30 juin 2018

Un bout de trotttoir pour sceller le retour symbolique de Lumumba

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Un bout de trotttoir, sur le périmètre de Bruxelles ville, au bord d’un tunnel, au pied de hautes tours venteuses, à côté d’une station de métro… A première vue, la « place Lumumba » que la ville de Bruxelles a accordé au héros de l’indépendance congolaise est dérisoire. Et cependant, la cérémonie d’inauguration, le dévoilement d’une modeste plaque bleue portant le nom célèbre, fut un grand moment d’émotion. Pour des dizaines de Congolais, vivant en Belgique depuis longtemps et souvent actifs dans la vie politique de l’ancienne métropole, ce retour de Lumumba était, comme devait le rappeler l’une des oratrices, l’aboutissement d’une longue lutte. Quinze années de manifestations, de pétitions, de sit in… Tant d’efforts pour finalement se heurter à l’indifférence de la commune d’Ixelles qui voulait même débaptiser Matonge et pour finalement réussir à convaincre le bourgmestre de Bruxelles, Philippe Close, au nom de la diversité, de céder quelques mètres de territoire…Pour les quatre associations porteuses du projet, dont « Mémoire coloniale » et « Change », il s’agissait d’un combat essentiel : non seulement perpétuer le souvenir du héros de l’indépendance, mais transmettre son idéal, aux jeunes générations. Même si avenue de la Toison d’Or, à quelques mètres de là, des descendants d’anciens dignitaires mobutistes assuraient, en sirotant leur bière, qu’ils ne s’étaient même pas levés, la foule, elle était bien présente devant le podium où, pour clôturer la cérémonie, Blancs et Noirs entonnèrent d’une même voix et sans reprendre haleine, les deux hymnes nationaux, « Debout Congolais » et aussi cette Brabançonne dont les joueurs du Mundial ignorent les paroles mais que les Congolais d’ici chantent avec cœur, sans rater une strophe ou une note !
Devant Roland Lumumba, fils de Patrice, Jacqueline Mpolo, fille du ministre de la Défense en 1960 et compagnon de la première heure, devant le fils d’Okito, le troisième des suppliciés du Katanga, l’historien Elikia M’Bokolo devait précisément rappeler que Patrice Lumumba n’est pas seulement le produit d’une lutte ponctuelle, destinée à conquérir l’indépendance, à mettre fin à l’occupation coloniale : il s’inscrit dans l’ « histoire longue » de l’Afrique victime depuis le 15 e siècle de la traite esclavagiste, du vol de ses ressources, de l’accaparement de ses terres, une Afrique qui a tenté de résister à la cupidité des envahisseurs et des conquérants, qui n’a jamais accepté de baisser les bras. Résistant, réfractaire à un ordre injuste qu’il dénonça dans son discours du 30 juin, Patrice Lumumba s’inscrit dans lignée des héros oubliés du Congo et d’ailleurs, Kimpa Vita et surtout Simon Kimbangu, le prophète, adepte de la non violence, auquel les Belges infligèrent une déportation de 32 ans, plus longue que celle de Nelson Mandela lui-même.
L’historien Ludo de Witte, auteur des meilleurs ouvrages sur l’assassinat de Lumumba et la prise de pouvoir de Mobutu tint lui aussi à replacer le combat dans une perspective historique, mais en démontrant à quel point la pensée de l’ancien premier ministre est toujours d’ actualité : plus que jamais elle dérange l’ordre injuste du monde, plus que jamais le Congo est mis en coupe, pillé par les corrompus et les corrupteurs..Pessimiste, M’Bokolo qui enseigne désormais plusieurs mois par an à Kinshasa, a semblé ignorer les courants de fond qui traversent la société congolaise . C’est ainsi qu’évoquant une sorte d’ « esclavage mental » il a dénoncé la passivité et l’ignorance de ses jeunes élèves qui respectent Léopold II, déplorent, comme leurs parents avant eux, le départ précipité des Belges et critiquent le discours dans lequel Lumumba aurait « insulté » le roi Baudouin. Les jeunes qui ont pris la parole lors de la cérémonie solennelle à l’hôtel de Ville de Bruxelles, ceux qui ont organisé la cérémonie de samedi, offrent précisément la démonstration du contraire : pour eux, la pensée de Lumumba est bien vivante, le héros demeure toujours une référence et des centaines d’associations d’entr’ aide, de mobilisation politique à travers tout le Congo et dans la diaspora démontrent, cette année plus que jamais, à quel point le peuple est debout, mobilisé.
Alors qu’il avait initialement refusé que Ludo de Witte prenne la parole à la cérémonie, le bourgmestre Philippe Close, fut le premier à reconnaître son erreur et à saluer le travail de fond mené par l’historien, un geste qui contribua à rasséréner l’atmosphère. Sous un soleil de plomb, digne de la canicule kinoise, tous les échevins de la Ville de Bruxelles avaient tenu à être présents samedi lors du dévoilement de la plaque et l’on vit même l’omniprésent Jean Louis Bouchez (MR) se faire photographier aux côtés du milliardaire Sindica NDokolo, beau fils de l’ex président angolais dos Santos et probable candidat à la présidence…Malgré les tensions et les incertitudes de l’heure, la politique ne tint cependant pas une grande place dans cette cérémonie d’hommage : ce qui comptait, c’était la mémoire du héros disparu, la volonté de poursuivre sa lutte pour la dignité et le développement du Congo, le message d’amitié à l’égard d’une Belgique désormais métissée, multiculturelle où la diaspora congolaise s’est taillée une place de choix…
Et durant le reste du week end, après le temps des souvenirs et de l’émotion, c’est l’âme congolaise elle-même qui déborda du modeste trottoir qui lui avait été assigné, qui envahit Matonge et le quartier saint Boniface, qui fit danser la ville au rythme de la rumba… « Indépendance cha cha », c’était hier, c’est aujourd’hui, ce sera demain…Tout oublier ? Tout pardonner ?
Bruxelles,plus que jamais, est restée l’ « autre » capitale du Congo…

