30 mars 2018

Entre Bruxelles et Kinshasa, des rapports sibériens…

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Retenu ? Suspendu ? En congé forcé ? Depuis le 29 janvier, Bertrand de Crombrugghe, ambassadeur de Belgique à Kinshasa a quitté son poste, rappelé à Bruxelles en consultation à la suite de la brouille entre la Belgique et le régime Kabila. Initialement, il n’était parti que pour quelques jours, avec un bagage léger, mais voilà qu’à l’issue d’une série de réunions au département des Affaires étrangères, il a annoncé qu’il allait prendre des vacances… En son absence c’est le consul de Belgique à Lubumbashi, Philippe Bronchain, qui « assure » les affaires courantes, sans que sa présence rassure réellement la petite communauté belge qui se sent de plus en plus mal aimée.
Aujourd’hui sibérien, le froid entre Bruxelles et Kinshasa s’est installé depuis 2016. Où est le temps où Armand de Decker, Didier Reynders et Louis Michel s’envolaient pour Kinshasa puis Lubumbashi pour souhaiter « bon anniversaire » à un président dans lequel ils plaçaient encore beaucoup d’espoir et offraient de luxueux boutons de manchette à un homme qui préférait encore arborer des tenues sahariennes dont il relevait les manches ?
C’est en 2016 que le vent a réellement tourné, lorsqu’il est apparu que l’engagement constitutionnel de tenir des élections d’ici la fin de cette cinquième année de deuxième et dernier mandat ne serait pas tenue. Auparavant, l’ambassadeur Latschenko, un ancien d’Afghanistan qui n’avait pas froid aux yeux, avait été remplacé par Bertrand de Crombrugghe. Ce dernier, alors qu’il était en poste à Moscou, avait été mêlé à l’affaire Suleiman Karimov . Lié aux protagonistes du Kazakhgate, ce ponte du régime avait invité le diplomate belge sur son yacht, de bonnes relations qui lui avaient permis de recevoir un visa pour la Belgique. La voie de garage indiquée à l’ambassadeur le mena à Genève, où il passa beaucoup de temps à suivre les travaux de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, puis à Kinshasa où il se démarqua de son prédécesseur par une attitude plus conciliante, dictée peut-être par sa relative faiblesse.
C’est qu’à Bruxelles, dès l’été 2016, en minimisant la capacité de temporisation des Congolais, maîtres des tempos longs de l’histoire, on s’était engagé dans une course de fond aux côtés des successeurs possibles de Kabila : le ministre Reynders avait lui-même patronné, à Genval, une réunion rassemblant une large part de l’opposition congolaise. Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga fut littéralement adoubé comme chef de file tandis qu’ Etienne Tshisekedi le vétéran de l’UDPS apparut flanqué de son fils Félix, présenté comme son éventuel successeur.
L’année 2016 s’étant terminée sans élections et la situation étant devenue explosive, les évêques du Congo réussirent à conclure l’accord dit de la Saint Sylvestre, prévoyant des élections en 2017 et, entretemps, la mise en place d’un gouvernement dirigé par un Premier Ministre issu de l’opposition. Bruxelles se réjouit de cet accord, y voyant une nouvelle source de légalité, mais la mort d’Etienne Tshisekedi, qui aurait du diriger le Comité de surveillance des accords (CNSA) plongea son parti dans le désarroi. Joseph Kabila, habile manœuvrier, suggéra à l’opposition de lui proposer trois noms pour le poste de Premier Ministre, ce qui suscita, sans surprise, une âpre bataille qui fut tranchée d’autorité par la nomination du Premier Ministre actuel Bruno Tshibala. Ce dernier avait accompagné Etienne Tshisekedi et son parti l’UDPS durant des décennies et cet homme qui, à l’époque ne possédait même pas une maison à Kinshasa, fut aussitôt accusé par ses rivaux de s’être laissé acheter par un Kabila utilisant désormais les mêmes méthodes que Mobutu… Didier Reynders assura aussitôt que l’esprit des accords de la Saint Sylvestre n’avait pas été respecté. Même si le jugement était exact sur le fond, le ministre, en le formulant de manière abrupte, s’enfonçait davantage encore dans la « cuisine politique » congolaise pour ne pas dire dans le poto poto, ce qui fut mal perçu à Kinshasa.
