sa tâche. Imperturbable, il nous assure que le travail se poursuit : « d’ici le 31 janvier, l’enrôlement des électeurs sera clôturé au Kasaï, le 13 mars prochain nous aurons terminé de nettoyer le fichier électoral qui sera débarrassé de tous ses doublons et l’Organisation internationale de la francophonie sera sollicitée pour réaliser un audit du fichier. » Et de conclure : « nous tiendrons les délais, les élections auront lieu à la date prévue… Sauf en cas de force majeure… »

18 janvier 2018

Monseigneur Monsengwo, un “joker” inattendu

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La société civile, combien de divisions aligne-t-elle ? La classe politique, depuis le décès d’Etienne Tshisekedi, quel leader incontestable, capable de faire descendre les foules dans la rue , peut-elle présenter ? Les pressions internationales, que signifient elles ? Avec le soutien de la Chine, de la Russie, des voisins africains et peut-être de la France, il y a moyen de les contrer d’autant plus que les Etats, quels qu’ils soient, ont plus d’intérêts que de principes…
Sur le « terrain de jeu » congolais, voici quelques semaines encore, Joseph Kabila, longtemps sous estimé et enfin révélé dans sa vraie dimension, était incontestablement le plus fort. Arrivé au pouvoir en janvier 2001, après l’assassinat de son père, il s’était révélé un bon élève de Mobutu, lui-même disciple de Machiavel : capable de diviser une classe politique vulnérable, comptant sur l’efficacité de ses services de renseignement et la capacité de répression de ses forces de sécurité. Tablant sur la bonne volonté des évêques congolais qui s’étaient proposés comme médiateurs afin d’éviter l’explosion, il avait même cru, avec eux aussi, pouvoir jouer au plus malin, retarder autant que possible les échéances électorales et ne pas tenir ses promesses d’élargissement des détenus politiques.
Ayant grandi en Tanzanie, Joseph Kabila, malgré une épouse très croyante, aurait-il sous estimé la capacité de mobilisation de l’Eglise catholique, la puissance de ses réseaux associatifs, de ses moyens de communication, de ses relais internationaux ? N’aurait-il pas mesuré le fait que dans ce pays où l’Etat incarne plus l’extorsion et la contrainte que le bien commun, c’est l’Eglise catholique, aux côtés des autres confessions religieuses, qui assure une grande part des services sociaux, de l’enseignement, de la santé ?
Avoir donné à la conférence épiscopale le sentiment d’avoir été flouée après l’accord de la Saint Sylvestre a représenté une erreur politique qui n’a pas pu être corrigée par la publication de la loi électorale ni même par l’annonce de la date des élections le 23 décembre 2018. Mais il y eut pire : avoir porté la violence à l’intérieur des églises –gaz lacrymogènes, tirs à balles réelles et à bout portant sur des chrétiens en prière, arrestations- ressemble fort à une erreur fatale.
Car face au rusé président, poussé à la faute par la manifestation des laïcs chrétiens, le 31 décembre dernier, l’Eglise a sorti son joker, et il est de taille : Monseigneur Monsengwo est monté en ligne. Le cardinal de Kinshasa, indigné par les violences, n’a pas mâché ses mots :« barbarie » « mensonges systémiques » « brutalités policières ». Avec une conclusion accablante, qui vaut peut-être pour toute la classe dirigeante congolaise : « que les médiocres dégagent ».
Le pouvoir a beau démontrer que le prélat avait rencontré à Bruxelles des chefs de l’opposition (dont Moïse Katumbi) et suggérer qu’il y aurait eu collusion et manœuvre concertée, rien n’y fera : au Congo comme à Rome, le jugement de Laurent Monsengwo Pasinyia sera considéré comme parole d’Evangile et il fera date.
En effet, l’archevêque de Kinshasa est à la fois un très haut dignitaire de l’Eglise catholique et une figure marquante de la vie politique congolaise.
Originaire du Bandundu, Laurent Monsengwo, 78 ans, part pour Rome après ses études au grand séminaire de Kabwe et obtient un doctorat en Ecriture sainte à l’Institut biblique pontifical. Intellectuel de haut niveau, il maîtrise le latin, le grec mais aussi l’hébreu, l ’araméen et d’autres langues anciennes. Nommé évêque auxiliaire à Inongo puis archevêque à Kisangani, cet aristocrate de l’Eglise ne sillonnera pas beaucoup les brousses abandonnées et les paroisses rurales car en 1984 déjà il est élu président de la conférence épiscopale du Zaïre. Après qu’en 1991 le président Mobutu ait décrété la fin du parti unique, la Conférence nationale souveraine sera l’occasion d’un immense « examen de conscience » national au cours duquel s’exprimeront toutes les forces vives de la nation.
