27 mai 2018

Le Rwanda 2.0, berceau de “Smart Africa”

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Au lendemain du génocide, en 1994, le Rwanda semblait une cause désespérée : non seulement il était classé comme l’un des plus pauvres du monde, mais avec un million de Tutsis assassinés et deux millions de Hutus en fuite, ce n’était pas à zéro qu’il devait repartir, mais bien en deçà d’une hypothétique ligne de départ.
Aujourd’hui, il a atteint, sinon dépassé les « objectifs du millénaire » : le taux d’extrême pauvreté est passé de 40 à 16%, l’espérance de vie de 48 à 63 ans, 90% de la population bénéficie d’une couverture de santé, un quart des enfants fréquentent l’enseignement secondaire contre 6,9% en 2000. Même si les inégalités se sont creusées, la croissance maintient un rythme de 7% l’an et le produit intérieur brut a été multiplié par cinq. Il n’est plus utopique de considérer que d’ici quelques années le Rwanda sera considéré comme un pays émergent. Du reste, l’aide internationale, que Paul Kagame qualifie quelquefois de « drogue » ne représente plus que 30% du budget.
Avec ses hôtels et ses restaurants, ses avenues ombragées, ses hauts immeubles de verre et d’acier, son centre international de conférences, un Dôme multicolore qui brille dans la nuit, Kigali se distingue de ses voisins et en particulier du Burundi et le la RDC. Si l’office du tourisme manque quelquefois de dépliants, à la marie, chacun peut consulter les cartes illustrant, quartier par quartier, le plan général de développement de la ville pour les décennies à venir, conçu avec l’aide d’un bureau d’études de Singapour qui a aussi placé toutes ces données sur Internet. Cette brillante vitrine fascine les visiteurs étrangers, qui en oublient le caractère autoritaire des transformations imposées : les maisons basses, à un étage, ont été impitoyablement détruites dans le centre ville voué aux gratte ciels (y compris les bâtiments de l’école belge et ceux du centre Culturel français) et les plus modestes des citadins, qui exerçaient de petits métiers ou des commerces ambulants ont été déplacés dans des quartiers éloignés, bien desservis en transports publics certes, mais éloignés des clients potentiels. De toutes façons la friperie est désormais en perte de vitesse : estimant dégradant que ses concitoyens portent des vêtements de rebut qui ont longtemps été amenés d’Europe ou des Etats unis par ballots entiers, le président en a interdit l’importation au profit des productions rwandaises.
Si l’agriculture fait toujours vivre 80% de la population, elle a profondément changé : 58% seulement des paysans pratiquent l’agriculture dite de subsistance, c’est-à-dire les «cultures associées » d’autrefois, qui mélangeaient sur une même parcelle le maïs, les haricots, le sorgho. Les bananes « familiales »(y compris celles qui permettaient la fabrication de cette « bière maison » dont on échangeait les cruchons en signe de convivialité avec les voisins…) ont disparu au profit de la spécialisation par régions et des cultures obligatoires boostées avec des OGM. A la suite de ces réformes, imposées dans chaque commune, les rendements agricoles ont explosé. Le Rwanda exporte désormais des pommes de terre et des légumes dans le Kivu voisin, mais il arrive aussi que les paysans n’aient pas les moyens de racheter les semences génétiquement modifiées et qu’ils se sentent privés de leur capacité d’initiative…Ce qui ne les empêche pas, une fois par mois de participer à l’ « umuganda » les travaux communautaires obligatoires.
Mais l’élite dirigeante et citadine a déjà le regard fixé sur d’autres défis : le Rwanda entend devenir une économie de services, développer des industries de transformation. C’est ainsi qu’un aéroport international va être inauguré dans le Bugesera, que la compagnie nationale Rwanda Airways assure des liaisons intercontinentales y compris depuis Bruxelles. Une « nouvelle zone économique » de 98 hectares devrait accueillir des entreprises pharmaceutiques, des productions d’huiles essentielles, une usine de montage automobile et surtout des entreprises d’assemblage de « chips électroniques ».
Nous y voilà. Si Paul Kagame a été accueilli en grande pompe à Paris et reçu par Emmanuel Macron, c’est parce qu’il préside l’Union africaine et parce que le chef de l’Etat français est désireux de sortir par le haut d’une crise qui empoisonne les relations entre les deux pays. Mais Macron a aussi tenu à saluer l’invité d’honneur du salon Viva Technology, consacré aux « start up » et aux nouvelles technologies de l’information.
Cet homme qui grandit dans un camp de réfugiés en Ouganda, qui combattit avec l’armée de Museveni et prit le pouvoir dans un pays dévasté est aujourd’hui le principal promoteur de « Smart Africa », une initiative continentale.
« Smart Africa », qui réunit neuf pays africains, traduit la vision de Paul Kagame, fondée le pari des nouvelles technologies de l’information, mais aussi sur des valeurs plus anciennes, la solidarité panafricaine, le souci de ne plus dépendre des innovations et des ukases de l’Occident. Avec « Smart Africa », dirige par le Malien Hamadoun Touré, le continent entend sauter des étapes : généraliser la fibre optique, créer des autoroutes de l’information, éviter l’industrialisation polluante et destructrice de l’environnement, « sauter » le règne du papier, pour mettre en place une Afrique « high tech » et verte, qui pourrait être génératrice d’emplois pour les générations futures et assécher les flux migratoires…
Dans une telle perspective, l’Afrique serait moins un terrain d’action pour humanitaires et urgentistes qu’un formidable réservoir de talents sinon de clients : aujourd’hui déjà le continent compte 100 millions de jeunes étudiants, qui revendiquent l’accès au savoir et ont déjà abandonné le cycle du papier pour naviguer sur Internet, fouiller dans les bibliothèques numériques et les banques de données…
Le miracle rwandais a cependant son revers : quoique branchée, la jeunesse est muette, les femmes sont majoritaires au Parlement (ce qui réjouit toutes les organisations féministes) mais l’Assemblée demeure surtout une chambre d’enregistrement, la presse s’abstient de toute critique et les organisations de défense des droits de l’homme, virulentes, dénoncent régulièrement le sort réservé aux opposants. Quant aux voisins congolais, ils sont à la fois jaloux des progrès du Rwanda et amers car ils estiment avoir fait les frais de l’ « accumulation primitive du capital » » et victimes du pillage de leurs ressources comme le coltan dont le Rwanda est devenu le premier producteur mondial…
Kagame qui a été autorisé, par referendum, a rester au pouvoir jusque 2034, souhaiterait que son pays suive la voie des « tigres » asiatiques. Ses détracteurs, eux, redoutent parfois qu’ il prenne le chemin de la Corée du Nord….