27 mai 2018

Au Kivu les violences sexuelles se sont répandues comme une épidémie

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Les « mamans chéries » de Panzi tentent de réveiller l’espoir
Envoyée spéciale
La violence sexuelle se propagerait elle comme une épidémie ? Jadis, la plupart des femmes qu’accueillait l’hôpital de Panzi, au Sud Kivu, avaient été victimes de groupes armés souvent d’origine rwandaise… Les témoignages des victimes évoquaient la guerre, le désir de conquérir des terres, de s’emparer de carrés miniers, de mener une politique de terreur à l’encontre des populations civiles..Horrifiés, les Congolais se récriaient « une telle violence n’est pas dans nos traditions elle a été amenée par la guerre, par les étrangers… »
Aujourd’hui, la plupart des victimes écoutées et soignées par le Docteur Mukwege livrent des récits tout aussi désespérés mais beaucoup plus simples : les viols ont été commis par des voisins, des habitants du quartier, des soldats démobilisés…
Alors que nous circulons dans les couloirs de l’hôpital, la petite Gabrielle , (son nom a été changé…)11 ans, se précipite dans les bras d’Esther, sa « maman chérie ». Chargée de l’accompagnement psychologique des victimes, Esther suit la petite durant tout son séjour et lui rendra visite deux fois par semaine lorsqu’elle sera rentrée dans sa famille. Fluette, le visage chiffonné comme celui d’un petit chat sauvage, Gabrielle est sourde et muette et dans les bras d’Esther, elle fait le plein de caresses. Alors que ses seins ne sont pas encore formés, son ventre gonflé ressemble à une excroissance bizarre : la petite doit accoucher dans deux mois ! Le Docteur Neema qui la suit de près raconte, d’une voix empreinte de colère, que la gamine, incapable de se défendre, a été violée à plusieurs reprises, sans doute par des voisins, dans un quartier populaire de Bukavu.
S’exprimant par gestes, Gabrielle a déjà fait comprendre que si l’enfant est une fille, elle la gardera. Mais un garçon, elle le fera mourir…
Alliance Rukangira, assure, elle, « qu’elle ne sait pas quoi faire de sa vie… »Sa grand-mère, qui vivait à Kalehe, sur les bords du lac Kivu, l’ a un jour envoyée en forêt chercher du bois de chauffage. Alors qu’elle rassemblait ses fagots, un garçon sorti de la forêt l’a fait tomber au sol et lui a rempli la bouche de terre pour qu’elle ne crie pas. Au retour, malgré la douleur, la petite n’a rien dit. Plus tard, comme ses règles ne venaient pas, elle a été obligée d’expliquer ce qui s’était passé. Si la grand-mère l’a envoyée à Panzi, ses parents l’ont chassée :« pour notre famille, la honte était telle que mon père a quitté la maison, que ma mère m’a retiré son affection, elle ne veut plus me voir… »
La vie de cette fille de 18 ans s’est brisée d’un coup : « j’attends l’accouchement, qui aura lieu dans un mois, et ensuite je ne sais pas ce que je deviendrai…Alors que j’étais en cinquième année, j’ai arrêté l’école, ma famille ne voudra rien savoir d’un enfant dont elle ne connaît pas le père. Je ne sais même pas où je logerai avec le bébé… C’est la honte…»
Avec des gestes tendres, « maman Esther » caresse la jeune fille et lui promet : « tu es avec nous, on ne te laisseras pas tomber.. Déjà nous avons déposé plainte, mai surtout, tu seras hébergée à la Maison Dorcas, le temps d’apprendre un métier, coudre, produire du savon, des paniers…On verra… Tu ne seras pas seule… »
SI de tels « viols de proximité » sont de plus en plus nombreux, les femmes du Kivu sont encore victimes de la violence des groupes armés terrés dans la forêt et qui subsistent grâce au commerce de l’or dont ils ont réussi à s’emparer…C’est ainsi que le 18 février dernier, dans le village de Kabikokole, près de Mwenga, dans la grande forêt, un groupe de guerriers Mai Mai (des milices villageoises, initialement constituées pour combattre les Rwandais mais ayant souvent dégénéré dans le banditisme) a mené une attaque nocturne. « Brandissant des torches, des hommes armés ont fait irruption dans la case » raconte Byiangoga Bwesesa, une mère de famille de 35 ans. « Alors que mon mari et mes enfants prenaient la fuite, j’ai été jetée au sol, frappée, ligotée avec des câbles. On m’a ouvert les jambes pour me fouiller (dans notre région, c’est souvent dans leur vagin que les femmes dissimulent un peu d’or…) puis les hommes sont passés sur moi. Ils puaient l’alcool et ils ont pris l’argent que nous gardions dans une mallette. »
Les assaillants, une vingtaine d’hommes armés jusqu’aux dents et qui tiraient à balles réelles, ont alors obligé les villageois à les suivre en direction de la grande forêt. Bwesesa se souvient : « nous avons gravi des montagnes en marchant de nuit, à chaque halte les filles et les femmes étaient violées à nouveau… Je pleurais mon mari et mes trois enfants que je n’ai toujours pas retrouvés… »
Dans ces forêts impénétrables, l’armée congolaise ne s’est pas manifestée, les Casques bleus de la Monusco sont demeurés invisibles. Seul l’hôpital de Panzi a décidé d’intervenir : «lorsque le Docteur Mukwege a été mis au courant de notre enlèvement, il a envoyé une équipe mobile à notre recherche… »
Le Docteur Sylvain, parti avec des infirmiers et une psychologue a gardé des photos de l’expédition : un petit groupe de civils en tenue blanche qui abandonnent leurs véhicules lorsque la piste se termine, s’aventurent sur des ponts de lianes, franchissent des rivières, des torrents de boue et finissent par retrouver 53 civils abandonnés en forêt par les assaillants…La plupart des femmes ont été soignées sur place et ramenées dans leur village pillé, mais trois d’entre elles sont soignées à Panzi.