Voix nasillarde et timbre assuré, « Monseigneur » est élu président de la CNS dont il dirige les travaux avec autorité. Alors que le président Mobutu, assailli par les critiques, perd peu à peu le contrôle de la situation, qu’Etienne Tshisekedi, élu Premier Ministre, refuse d’assumer ses responsabilités et multiplie les manœuvres dilatoires, l’évêque de Kisangani semble être la seule personne sensée de cette fin de règne. Prudent, il refuse même de publier les conclusions des commissions consacrées aux « biens mal acquis » et aux assassinats. Son sens de l’Etat lui vaudra, de 1992 à 1996, d’être président du Haut Conseil de la République, érigé en Parlement de transition.
La fin du président Mobutu semble alors inéluctable : le « Guide » est miné par le cancer, il est incapable de faire face à l’avancée des troupes rebelles qui progressent inexorablement vers Kinshasa. Dans une ultime tentative, la France proposera même que l’évêque de Kisangani se voie confier, provisoirement, les rênes de l’Etat, mais il est trop tard : le 17 mai 1997 les rebelles entrent dans Kinshasa, Mobutu s’enfuit, Laurent Désiré Kabila devient président, une page est tournée.
Serein, Monseigneur Monsengwo retourne à ses charges écclésiastiques, à son diocèse, puis il est élu président du symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar et vice président de Pax Christi. Il déclarera plus tard « je n’envie pas le pouvoir politique…Si je le voulais, je l’aurais pris en 1997, avec la chute de Mobutu mais je ne l’ai pas fait car mon pouvoir écclésiastique est mille fois supérieur au pouvoir politique. »
De fait, l’Eglise catholique a besoin de cet intellectuel brillant, de cet homme d’expérience, qui n’a cependant jamais rejoint la théologie de la libération et Benoît XVI, lors du consistoire du 20 novembre 2010, l’élève au rang de cardinal.
A cette occasion, on mesure combien le pouvoir de Kinshasa mesure mal le fonctionnement de l’Eglise : dans un premier temps, par des manœuvres de coulisses, la présidence tente d’influencer la diplomatie vaticane afin d’empêcher la promotion de cet homme jugé trop proche des anciens de l’UDI (union des démocrates indépendants),des conservateurs. Cette tentative s’étant soldée par un échec prévisible, elle est remplacée par les grandes orgues : à grands frais, une importante délégation est envoyée à Rome pour célébrer l’évènement et par la suite le nouveau prince de l’Eglise sera accueilli en grande pompe à Kinshasa.
Se faisant discret sur le plan politique, le cardinal Monsengwo poursuit son ascension au sein de l’Eglise catholique : il participe au conclave qui élit le pape François en 2013, puis, en signe de confiance, ce dernier le choisit pour représenter l’Afrique au sein d’un groupe de huit prélats chargés de l’épauler dans la réforme de la Curie romaine.
Malgré ses responsabilités au sein de l’Eglise le cardinal de Kinshasa demeure l’un des hommes les mieux informés du pays : il rencontre régulièrement les évêques des autres diocèses et des 160 paroisses de Kinshasa remontent toutes les informations de la base. Il n’ignore rien des carences de l’Etat, des coupures d’eau et d’électricité, des hôpitaux défaillants, des écoles dont les élèves sont chassés s’ils ne peuvent payer le minerval. Il sait que la violence a déplacé quatre millions de citoyens, et que, plus que jamais le Congo ressemble au Zaïre de Mobutu, « un pays où tout se vend et tout s’achète ».
Mais le cardinal sait aussi qu’à l’abri des églises se rassemble la nouvelle génération. Des jeunes qui refusent la corruption du système, qui luttent pour le changement, et qui réagissent au quart de tour lorsque la conférence épiscopale déclare, après l’échec des négociations, que les citoyens devront « se prendre en charge » et qu’un « plan B » sera mis en oeuvre.
Nous y voilà. Longtemps préparé dans l’ombre, le mouvement « Telema Ekoki » (mettez vous debout) est désormais lancé et l’appel des laïcs n’est que la face visible d’une vague de fond qui secoue le pays et qui pourrait déboucher sur une « transition sans Kabila », c’est-à-dire un pouvoir intérimaire. Pour diriger cette « TSK » qui se traduirait par de nouvelles tractations politiques, le temps d’organiser de futurs scrutins, plusieurs noms sont cités, dont celui du Docteur Mukwege ou de l’archevêque de Kinshasa. Reste à savoir si ces hommes d’expérience sont réellement tentés par cette aventure à hauts risques et ne préféreront pas préserver une posture morale qui les place au dessus de la bataille…

