30 avril 2018

Comment les Russes sont arrivés à Bangui…

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Le président centrafricain Faustin-Archange Touadera pourrait être l’invité surprise du prochain Forum économique de Saint Pétersbourg le 26 mai prochain, auquel assistera probablement Emmanuel Macron.
C’est que ce pays parmi les plus pauvres du monde, déchiré par les groupes armés qui sévissent jusqu’aux portes de la capitale Bangui, pourrait bien représenter un atout majeur dans la partie d’échecs planétaire que livre Vladimir Poutine. En effet, même si elle est riche en or, diamant, uranium et sans doute pétrole, ce sont moins les ressources naturelles de la Centrafrique que sa situation stratégique qui soudain pèsent dans la balance : ce pays, l’un des moins connus de la planète, jouxte le Soudan, déjà soutenu par la Russie et la Chine, a pour voisin le Tchad dont le président Idriss Deby est l’un des meilleurs alliés de la France, de même qu’ à Brazzaville le président Sassou Nguesso. Mais surtout, le fleuve Oubangui, affluent du Congo, fait la frontière avec la République démocratique du Congo, un pays qui pourrait se trouver à la veille de troubles importants si les élections prévues pour le 23 décembre prochain étaient une nouvelle fois postposées. Aujourd’hui déjà, la Chine est un partenaire majeur de la RDC en raison de ses investissements dans le cuivre et le cobalt au Katanga tandis que Pékin envisage de construire deux routes commerciales intermodales reliant les côtes de l’Océan Indien à celles de l’Océan Atlantique. Via Bangui, Vladimir Poutine vient d’avancer ses pions dans la partie d’échecs qui se joue au cœur de l’Afrique.
En toute discrétion, tout s’est joué le plus simplement du monde. Ainsi que nous l’a expliqué le président de la République centrafricaine, la mission européenne Eutem a terminé, en 2017, la formation de deux bataillons de la nouvelle armée centrafricaine (FACA) mais ces 1300 hommes prêts à affronter les milices armées et à défendre les institutions se sont retrouvés sans armes ni équipement, l’Union européenne n’ayant pas pour mandat de les leur fournir.
Le président Touadéra s’est alors adressé à Emmanuel Macron et lui fait part de ses besoins. Le président français a suggéré de doter les FACA d’une cargaison d’armes saisies au large de la Somalie, des armes destinées aux « shebabs », les milices islamistes qui sévissent sur les côtes de l’Océan Indien. Cette livraison aurait été assurée par les Français, moyennant l’accord des autres pays membres du Conseil de sécurité. Lorsque Faustin-Archange Touadéra s’adressa aux cinq membres du Conseil de Sécurité, la Russie mit son veto, arguant que des armes destinées à des groupes terroristes devaient être détruites et non recyclées…Ce veto fut assorti d’une offre : Moscou proposa, gratuitement, de fournir les armes nécessaires à l’équipement des deux bataillons. A condition, une fois de plus, que les autres membres du Conseil de sécurité marquent leur accord. Ce qui fut obtenu, sans trop de peine : après une rencontre à Sotchi entre le président centrafricain et le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, Moscou demanda officiellement au Conseil de sécurité une dérogation à l’embargo sur les armes à destination de la Centrafrique afin de pouvoir faire un don de matériel militaire et de pouvoir entraîner les FACA à l’utilisation de ces armes. Le feu vert ayant été accordé en décembre, c’est le 26 janvier qu’un Iliouchine de l’armée russe effectua une première livraison, déposant à Bangui des lance-roquettes, des mitrailleuses, des fusils automatiques et des pistolets. Les formateurs allaient suivre et le 31 mars dernier un premier contingent de 200 hommes fut présenté au président Touadéra.
Mais les Russes n’allaient pas se contenter du rôle somme toute limité réservé aux formateurs militaires : des forces spéciales allaient suivre, des hommes chargés de la protection du président et des institutions, chargés aussi de régler, à leur manière, la question des groupes armés. Selon certaines sources à Bangui, les méthodes des Russes sont particulières : ils commencent par proposer aux miliciens de leur racheter leur arme et en cas de refus, la menace suit très vite « nous avons les moyens de vous liquider… »
Une centaine au début de l’année, les formateurs et conseillers russes seraient déjà près d’un millier. Certains seraient dispersés ©dans la capitale sous couvert de gardiennage et d’autres, les plus officiels, sont installés dans l’ancien palais du président Bokassa à Berengo où ils s’emploient à remettre en état la piste d’aviation…