30 juin 2018

Patrice Lumumba un héros pour les jeunes

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Durant des décennies, Patrice Lumumba fut un nom, un mythe, un portrait inlassablement repris par la peinture populaire. A plusieurs reprises, les dirigeants successifs du Congo tentèrent de le récupérer, Mobutu le réhabilita solennellement, Laurent Désiré Kabila se réclama de lui, Joseph Kabila lui édifia un monument et lui dédia un boulevard, mais la population ne confondit jamais le héros de l’indépendance avec les dirigeants qui lui succédèrent. Aujourd’hui, alors que le pays a traversé tant de vicissitudes, connu tant de bouleversements, le souvenir de Lumumba refait surface, moins comme figure du passé que comme élément mobilisateur pour le présent.
C’est parce qu’il se souvenait de son oncle que Jean-Jacques, le neveu de Patrice Lumumba (il est le petit fils de son frère) trouva un jour le courage de claquer la porte de la banque BGFI où il occupait un poste de responsabilité, sous la direction de Francis Selemani, un demi frère de Joseph Kabila : « je me suis regardé dans la glace, j’ai pensé que ce n’était pas pour cela que mon oncle avait combattu et j’ai pris ma décision ». C’est ainsi que Jean-Jacques, devenu lanceur d’alerte, a débarqué un jour dans les locaux du Soir, avec sous le bras des dossiers explosifs qui démontraient les collusions du clan Kabila. Depuis lors cet homme qui vit en exil avec sa famille soutient le combat du mouvement citoyen LUCHA et, à l’instar de Fred Bauma, du regretté Luc Nkulula, mort dans l’incendie de sa maison à Goma, il constate toute la modernité du message de son grand oncle: « il défendait l’unité du pays contre ceux qui voulaient le diviser (on dirait aujourd’hui le balkaniser…). Profondément nationaliste, il avait de hautes ambitions pour le Congo et n’était pas gagné par la corruption…Après lui, aucun dirigeant n’a porté son héritage, pas même ceux qui se disaient lumumbistes… »
Selon Jean-Jacques Lumumba, aucun politicien ne correspond aujourd’hui à cette image d’un homme droit, sans compromis. « C’est pour cela que nous nous référons à lui, il n’y a pas eu de héros comparable à lui. Le seul qui mobilise la jeunesse, c’est le docteur Mukwege, lui aussi défend les intérêts du pays et non sa cause personnelle…Pour le reste… C’est en songeant à Lumumba que nous souhaitons un renouvellement de la classe politique… »
L’historien Isidore Ndaywel s’est longuement penché sur l’histoire de Patrice Lumumba, devenu aujourd’hui un mythe. « C’est un personnage sans tâche, ses paroles fortes, éloquentes, frappaient les esprits. Disparu trop tôt, sans avoir eu le temps d’agir dans le concret, son image est demeurée intacte… »
De Lumumba, Ndaywel retient surtout les paroles fortes qui ont mené à la décolonisation, sa lutte pour l’unité du Congo, pour l’indépendance et aussi son combat économique. « Il souhaitait que les richesses du pays bénéficient aussi aux Congolais, ce qui l’a mené au conflit avec les grandes sociétés… »