16 janvier 2018

Isidore Ndaywel: un historien qui s’engage aussi dans le présent

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Auteur de l’imposante « Histoire générale du Congo », (éditions Duculot) l’historien Isidore Ndaywel est dans son pays ce qu’Henri Pirenne a été à l’histoire de Belgique : l’auteur d’un récit qui a contribué à forger l’identité nationale. Professeur à Kinshasa et à Paris, haut fonctionnaire à la francophonie, coordinateur des cérémonies du 50e anniversaire du pays et commissaire du sommet de la francophonie qui a eu lieu à Kinshasa en 2012, Isidore Ndaywel, est demeuré une personnalité en vue, une référence. Alors qu’il aurait pu jouir tranquillement de sa retraite, il a cosigné l’appel des laïcs chrétiens à manifester le 31 décembre dernier. Priant, marchant, s’agenouillant avec les autres, il s’est trouvé en première ligne face aux forces de l’ordre. Un nouvel appel à manifester a été lancé pour le 21 janvier. Nous avons demandé à Isidore Ndaywel ce qui l’avait poussé à un tel engagement.

Mon engagement n’est pas récent, loin s’en faut : en 1966, alors que j’étais encore étudiant à l’Université Lovanium, je me suis rendu, avec d’autres, à Kisangani et Idiofa, pour porter secours aux populations qui sortaient de la forêt où elles s’étaient réfugiées pour fuir les rébellions mulélistes et l’assaut des mercenaires. Par la suite, en rédigeant mes livres, j’ai voulu remonter à l’histoire pré coloniale et démontrer qu’une conscience nationale existait déjà dans ce vaste ensemble. Je me suis toujours attaché à faire connaître l’histoire culturelle et sociale du peuple congolais. Au début des années 90, après que la Conférence nationale souveraine ait adopté un projet de constitution qui faisait du Congo un Etat fédéral, j’ai fait traduire le texte de ce document dans les quatre langues nationales. Un exercice de vulgarisation auquel s’est opposé un certain Alain Atundu, il travaillait alors pour les services de sécurité de Mobutu et il est aujourd’hui avec Kabila.
Lors du cinquantième anniversaire de l’indépendance, j’ai organisé un colloque portant sur l’histoire du Congo mais qui parlait surtout de l’avenir. J’ai alors obtenu qu’un monument soit érigé à Kinshasa à la mémoire du premier président du pays Joseph Kasa-Vubu. J’ai aussi plaidé, avec le soutien du Belge Roger Dehaybe, pour que le sommet de la francophonie, annulé du temps de Mobutu, ait finalement lieu en 2012. Tous mes actes ont toujours été posés dans cette ligne, celle d’un citoyen engagé…
