29 janvier 2018

L’Union africaine, une vieille dame qui veut être secouée

Catégorie Non classé

Seul un retard de trois heures, du à un huis clos réunissant les chefs d’Etat, a fait ressembler le 30e sommet de l’Union africaine à une grand messe habituelle. Car pour le reste, la rencontre d’Addis Abeba s’est avérée différente, par plusieurs aspects. Il y eut tout d’abord l’ovation réservée à quatre présidents démocratiquement élus, (Angola, Somalie, Zimbabwe et Liberia) qui ont dit toute l’émotion qu’ils ressentaient, le Libérien George Weah suscitant, peut-être à cause de sa réputation de vedette du football, des applaudissements particulièrement nourris.
Il y eut aussi les discours très volontaristes à propos d’un continent décrit comme « à la croisée des chemins », discours stimulés sans doute par les foucades de Donald Trump et sa vision pour le moins réductrice des « pays de m… ». Avec éloquence, le Tchadien Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine, a ainsi dénoncé « la montée des égoïsmes nationaux, la banalisation de la xénophobie et le rejet de l’autre. » Bien décidé à combattre « un unilatéralisme revenu au goût du jour » il a proposé de convoquer à bref délai une conférence sur l’Afrique et le multilatéralisme. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, rompant avec les discours misérabilistes, a décrit «un continent à l’énorme potentiel, plein d’espoir et de promesses » et, au titre d’ancien Haut Commissaire de l’ONU pour les réfugiés il a vu dans l’émigration «un phénomène global positif, qui donne une impulsion nouvelle à la croissance, réduit les inégalités, jette des ponts entre des sociétés et aide à surmonter les conséquences des aller retour des vagues de croissance et de déclin démographiques ». Il a aussi exhorté les pays développés à fonder leur politique migratoire en s’appuyant sur des faits et non des mythes…
Au-delà des discours, il y eut aussi les promesses : l’Union africaine s’est donnée pour priorité de lutter contre la corruption, particulièrement ruineuse pour le continent et pour ce faire s’est dotée d’un nouveau président particulièrement efficace en ce domaine, le Rwandais Paul Kagame , qui est arrivé nimbé des succès déjà enregistrés dans son pays, considéré comme l’un des plus favorables aux affaires (« business friendly ») de tout le continent.
Le rêve d’une vieille dame
L’Union africaine, constituée en 2002, est aussi une vieille dame, héritière d’un rêve panafricaniste que partagèrent dans les années 60 trois « pères fondateurs » du continent, hérauts des luttes de libération, Kwame N’Krumah du Ghana, Modibo Keita du Mali, et Sékou Touré de Guinée. Ils fondèrent en 1963 l’Organisation de l’Unité africaine, forte de 32 Etats, dont le siège fut symboliquement installé à Addis Abeba, capitale d’une Ethiopie qui n’avait jamais été colonisée et où l’empereur Hailé Sélassié était à l’époque un symbole de résistance.
Depuis lors, malgré les divisions, dues à la guerre froide, malgré la reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) qui entraîna le départ du Maroc, revenu en force depuis lors, malgré les ingérences des anciennes puissances coloniales et l’existence de groupes linguistiques différents, malgré les crises qui secouèrent une organisation parfois présentée comme un « syndicat de dictateurs », les rêves des années 60 ne se sont jamais éteints. Il est toujours question de créer un marché unique africain, de réaliser l’intégration politique, même si les « Etats nations » sont de plus en plus jaloux de leur souveraineté et n’hésitent pas à agresser ou à piller leurs voisins…
L’Afrique continue à se battre pour obtenir un siège au Conseil de Sécurité et peser davantage à l’ONU et, plus largement, elle souhaite s’inspirer de l’exemple de l’Union européenne afin de créer, un jour, les Etats-Unis d’Afrique.
A la tête du comité des réformes, Paul Kagame simplifiera-t-il l’organigramme déjà complexe de l’organisation continentale ? Cette dernière a pour organe suprême la conférence des chefs d’Etat et de gouvernement, et le « secrétariat » d’hier a été remplacé par une Commission, sorte de gouvernement composé de dix membres et siégeant à Addis Abeba, avec à sa tête le Tchadien Moussa Faki Mahamat tandis que le Conseil exécutif est composé des ministres désignés par les gouvernements des Etats membres.
Si l’OUA prônait le respect de la souveraineté des Etats et la non ingérence dans les affaires intérieures, l’Union africaine pour sa part se veut plus interventionniste, sans être nécessairement plus efficace. Elle intervint, entre autres, au Togo, obligeant Faure Gnassingbe, le fils d’Eyadéma, à organiser des élections (contestées) pour légitimer sa succession, en Mauritanie, au Zimbabwe à propos de Robert Mugabe où elle fut obligée de tenir compte d’une puissante organisation régionale, la Communauté de développement d’Afrique australe, SADC, moins fédéraliste mais plus soudée que l’Union africaine…
Le Comité pour la paix et la sécurité de l’Union africaine se montre de plus en plus actif : en 2007 une force de 8000 hommes fut envoyée en Somalie, 7000 hommes furent déployés au Soudan dans la province du Darfour, le CPS prit position aux Comores, en RDC, en Côte d’Ivoire, au Burundi. En Libye, la médiation de l’Union africaine fut court circuitée par l’intervention militaire de l’OTAN, suscitant beaucoup d’amertume sur le continent. Consciente de son potentiel économique et de son poids démographique, l’Afrique supporte de moins en moins les ingérences extérieures. C’est ainsi que l’Union africaine, en 2009, cessa de coopérer avec la Cour pénale internationale, refusant de mettre en œuvre le mandat d’arrêt international visant le président soudanais Omar el Bechir qui voyage sans problèmes à travers le continent tandis que la CPI est accusée de ne cibler que des Africains…
L’Union africaine, trop longtemps dépendante de l’aide internationale, veut désormais se doter des moyens de sa politique et une vingtaine de pays ont déjà accepté de financer l’organisation continentale au moyen d’une taxe de 0,2% sur les importations…