7 février 2018

Yves Makwambala (Lucha): des anticorps apparaissent dans la société congolaise

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Libéré après avoir passé 17 mois en prison, Yves Makwambala, membre du mouvement Lucha, devra prolonger son séjour en Belgique. En effet, il risque de repasser devant les tribunaux congolais, qui réexamineront les dix charges déjà formulées contre lui en 2015, (atteinte à la sécurité de l’Etat, menaces contre la vie du chef de l’Etat, incitation à la violence…). Arrêté après les manifestations de janvier 2015 en compagnie de Fred Bauma, ce graphiste d’origine avait dessiné le logo d’un autre mouvement citoyen, Filimbi (le sifflet) lui aussi partie prenante des évènements qui secouent le Congo depuis le report des élections qui auraient du se tenir fin 2016.
« Jusqu’à présent, entre le pouvoir et les partis d’opposition, on assistait à une sorte de « pas de deux » constate Makwambala, « j’avance, tu recules.. On lance des Opérations Villes Mortes puis comme elles sont réprimées ou ne récoltent pas le succès escompté, on marque un temps d’arrêt…Mais cette fois, le 31 décembre puis le 15 janvier, le Comité des Laïcs chrétiens a changé la donne. Parmi ces chrétiens qui sortaient des églises en priant, il y avait des jeunes certes, mais aussi des mamans en habits du dimanche, de vieux papas, des jeunes filles…Un large échantillon de la population de base, de tous les milieux, de tous les quartiers… »
«L’état d’esprit est nouveau » poursuit Makwambala « alors qu’auparavant les manifestations s’accompagnaient toujours d’une certaine nervosité, que des jeunes risquaient de faire des dégâts, cette fois c’est la sérénité qui prévalait. Les consignes étaient claires et strictes : interdiction absolue de dresser des barricades, de crier des insultes ou des slogans. Chacun savait que lorsque la police empêcherait d’avancer, il fallait seulement s’agenouiller, lever les mains et prier.
Dans mon quartier, à la paroisse Saint Joseph, c‘est ce qui s’est passé : nous sommes sortis de l’église et après avoir fait 200 mètres, alors que les gaz lacrymogènes commençaient à être répandus, le curé nous a dit de rentrer. Un tel climat de discipline non violente, voilà qui change la donne et rend les morts d’autant plus choquants…»
Pourquoi les gens tiennent ils tant à manifester ? Sont ils à ce point attachés à la date des élections, voire à un certain juridisme ?
Ne vous y trompez pas : les gens ne veulent pas que Kabila parte par force, dans la violence ou le sang. Ils veulent que dans ce pays la loi soit respectée, que la transition d’un régime à l’autre soit légale, pacifique. S’ils sont fatigués du régime actuel et veulent le changement, c’est pour des raisons bien concrètes : tout le monde en a assez des tracasseries multiples, les « roulages » (amendes) de la police, les barrières des militaires, les barrages filtrants, les extorsions en tout genre, les abus d’autorité où entre autres les vendeurs de rue sont quotidiennement tabassés… Tout le monde est fatigué de la situation socio économique… Il faut que cela change…
Quel est l’effet des coupures d’Internet, voire du téléphone ?
Non seulement cela contribue à l’exaspération générale, mais c’est mauvais pour l’économie : on ne peut plus envoyer d’argent via le téléphone, les affaires sont paralysées, le manque à gagner est évalué à 20 millions de dollars… Et en même temps ces mesures sont inutiles : durant les manifestations, tout le monde a pour consigne de faire des photos, de filmer. Les portables crépitent, les images s’accumulent. On peut nous empêcher provisoirement de les diffuser, mais elles sont bien là, les crimes sont documentés. Les dirigeants doivent se rendre compte que désormais les citoyens, par un moyen ou un autre, sont informés et demandent des comptes.
Aux côtés de Filimbi, votre mouvement, Lucha, joue-t-il un rôle de précurseur ?
Nous devons être humbles… Ce qui est sûr, c’est que nos sommes des émanations de la base ; le peuple change et nous correspondons à l’esprit du temps, nous le cristallisons……Des mouvements comme le nôtre, il y en a des dizaines, des centaines, à travers le pays…
On peut nous couper la tête, des milliers de jeunes, de citoyens prendront la relève…
Ces mouvements se caractérisent aussi par un refus absolu de la corruption. A quoi correspond ce nouveau radicalisme ?
Peut-être s’agît il d’anti-corps ? Comme si l’organisme du Congo, depuis trop longtemps attaqué par un virus, celui de la corruption, des anti-valeurs, avait soudain décidé de réagir… En 60, les Congolais n‘avaient pas du se battre pour obtenir leur indépendance et faute de combat, ils n’avaient pas été structurés. Mais peut-être que la bataille a lieu maintenant, alors que nous avons touché le fond…
Ce que nous reprochons à Joseph Kabila ? C’est simple : le pays est en plus mauvais état que celui qu’il a trouvé, nous sommes descendus plus bas encore. Après 17 ans, rien ne s’est amélioré. C’est bien pour cela que Mgr Monsengwo a parlé de « médiocres », qu’il a dit qu’ils devaient dégager. Ce n’est pas un appel au putsch, mais, tout simplement, à l’alternance…