10 mai 2018

La longue vie de Joan Crawshaw, conductrice de camions durant la guerre

Catégorie Non classé

Joan Anselot, née Crawshaw, vient de s’éteindre à 94 ans. Paisiblement, comme une lampe qui décline tout doucement… A la voir si menue, souriante et soignée jusqu’au bout des ongles, qui aurait pu deviner le destin extraordinaire de cette arrière grand-mère qui n’oubliait jamais aucun anniversaire et déclinait avec une mémoire infaillible le nom et la date de naissance de ses nombreux arrière petits enfants ?
Née à Blackburn, au cœur de l’Angleterre industrielle, Joan Crawshaw a vingt ans en 1944. Ses études secondaires sont terminées, son pays la réclame. Après la victoire, on oublia quelquefois ce que fut l’effort de guerre des Britanniques. L’armée menait l’offensive sur le continent et en Asie mais à l’arrière, tous étaient réquisitionnés pour contribuer à la grande bataille. Les bombes pleuvaient, les pénuries se faisaient sentir, l’issue, en 1944 demeurait encore incertaine.
Joan Crawshaw avait le choix : s’engager dans le service civil et devenir infirmière dans ces hôpitaux de l’arrière qui accueillaient les grands blessés de guerre, ou se porter volontaire dans les rangs de l’armée. Le deuxième choix l’emporta et elle se retrouva dans les forces auxiliaires. La mince jeune fille apprit à conduire des ambulances, des camions, à réparer des delcos s’il le fallait. Finie la vie paisible dans la petite ville de Blackburn, la fille unique devint l’un des rouages de l’immense machine, membre des services territoriaux auxiliaires dans le 602e compagnie du commandement de l’Irlande du Nord. Elle y partagea l’ordinaire des combattants et de leurs auxiliaires civils, y compris quelques loisirs organisés pour soutenir le moral des troupes…
C’est ainsi que la jeune fille réservée s’autorisa quelques sorties avec des amies. Le 6 août 1945, l’une de leurs plus grosses craintes s’était dissipée : après les bombardements de Hiroshima et Nagasaki, le Japon s’était rendu, ce qui avait éloigné la perspective de devoir poursuivre le combat en Asie, depuis d’autres bastions de l’empire britannique…
Les engagés belges volontaires, envoyés en Irlande fin 1944, respiraient à leur tour, réconfortés par la perspective de bientôt rentrer au pays.
Jusqu’à son dernier jour, Noël Anselot, volontaire venu de Belgique, racontera la rencontre qui eut lieu début 1945: « alors que je me trouvais face à deux jeunes Anglaises, aussi jolies l’une que l’autre, je choisis celle dont le sourire m’attirait le plus. C’était la bonne… »
A cette époque là, on ne traînait pas, on s‘engageait sans attendre, que ce soit sous les drapeaux ou à l’église. C’est ainsi qu’à Blackburn, en septembre 1945 le jeune couple célébra son mariage dans la plus grande simplicité.
Revenu en Belgique, Noël Anselot, qui n’avait ni diplôme ni qualification particulière mais qui avait noué durant la résistance et la guerre des amitiés solides, dont celle de William Ugeux, trouva un emploi à l’arsenal militaire de Namur. Une sinécure, pour commencer. Sauf que, astucieux, observateur, il avait repéré l’endroit où étaient entreposés des barils de pétrole vides et s’était dit qu’un jour, ils pourraient bien servir à d’autres usages…
Un poste dans l’armée, un petit salaire, quelques relations, vingt et un ans et un grand amour. A cette époque il n’en fallait pas plus pour démarrer dans la vie, lesté de tous les espoirs de l’après guerre. Appelé Patrick en souvenir de cette Irlande où Joan et Noël s’étaient rencontrés, un garçon vit le jour en janvier 1947, le premier de sept enfants.
La ligne droite était tracée, mais avec une personnalité comme Noël Anselot, elle fila comme une flèche : journaliste à Liège, puis spécialiste de la question du pétrole et notamment du brut iranien, le jeune homme se retrouva bientôt chargé des relations publiques puis directeur d’une société pétrolière importante. Joan, elle, prenait soin de la famille et elle élevait ses enfants dans une joyeuse sérénité. En 1968 c’est avec courage qu’elle vécut la disparition de sa fille Noëlle, emportée par une crise d’asthme à 17 ans.
Jusqu’à ce que Noël Anselot, esprit éclectique, s’amourache du petit village de Redu où il avait l’habitude de pêcher les truites dans la Lesse.
Comment faire revivre ce patelin oublié ? Avec Gérard Valet et quelque amis, Noël Anselot eut l’idée d’organiser à Redu un Village du Livre, qui devint bientôt le rendez vous obligé de tous les bouquinistes et bibliophiles du pays. Son épouse Joan participa à l’aventure : d’abord en faisant vivre la grande maison familiale proche de la Lesse, mais aussi, après le décès accidentel de Dominic, son plus jeune fils, en ouvrant à son tour une boutique de produits anglais, délicieuse bonbonnière où elle proposait du thé au gingembre avec une grâce toute britannique..
Longue fut sa vie : Joan Anselot suivit son mari dans toutes ses aventures professionnelles, elle éleva ses enfants avec un mélange de rigueur et de joie de vivre et dans la maison qui ne désemplissait pas, son hospitalité aimantait tous les jeunes de ce quartier d’Uccle centre… C’est à Uccle aussi que Joan et Noël furent reçus par Boris Dilliès à la Maison Communale, célébrant leurs 70 ans de mariage et amoureux comme au premier jour.
Jusqu’à la fin, l’appartement que Joan avait tenu à rafraîchir après le décès de son époux en janvier 2017 demeura un lieu de rencontre prisé, où ses enfants, ses petits et arrière petits enfants, les fidèles de son église anglicane, ses derniers amis de son âge venaient prendre le thé, parler des choses graves ou futiles de la vie mais aussi de l’actualité qu’elle suivait toujours sur son inséparable tablette, commentant avec passion le Brexit, les naissances qui se succédaient à Buckingham Palace comme parmi les siens sans oublier les apparitions de la reine Elizabeth, elle aussi un modèle de force et de sérénité…