2 février 2018

Seule la “dignité paysanne” freinera les exodes depuis l’Afrique

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Si vous voulez comprendre pourquoi, par milliers, des jeunes venus du Soudan, d’Ethiopie, d’Afrique centrale, de Guinée, sont prêts à mourir pour pouvoir tenter leur chance en Europe, si vous voulez saisir les causes profondes de cet exode, lisez un livre qui, à première vue, parle d’autre chose, « Pour la dignité paysanne » (GRIP). Son auteur, DéogratiasNiyonkuru n’est ni philosophe, ni démographe, ni professeur d’université. Mais le terrain africain, il connaît… Ce lauréat du prix Roi Baudouin pour le développement arpente depuis trois décennies les campagnes du Burundi son pays d’origine, du Congo, du Cameroun, du Sénégal et d’ailleurs. Il a passé plus de soirées au coin du feu à deviser avec les paysans des villages et à siroter des bières tièdes qu’à fréquenter les cocktails où se retrouvent coopérants et autres spécialistes du développement. Ingénieur agronome de formation, il rentre dans son pays, le Burundi, au début des années 2000 pour y fonder l’organisation « aide au développement intégral et à la solidarité », Adisco. Ce n’est qu’après lui avoir décerné un prix couronnant une vie d’actions sur le terrain que la Fondation Roi Baudouin, s’étant rendu compte du caractère unique de l’expérience du lauréat, l’a encouragé à passer quelques mois à tirer par écrit les enseignements de son engagement. Le résultat est surprenant. L’auteur, qui a accumulé des informations de première main, fait preuve d’une grande liberté d’esprit et articule ses constats avec une telle clarté que l’on se demande pourquoi tant de chercheurs, avant lui, n’avaient pas mis en lumière d’aussi flagrantes évidences.
Car enfin, si les paysans, massivement, tentent de migrer vers les villes et de là prennent le chemin de l’Europe, c’est évidemment parce que les campagnes n’arrivent pas à les nourrir, qu’elles s’appauvrissent au lieu de se développer. Et cela après cinq ou six décennies d’aide au développement, d’investissements, des projets ! La raison d’un tel échec est simple : pas plus durant la période coloniale qu’après l’indépendance, les paysans n’ont été écoutés par ceux qui entendaient les « développer ». Il n’a pas été tenu compte de leur savoir faire, de leur capacité à s’adapter au milieu, à varier les cultures pour assurer leur sécurité alimentaire.
Depuis que les Européens ont débarqué en Afrique, les «recettes » du développement des campagnes sont toujours venues d’ailleurs, d’en haut : puisqu’il s’agissait de générer des devises au bénéfice du budget national et aussi des villes, les cultures de rente, destinées à l’exportation, ont été favorisées (café, thé, coton…)tandis qu’étaient négligées les cultures vivrières assurées par les femmes et qui nourrissaient les familles… Certes, avec l’argent des coopérations, on a construit des centres de santé, des écoles, des moulins, des puits. Et puisque l’argent venait d’ailleurs, on n’a pas hésité à creuser de nouveaux puis, à reconstruire des bâtiments mal entretenus, à lancer de nouveaux projets sur les décombres des échecs antérieurs. Mais qui a jamais songé à demander aux paysans ce que eux, ils souhaitaient, ce qu’ils jugeaient plus important pour leur communauté ? Une route afin de les désenclaver ? Un marché pour vendre leurs produits ? Une école ? A-t-on tenté de connaître les vœux des femmes, sur lesquelles repose l’économie familiale, essayé de comprendre leur système de « tontines », qui fonctionne encore mieux que les micro-crédits ?
Aujourd’hui moins que jamais, la sécurité foncière n’a été assurée : pourquoi, toujours menacés par les accaparements de terre, risquant d’être chassés sans ménagements au bénéfice de grands projets fonciers ou de compagnies forestières ou minières, les paysans investiraient ils dans la terre ? Convaincus de leur vulnérabilité, ils vivent au jour le jour et encouragent les jeunes à « prendre la route »…
Niyankuru pulvérise les « mantras » du développement : durant des décennies on a misé sur les « groupes-cibles » soit les plus vulnérables, les plus pauvres, soit les plus entreprenants qui allaient pensait-on, entraîner les autres dans leur ascension vers le progrès. Mais en privilégiant ainsi 20 % du monde rural, souligne-t-il, on a oublié les autres, les 80% qui ne se sont pas retrouvés dans les programmes….
L’auteur va loin : « chez nous au Burundi, une paysanne qui ne gardait pas ses semences pour les réutiliser l’année suivante était répudiée. » Aujourd’hui assure-t-il, « les ruraux burundais ont été détruits par l’aide, qui distribue les semences, puis qui les vend et qui, insidieusement, impose les OGM, ces graines que l’on ne peut réutiliser l’année suivante, qu’il faut donc racheter… »Sortant du débat sans fin opposant le décollage par l’agriculture ou par l’industrialisation, Niyankuru relève que, paradoxalement, ce sont les régions les plus peuplées qui génèrent de jeunes entrepreneurs très « agressifs » qui, sans émigrer vers les villes, se lancent dans des métiers non agricoles : artisanat, réparateurs de motos, vélos et autres portables, commercialisation et transformation de produits agricoles, petits commerces..
D’une lecture aisée, bien édité grâce aux efforts du GRIP, cet ouvrage devrait toucher un public plus large que celui des « spécialistes » du développement, car il apporte des clés pour comprendre les échecs du passé et propose des solutions innovantes pour l’avenir. Mais surtout, il pulvérise l’idée selon laquelle l’Afrique devrait « rattraper » les autres alors qu’en réalité, elle doit se forger des repères et des objectifs qui correspondent à ses valeurs, définir une voie qui lui soit propre. Bref imposer sa dignité, au départ de ces campagnes si souvent méprisées, mais où rodent encore le souvenir des ancêtres et l’âme des peuples…

DeogratiasNiyonkuryu, Pour la dignité paysanne, Expériences et témoignages d ’Afrique, réflexions, pistes méthodologiques. GRIP