24 avril 2018

Quand l’or du Kivu passe au dessus de la tête des habitants de Luhwindja

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Luhwindja, Sud Kivu,

Labourée par les camion citernes, déchirée par le passage des lourds engins de chantier transportés sur des semi remorques, la route, que les pluies diluviennes transforment en piste boueuse, ne monte pas plus haut que Luhwindja. Tout en haut de la colline, on aperçoit les barrières qui ferment l’entrée de la mine exploite par l’entreprise canadienne Banro. Là bas, on ne passe plus, l’exploitation industrielle de l’or du Kivu a chassé les paysans qui ont du se replier plus bas dans la vallée. Les déversements de mercure ont aussi empoisonné les cours d’ eau où s’abreuvait le bétail et la terre des sommets a été retournée comme une crêpe par des excavatrices géantes, fouaillée, égrenée jusqu’à ce qu’elle livre les paillettes dorées qui seront fondues sur place et transformées en lingots. Les gens de Luhwindja, eux, descendent chaque matin vers la rivière en glissant dans la boue, bottés, harnachés, transportant des pelles et des pioches. Durant des heures, sur le carré minier qu’on leur a laissé au fond de la vallée, il creusent des galeries mal étançonnées où seuls peuvent se glisser de jeunes garçons minces comme des anguilles; ils tamisent la terre sur la rive, essaient de recueillir eux aussi quelques milligrammes de cet or qui est à la fois la richesse et la malédiction de la région. Chaque soir, un petit avion quitte les sommets où se trouve la mine industrielle. Il prend la direction de Bukavu et de l’héliport aménagé au pied du l’hôtel Orchids où se réunissent régulièrement les grands opérateurs miniers. Appuyés sur leur pelle, les creuseurs suivent l’appareil des yeux « c’est notre or, transformé en lingots, qui part ainsi vers l’étranger, et nous, on ne nous laisse rien, sauf quelques miettes ». Il savent que l’entreprise ne s’arrêtera pas aux sommets, que la terre de leurs ancêtres, de Twangiza jusque Kamituga en passant par Lugushwa et Namoya sera systématiquement broyée et que sur ces vastes étendues devenues stériles, il ne restera rien pour les populations locales.
Mais en attendant, tout en remâchant sa colère, on vit, on s’accroche. Chribagula, trop vieux pour descendre vers la mine, est assis sur ses casiers de bière et attend le retour des creuseurs. Parmi ses sept enfants, il a du choisir celui qui ira à l’école, et les autres, faute de moyens, deviendront creuseurs à leur tout. Plantées le long de la route, des cahutes proposent de la bière, des brochettes, des bananes. Des femmes, véritables bêtes de somme, transportent vers les hauteurs des sacs plus hauts qu’elles ou descendent du ravitaillement vers le site minier. En fin d’après midi, des filles en perruque, serrées dans des pagnes bariolés se glissent entre les cabanes. Tenant à la main leurs escarpins pointus, elles trébuchent dans la boue mais sourient d’un air engageant. C’est qu’à la tombée de la nuit, alors que la musique se fait plus forte, les creuseurs vont remonter. Il sera temps alors de délester les plus chanceux, le temps d’une passe sur des châlits de bois dépourvus de matelas.
La taille mince, la mine arrogante avec ses boucles d’oreille et son pull neuf, Angeline Bubanza, 22 ans, regarde de haut ses consoeurs d’hier. Elle toise les hommes sans baisser le regard, décourageant les plus entreprenants en leur assénant « comment osez vous me proposer 5000 francs congolais pour une passe (moins de trois dollars…)… alors que moi, en réparant un chassis de voiture, je gagne 15 dollars facilement ? » Dans les locaux d’Action pour la promotion de l’enfant et de la femme, APEF, une organisation locale mise sur pied par le docteur Mukwege qui vient quelquefois saluer ses anciennes patientes, Angeline est fière de retracer son parcours.
Son père est mort alors qu’elle avait neuf ans et, à quinze ans, alors qu’elle était en deuxième année du secondaire, sa mère n’a plus pu payer ses frais scolaires. « Même mon uniforme, que je lavais le soir pour le remettre le matin, tombait en morceaux…Je ne pouvais plus continuer. C’est alors qu’une voisine m’a proposé de l’accompagner au carré minier. Couchant avec des mineurs, j’ai pu m’acheter des robes, des souliers; je ne demandais que 1500 francs congolais (un dollar), mais en travaillant beaucoup, j’arrivais à gagner quelque chose. J’avais quinze ans lorsque je me suis retrouvée enceinte, des dizaines d’hommes auraient pu être le père de ce garçon. Un an plus tard, une fille est arrivée, et j’ai commencé à avoir des infections… C’est alors que l’APEF m’a contactée, me proposant de suivre des cours. Au lieu de la couture, de la vannerie, j’ai choisi la mécanique, nous étions huit filles et 46 garçons et cela me plaisait, on étudiait de 8h du matin jusque 15 heures. Par chance j’avais échappé au sida et, après avoir été soignée, j’ai pu faire un stage dans un garage à Bukavu. »
Sans sourire, le regard sévère, Angeline assure : « là, j’ai montré que j’étais la meilleure et je suis devenue le chef d’une équipe de 13 garçons. J’ai appris à me faire respecter. Aujourd’hui, je suis contremaître dans un atelier où on répare des voitures, des camions. Les femmes en sont capables, autant sinon plus que les hommes… »
La taille haute, pressée de retourner au travail, Angeline conclut : « APEF m’a donnée de la valeur… La preuve, comme je gagnais ma vie, j’ai trouvé un « mari légal » avec lequel j’ai eu deux autres enfants. Ils sont donc quatre, et ils iront tous à l’école, je vous l’assure… »
Partout, au Sud Kivu et ailleurs, des associations locales, soutenues par l’aide étrangère, tentent ainsi d’aider les plus pauvres, les plus abandonnés des Congolais.
Absent à Genève où se retrouvaient les donateurs, le gouvernement congolais n’est pas présent à Luhwindja non plus, sauf pour percevoir les taxes routières et multiplier les tracas, tandis que les redevances de Banro, lorsqu’elles sont payées, vont directement à Kinshasa.