11 mars 2018

Le dernier voyage de Bernard Gustin, patron de Brussels Airlines

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Douala, envoyée spéciale,
Les ceintures sont attachées, le décollage pour Douala est imminent. Menu en main, Bernard Gustin se présente à chaque passager de la classe affaires : « bonjour, je suis le CEO de la compagnie ; si vous avez des remarques à formuler, n’hésitez pas… »La vingtaine de chefs d’entreprise qui participeront à cette quatrième version de « Bike for Africa » n’ont pas de désir particulier et reconnaissent que s’ils sont là, c’est avant tout pour être, une dernière fois, aux côtés de leur ami « Bernard ». Quant au personnel de bord, il salue chaleureusement le patron auquel, au retour, des hôtesses feront la bise tandis qu’au bureau de Brussels Airlines à Douala, Gustin recevra une statuette représentant un joueur de tennis…
Tout est allé tellement vite depuis 5 février…Lors de ce dernier conseil d’administration de Brussels Airlines, Bernard Gustin et son directeur financier De Raymaeker ont été virés par les patrons de Lufthansa qui ont fait le pari de développer la compagnie low cost Eurowings, afin d’en finir avec la suprématie de Ryanair. « Pour cela, ils avaient besoin de 50 avions supplémentaires et ceux de Brussels Airlines faisaient l’affaire » assure un familier du dossier… Jusqu’au bout, Gustin s’est battu : il a défendu « son bébé », refusant que Brussels Airlines se transforme en simple compagnie low cost, argumentant en faveur du « hub » que représente Bruxelles, au cœur de l’Europe, avec des fréquences quotidiennes sur l’Afrique… »
« Sur les décombres de l’ancienne Sabena, nous avons reconstruit une image très forte » rappelle aujourd’hui le CEO. A la veille de sa faillite, la Sabena avait 80 avions et transportait 12 millions de passagers. Nous, avec 50 avions, nous comptons 10 millions de passagers…Devenus bénéficiaires, nous ne demandions plus rien aux Allemands… » Sauf que ces derniers, depuis 2016, contrôlaient 100% du capital de la compagnie : ils avaient refusé que Brussels Airlines rembourse les prêts antérieurs et avaient racheté le solde des 55% restants pour un « prix d’ami », prévu dans les accords initiaux, soit 2,5 millions d’euros, une somme ridiculement basse…
En réalité, tout s’est joué lors de l’avant dernière réunion du conseil d’administration, en novembre 2017. Bernard Gustin avait alors plaidé en faveur du « hub » bruxellois vers l’Afrique. Opposé au projet low cost, il avait mis en avant l’expertise de son personnel, la fidélité des passagers, le fait que les droits de trafic vers l’Afrique demeurent la propriété de l’Etat belge. Il avait aussi rappelé les handicaps de Düsseldorf comme futur point de départ vers un continent en pleine expansion… Rien n’y a fait. Les Allemands, sans ménagements, l’ont fait taire et les menaces n’ont pas tardé : « encore un mot, et on vous accuse, dans la presse, de mauvaise gestion… »Alors que la société était en bénéfice, un texte assassin sera d’ailleurs publié dans la presse allemande…
L’un des témoins de la réunion se souvient de l’attitude d’Etienne Davignon, président du Conseil d’administration : « alors qu’en 2001, avec Maurice Lippens il avait lancé l’idée de la compagnie, qui sans lui n’aurait jamais vu le jour, ici, il n’a pas ouvert la bouche ». Plus tard, avant la dernière rencontre de février 2018, -celle où Gustin sera congédié- Davignon déclarait encore : « je ne sais pas encore ce que je vais dire aux Allemands » Et pourtant, c’était tout vu : au cours de la réunion, ces derniers, publiquement, assurèrent à Davignon qu’ils étaient contents de savoir qu’il restait…
Alors qu’en 2008 il avait assuré qu’il n’était là que pour deux ans, dix ans plus tard, le vicomte, sans jamais envisager de démissionner, avait réussi, lui, à demeurer à bord…
