15 février 2018

L’équation de Sisyphe

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C’est une équation vieille comme le monde : l’argent, le pouvoir et le sexe. Elle s’est appliquée dans l’affaire Harry Weinstein, elle se révèle aujourd’hui à propos d’Oxfam. Il faut dénoncer, s’indigner, évidemment. Et faire en sorte que cela ne se reproduise plus ou que tout au moins cela s’arrête. Que les femmes puissent parler, briser le consensus mou qui rendait acceptable ces scandales à répétition.
Mais en même temps, il ne faut pas faire semblant de découvrir des évidences. Car enfin, pour quiconque a quelque peu voyagé, les faits crèvent les yeux : partout où il y a des différences de statut social, de moyens financiers, des rapports de pouvoir ou de prestige, le sexe s’installe sur des bases inégales. Il suffit de se promener sur les plages d’Afrique, d’Asie ou des Caraïbes pour voir que les touristes issus de nos contrées ne sont pas plus indifférents aux tentations que les humanitaires ou que les militaires en opération, ou que les journalistes. A-t-on oublié la colonisation ? Pour ne prendre que le seul exemple du Congo belge,a-ton oublié que les premiers Belges, ou Européens de manière générale, à gagner l ’Afrique centrale venaient seuls et qu’ils avaient tôt fait de se trouver une « ménagère » qui partageait leur quotidien, la cuisine et aussi le lit. De nombreux métis sont nés de ces unions temporaires,et ils peinent aujourd’hui encore, à être reconnus par les honorables descendants de leurs lointains géniteurs. Et croit on que les missionnaires qui vivaient au fond des brousses étaient tous de purs esprits ? Ils enseignaient la religion, disaient la messe, se chargeaient de l’enseignement, mais certains d’entre eux avaient des manières bien particulières de christianiser les bons sauvages, parmi lesquels de nombreux jeunes garçons.
Les « hauts faits » des mercenaires ont défrayé la chronique des années 60, mais par la suite les pratiques ont persisté : partout où l’on envoyait des militaires blancs, des « femmes libres » suivaient. Aujourd’hui encore, la présence de Casques bleus est souvent synonyme de prostitution, d’enfants métis que les Nations unies ne reconnaissent pas. Il arrive cependant que des abus soient sanctionnés (dans le cas du contingent marocain qui fut retiré de l’Ituri par exemple). Les militaires incriminés sont alors traduits devant les tribunaux de leur pays d’origine et les victimes, jamais dédommagées, sombrent dans l’oubli.
Evidemment, des promesses sont faites, des mesures sont envisagées « tolérance zéro » devient peu à peu autre chose qu’un slogan… Mais dans la réalité ? Les relations entre hommes et femmes sont ainsi faites que, sous toutes les latitudes, le pouvoir et l’ argent sont l’une des composantes de l’attirance.
En Afrique, les Chinois sont à peu près les seuls à échapper à la tentation, non par vertu mais parce que, touchant leur solde dans leur pays, ils ont peu de liquidités…A quoi s’ajoute un relatif manque d’attirance…
On a raison, évidemment, de s’indigner, de rehausser les barrières morales, de lutter contre l’impunité, contre les abus. Mais il faut se garder de désigner une seule cible, qu’il s’agisse hier du monde du cinéma ou du pouvoir politique, ou, aujourd’hui les humanitaires ou , demain sans doute, les militaires, les journalistes…Il faut aussi, humblement, se souvenir de la nature humaine et au nom de la civilisation, essayer de dompter l’animal qui ne dort jamais qu’à moitié…Il s’agît là d’une tâche qui, sous toutes les latitudes, s’apparente à celle de Sisyphe…