D’ailleurs j’ai toujours été engagé: dans ma jeunesse, je militais au sein de la JEC (jeunesses étudiantes catholiques) et faisais partie d’un mouvement qui s’appelait « pax romana ». J’ai aussi été marqué par ma participation au Concile des jeunes à l’abbaye de Taizé, où je me suis ouvert à l’œcuménisme. Il est donc normal qu’aujourd’hui à nouveau je me mobilise…Je ne voudrais pas qu’un jour on puise me faire le reproche d’avoir péché par omission. Qu’on puisse me dire « vous étiez là et vous n’avez rien essayé. … »
Le président Kabila avait cependant suscité de grands espoirs : dans les années 2000, afin de rétablir l’unité du pays divisé par les rébellions, il avait accepté de partager le pouvoir avec quatre vice présidents, ce qui avait permis la réunification du pays. Aujourd’hui, le risque de division est là, la guerre menace à nouveau… La loi électorale a été promulguée mais l’esprit n’y est pas. Le climat n’est pas favorable à des élections libres et apaisées.

A vos yeux, quelles sont les conditions pour avoir de «bonnes» élections ?

Il ne faut plus de prisonniers politiques, les médias publics dont la RTNC (radio télévision nationale congolaise) doivent être ouverts à tout le monde, les manifestants éventuels doivent avoir le droit de s’exprimer. Face au risque de voir se mettre en place un régime policier inacceptable,il est de mon devoir d’élever la voix. Dans ma vie, il y a une logique. Seuls ceux qui ne me connaissent pas s’étonnent de ma position actuelle…
J’ai aussi été marqué par la marche des chrétiens organisée en 1992, à laquelle j’ai participé…Aujourd’hui encore il faut lutter pour que le pays aille mieux, pour que le peuple puisse vivre en paix, que chacun puisse s’exprimer, contribuer au développement. Le redressement du Congo pourrait faire progresser toute l’Afrique…L’existence d’une importante diaspora n’est pas le moindre atout du pays. Les apports de la diaspora soutiennent les familles à Kinshasa mais aussi en province ; dans la capitale de nombreux mini- bus ont été payés par les Congolais de l’étranger. Pour beaucoup, l’aide de la diaspora c’est la sécurité sociale…

Quel est votre principal reproche à l’égard du pouvoir actuel ?

Il a plongé le pays dans une crise inutile…Les mesures de décrispation du climat politique prévues par l’accord de la Saint Sylvestre n’ont pas été appliquées, les prisonniers politiques n’ont pas été libérés. C’est pour cela que le comité des laïcs chrétiens a appelé à manifester afin que des élections sereines soient possibles. Nous avons répondu à une demande de la Conférence épiscopale qui, le 27 juin dernier, de manière pathétique, avait déclaré « le pays va mal »… Un appel avait été lancé aux hommes de bonne volonté car les prélats voulaient que les laïcs prennent le relais.