Malgré le choc, Bwesesa est optimiste : « nous bénéficions d’une prise en charge complète et je resterai ici jusqu’à ce que je me rétablisse tout à fait…Grâce au Docteur, à ses soins, ses encouragements, je reprends des forces… »
Le Docteur Mukwege n’est plus seul à prodiguer des encouragements à ses patientes, à les aider à se reconstruire. Autour de lui s’est constituée une équipe de « mamans chéries », confidentes, personnes de confiance, thérapeutes sans formation mais débordantes de tendresse et d’empathie…Ces femmes, à l’instar de Maman Esther, encadrent les patientes durant leur séjour et gardent le contact après le retour en famille.
Un milieu anxiogène
Des professionnels, dirigées par Marc Ombeni, interviennent également. Avec beaucoup de précision, ce psychologue clinicien de 31 ans décrit les diverses thérapies mises en œuvre : « ces femmes sont en situation de post traumatisme. Anxieuses, dépressives, affectées par des troubles du comportement… Tenant compte de chaque cas, nous essayons de choisir la meilleure des thérapies, la méthode américaine NET, basée sur la narration ou des méthodes courtes, fondées sur le changement et la restauration de l’estime de soi… Nous devons aussi, de manière systémique, agir sur le milieu familial : stigmatisées, les femmes sont considérées comme responsables de ce qui leur est arrivé. Coupables…Nous devons alors tenter de modifier le point de vue du mari, de la famille…Nous n’y arrivons pas toujours… »
Aux douleurs nées des violences sexuelles s’ajoutent d’autres maux, que les équipes de Panzi traitent dans les mêmes programmes : la réparation des fistules, les cas de prolapsus (descente d’organes). On touche ici des maux du Kivu, bien antérieurs à la guerre : alors que les hommes circulent bras ballants, ne portant qu’une petite mallette ou un téléphone portable, les femmes gravissent les sentes escarpées pliées sous des fardeaux dépassant parfois leur propre poids.
Fagots de bois, hottes débordantes de manioc ou de légumes, rien n’est trop lourd pour les femmes du Kivu. La quarantaine venue, les descentes d’organes (prolapsus) , les troubles de l’appareil génital se multiplient…
C’est pour cela qu’à Panzi on essaie non seulement de « réparer » les femmes mais aussi d’éduquer les hommes à respecter leur épouse, à ne pas la considérer comme un animal de trait ou un tracteur bon marché… « Où sont les hommes ? » clame volontiers le Docteur Mukwege dans ses prêches du dimanche tandis que dans la « maison Dorcas » qui accueille 64 pensionnaires, les femmes dites « SVS » (survivantes de violences sexuelles)reçoivent une formation dite holistique, qui, en plus des soins médicaux leur assure une formation professionnelle et rétablit leur confiance en elles…
Non loin de Panzi, la « Cité de la Joie » dirigée par la Belge Christine De Schrijver avec le soutien de la dramaturge Eve Enssler tente pour sa part de former au leadership des femmes qui, à l’avenir, seront appelées à prendre des responsabilités dans leur milieu sinon dans la vie politique de leur communauté voire de leur pays. Ici plus que partout ailleurs s’applique la sentence de Frédéric Nietzsche : « ce qui ne me détruit pas me rend plus fort. »