Tout au long de l’année 2017 la crise s‘est accentuée, non seulement au Congo, mais aussi entre Kinshasa et Bruxelles : dans le pays, la violence s’est étendue, en particulier dans le Kasaï et en Ituri, jetant le doute sur la faisabilité des élections, la dépouille d’Etienne Tshisekedi n’a toujours pas été rapatriée… Alors que Moïse Katumbi était souvent reçu aux Affaires étrangères et apparaissait comme le favori des Belges, Kinshasa soupçonnait la Belgique d’avoir aidé l’Europe à dresser la liste des personnalités congolaises sanctionnées et interdites d’accès sur le territoire de l’Union. En réalité, alors qu’auparavant la diplomatie belge agissait plutôt en coulisses, sous Reynders, elle tenta d’affirmer son leadership sur le Congo, Bart Ouvry représentant l’Union à Kinshasa tandis qu’à Bruxelles c’est Koen Vervaeken qui est directeur Afrique de l’Union. Même la députée socialiste européenne Marie Arena, très active au Parlement européen et prônant une politique de sanctions, est perçue par Kinshasa comme une autre facette d’une politique belge offensive.
Le camouflet subi lors de l’inauguration de la nouvelle ambassade de Belgique a traduit le malaise : alors que l’ambassadeur de Crombrugghe avait averti Bruxelles du fait qu’aucun officiel n’aurait l’autorisation d’assister à la cérémonie, Didier Reynders tint à faire l’aller retour mais, comme frappé par une « fatwa » présidentielle, il ne rencontra aucune personnalité congolaise.
Les manifestations des chrétiens congolais ont évidemment aggravé la situation. L’opinion belge a été choquée par l’usage excessif de la force, par des images montrant des policiers profaner des églises et tirer à balles réelles sur des chrétiens, à tel point que le pouvoir politique, se sentant soutenu par la population, a durci les mesures : Alexander de Croo a annoncé, par voie de presse, la réaffectation de 25 millions d’euros destinés à la coopération, frappant ainsi la population congolaise plus que l’élite au pouvoir.
Les mesures de rétorsion n’ont alors pas tardé : réduction des fréquences de Brussels Airlines (et cela alors que les Allemands menaçaient de faire disparaître le hub africain de Bruxelles au profit de Düsseldorf) fermeture des consulats à Lubumbashi et à Anvers. Mais surtout les Congolais démontrèrent que, pour se tirer une balle dans le pied, ils étaient aussi doués que leur ancien colonisateur : la fermeture de la Maison Schengen, une mesure destinée à sanctionner la Belgique, prive désormais 12.000 demandeurs de visa congolais d’accéder à l’espace européen, ce qui provoque un vif mécontentement au sein de l’establishment…
Aujourd’hui, l’impasse est totale : une délégation belge composée de représentants du Premier Ministre, de Didier Reynders et d’Alexander de Croo s’est rendue discrètement à Kinshasa pour tenter d’évaluer la situation (alors que l’ambassadeur restait en Belgique…) mais une deuxième réunion qui aurait du se tenir à Bruxelles n’a pas eu lieu, les personnalités désignées par Kinshasa pour y assister étant interdites de séjour en Europe…
Il n’est pas sûr que la diplomatie belge, qui s’est avancée à découvert loin de sa « zone de confort » traditionnelle, sous estimant la ruse d’un Kabila capable de reculer pour encore gagner du temps, soit suivie par ses alliés européens, un peu surpris de ce radicalisme inusité. Du côté français en tous cas, on joue cavalier seul dans le plus grand pays francophone d’Afrique. Quant au Vatican, inquiet par les risques de dérapage, il aurait lui-même conseillé aux évêques congolais de s’engager à fond dans la perspective des élections et d’abandonner la voie dangereuse d’une « transition sans Kabila » qui, dans un premier temps, serait inévitablement synonyme d’un surcroît de violence.
Didier Reynders, privé d’ambassadeur sur le terrain, , demeure bien seul sur la ligne de crête où il a choisi de cheminer…