Deux jours après le départ, les 80 participants à l’expédition Bike for Africa campent sur la pelouse du monastère de Melong, dans l’Ouest du Cameroun, en pays bamoun. L’équipe chargée de la logistique a dressé les tentes igloo, les douches mobiles, les WC portables que chacun gère au mieux. Le soir, après un parcours de 80km et plus de 1000 mètres de dénivellés, le buffet dressé sous un auvent blanc ressemble à un décor de mariage. Il y a déjà des bras bandés, des genoux écorchés, des coups de soleil, des symptômes de déshydratation, mais le moral est bon. Le long des pistes rouges, les enfants ont crié « courage les Blancs » et ils ont applaudi les premiers du peloton ; une cultivatrice, sa houe d’une main et son portable de l’autre, a suggéré qu’on lui envoie directement sa photo sur whatsapp… Ephrem, Emmanuel et deux autres Camerounais, cadres de la société belge Socfin productrice d’huile de palme se sont accrochés vaillamment au peloton de tête mais, épuisés ils admettent « qu’aux côtés de ces Flamands têtus, on a beaucoup appris sur les techniques du vélo mais aussi sur le mental, qui fait la différence… »
Herman Carpentier, le «père » de Bike for Africa » se souvient de la première expédition, au Rwanda et Burundi, voici huit ans. « Lorsque j’ai lancé l’idée, Gustin a marché tout de suite. A son arrivée à la tête de Brussels Airlines, il ne connaissait pas l’Afrique. Mais il y a tout de suite pris goût, mesurant l’ importance des relations avec ce continent en pleine expansion. Pour lui, non seulement il fallait renforcer l’esprit d’équipe au sein de l’entreprise, mais aussi initier nos jeunes recrues à l’Afrique, puisqu’ils allaient y consacrer une part importante de leur carrière… Après les Grands Lacs, nous sommes allés en Ouganda, au Sénégal et en Gambie. A chaque fois, les volontaires payaient eux-mêmes séjour et voyage et se faisaient sponsoriser à raison de 1000 euros par personne…Quant aux « golden sponsors » les « grands patrons » invités directement par Gustin (Deloitte, Belfius,Lampiris, Rossel, la RTBf, Abelag, Adecco, entre autres…) leur contribution s’élève à 10.000 euros par personne. »
Jorg Beissel, membre du conseil de direction d’Eurowings, n’est jamais venu en Afrique mais gravir les montagnes en vélo est son sport favori. Au Cameroun, non seulement il est passé en tête sur les sommets, mais il reconnaît avoir compris bien des choses : « j’ai été frappé par la relation très particulière du personnel de Brussels Airlines avec le continent, par l’esprit d’équipe qui anime tous les participants, quelle que soit leur fonction professionnelle. » Il assure que « ce qu’il apprécie surtout, c’est le principe de l’aide directe aux populations : un chèque de 12.500 euros pour réparer le toit de l’école de Fumbot, un gros don de 140.000 euros au bateau Mercy Ship arrimé pour dix mois à Douala… »
A l’étape de Bangourain, où tout le monde campe sur la pelouse de l’école bilingue français anglais, Gustin, noirci par le soleil et la poussière des roches volcaniques, semble avoir retrouvé le moral. Avant de se glisser dans sa tente igloo, il laisse remonter les souvenirs : « au sein de Brussels Airlines, la solidarité est très forte…Comment oublier qu’au lendemain du 22 mars 2016, alors que notre aéroport avait été détruit par les attentats et que les premiers vols partaient de Liège, tout le personnel, dès l’aube, s’est présenté. Pour aider, de n’importe quelle façon…Et comment oublier qu’au moment de l’épidémie d’Ebola, nous avons été la seule compagnie à desservir des pays comme la Guinée ou le Liberia, frappés par le virus. Personne ne s’est désisté et ce sont nos avions qui ont amené les équipes médicales, transporté les vaccins… L’engagement, c’est cela aussi… »
Certes, il est trop tôt pour en parler, mais Gustin, au cours de ces soirées africaines déchirées par les cris d’oiseaux et les ronflements des cyclistes, rêve déjà de reprendre des vols vers l’Afrique : « mais avec qui ? Vu les risques du transport aérien, il faut avoir les reins solides, compter sur un adossement fort, sur le soutien d’une grande compagnie… » Depuis la tente d’à coté, l’un de ses voisins de camping rêve déjà tout haut : « Heathrow est saturé, pourquoi ne pas tenter le coup avec British Airways ? »
Sept jours plus tard, l’aventure se termine déjà. Grands patrons, pilotes, hôtesses, mécaniciens, logisticiens, tout le monde se ressemble : maillot vert pomme, genoux éraflés, peau couleur ocre balafrée par la poussière et le soleil. Ilse Verhelst, pilier de l’organisation, a troqué son short pour une tenue d’hôtesse et à chaque participant elle offre une antilope de bois, symbole du Cameroun. Vers la fin de la cérémonie, sa voix se brise lorsqu’elle évoque « our beloved company » et qu’elle tend à Gustin un maillot vert et blanc sur lequel chacun des participants a apposé sa signature.
L’ovation debout a duré longtemps.