Ne craignez vous pas pour votre sécurité personnelle ?
Depuis le 31 décembre, je n’habite plus chez moi… A mon âge…Certes, j’ai pris des risques, je mesure le danger, ma famille, au moment de Noël, m’a mis en garde… Mais j’ai tenu à rester dans mon pays. Notre génération doit être un exemple pour les jeunes ; il y a eu des héros dans ce pays, et d’abord Patrice Lumumba, il y a toujours eu des résistances, même si elles ne sont pas suffisamment connues… Cet esprit de résistance est toujours là, plus fort qu’avant, avec une jeunesse qui ouvre la voie… Les Congolais, aujourd’hui comme hier, aspirent à la justice, souhaitent la paix, la dignité. Ils n’acceptent pas de se retrouver en haillons, mendiants en Angola ou à Brazzaville, refoulés en Libye, c’est la honte…
De crise en crise, ce pays vit une sorte d’adolescence attardée, qui n’en finit pas…

Quelle est la position des laïcs chrétiens face aux partis politiques ?
Nous leur adressons un message : s’ils veulent discuter avec nous, ils doivent se présenter unis. Beaucoup de personnalités politiques ont participé aux manifestations, mais dans le cadre de leurs paroisses respectives. Nous, nous ne voulons pas être récupérés. Si les politiciens veulent nous rejoindre ils peuvent le faire, mais dans l’unité. C’est dans cet esprit là que nous allons rencontrer des représentants du Rassemblement de l’opposition…
Allez vous poursuivre votre action ?
La détermination des chrétiens ne faiblit pas : une messe en mémoire de ceux qui sont morts durant la manifestation du 31 décembre est prévue dans les églises de Kinshasa. En outre, chaque jeudi à 21 heures les cloches des églises vont sonner durant quinze minutes, afin d’appeler la population à rester en éveil…Les jeunes sont mobilisés et je salue en particulier le courage des membres des mouvements Lucha et Filimbi, qui ont marché avec nous. Entre eux et nous, une synergie s’est établie, le fossé des générations a été comblé car nous partageons une ambition commune pour notre pays.

Les citoyens qui ont manifesté le 31 décembre ont-ils pris des risques physiques ?
Evidemment. Lorsque nous sommes sortis des églises pour commencer à marcher, nous ne savions pas si nous rentrerions vivants. A tout moment les prêtres nous disaient de nous mettre à genoux et nous restions ainsi, agenouillés, face aux policiers…Nous récitions le chapelet, nous tentions de discuter avec les forces de l’ordre. La mobilisation s‘est faite dans les 157 paroisses de Kinshasa et malgré les gaz lacrymogènes, malgré certaines provocations, il l n’y a pas eu de débordements, de révoltes… Il y a eu des images atroces, des blessés, des morts, bien plus de cinq comme l’affirment les autorités car l’armée a confisqué certains corps. Deux jours après la manifestation, des inondations ont fait plus de 40 morts à Kinshasa et je soupçonne les autorités d’avoir mélangé les victimes… Nous avions choisi la non violence et je me souviens encore de cette maman du troisième âge, qui discutait avec un policier qui la qualifiait de terroriste…
Je suis vraiment triste pour le Congo : en 2012, lors de la conférence de la francophonie, mon pays avait retrouvé sa réputation, son prestige. Et maintenant voilà qu’à nouveau nous reculons… Une telle fragilité est inadmissible…
La guerre ? Oui, elle redevient possible, mais on ne sait pas où elle recommencera. Mais les gens disent « advienne que pourra, nous devons prendre les risques… »Tout cela me rappelle l’année 65, Tshombe ayant rejoint la majorité, il allait être élu, mais la classe politique étant divisée l’élection était sans cesse reportée. Jusqu’au jour où un certain Mobutu prit le pouvoir…Aujourd’hui non plus il ne faut pas sous estimer la force de ce peuple réputé pacifique, mais qui vit trop de frustrations…Ce qui m’effraie, c’est le risque du chaos…Bien sûr, les élections sont prévues pour décembre 2018. Mais les conditions seront-elles réunies ? D’ici là, y aura-t-il moralisation de la vie politique ? Un contrôle suffisant ? La loi électorale a été promulguée, mais les « machines à voter » n’inspirent pas confiance, et à la tête de la Commission nationale indépendante ((CENI) Corneille Nangaa est considéré comme trop lié à Kabila… Autrement dit les risques demeurent élevés…