Ndaywel constate aussi que « tous les dirigeants congolais qui ont suivi le leader assassiné ont déçu, aucun d’entre eux ne mérite d’être célébré… C’est pourquoi on s’attache à Lumumba comme à une bouée, il demeure un élément fédérateur. De plus, son martyre frappe les esprits, son long périple vers la mort ressemble à la Passion du Christ…Son engagement politique a été scellé par sa mort, il a fait le sacrifice de sa vie et il en était conscient… »
L’historien établit le lien avec le présent « cette image patriotique, irréprochable, touche d’autant plus que nous connaissons à nouveau le « Congo des martyrs ». Depuis 2016, (ndlr. lorsque les élections ont été reportées…) il y a eu beaucoup de morts, particulièrement parmi les jeunes. Paradoxalement, Lumumba est vénéré aussi dans la diaspora, même si, sociologiquement, beaucoup de jeunes Congolais vivant à l’étranger ont eu des parents mobutistes… »
L’intérêt pour Lumumba ne se limite pas aux Congolais, il touche aussi les jeunes Belges. « A chacun de mes séjours en Europe », poursuit Ndaywel, « je constate la culpabilité qui persiste en Belgique… Des jeunes viennent me trouver pour en savoir plus, ils regrettent qu’à l’école on ne leur ait pas parlé de Patrice Lumumba, ils relisent son discours du 30 juin et souhaiteraient, si longtemps après, demander pardon pour la chicotte, pour les injustices de la période coloniale… Toutes ces demandes exigent une réponse… Quant au Congo, Mobutu, durant les cinq premières années de son règne, s’est réclamé de Lumumba, mais après, durant trente ans, il s’est autodétruit…Laurent Désiré Kabila, lui, avait, dans son maquis, poursuivi le combat de Lumumba, et il fut assez bien accueilli par la population. Mais par la suite, les Congolais ont éprouvé une telle rancune à l’égard de son fils Joseph que l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo, qui avait chassé Mobutu en 1997 ) se trouve aujourd’hui complètement discréditée.

28 juin 2018

Une place à Bruxelles pour Patrice Lumumba, jadis honni par les Belges

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Les images sont implacables et malgré les années, elles ont gardé toute leur charge d’émotion. Nous sommes le 30 juin 1960. La statue de Léopold II domine toujours l‘entrée du Palais de la Nation à Léopoldville, où siégera le futur Parlement congolais. Sanglé dans son uniforme, raide et solennel, le roi Baudouin a été le premier à prendre la parole. Il vante l’œuvre de son aïeul et donne des conseils aux Congolais : « ne compromettez pas l’avenir par des réformes hâtives, ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique tant que vous n’êtes pas certains de pouvoir faire mieux. »
Au premier rang, un homme griffonne encore dans la marge de son texte, il biffe ci, ajoute là et dès que le président Kasavubu termine sa réponse au roi des Belges, il se dresse, bouscule le protocole et s’empare du micro. La veille, son ami jean Van Lierde, prenant connaissance du discours de Baudouin, lui a soufflé « Patrice, tu ne vas tout de même pas laisser passer cela… »
Cela, c’est le paternalisme, le ton condescendant, les conseils qui accompagnent cette indépendance octroyée trop vite et sans doute à regret. Premier Ministre, élu en mai 1960 au grand dam des « modérés » amis des Belges, c’est à son peuple que Patrice Lumumba s’adresse d’abord. A cette population attentive qui, massée à l’extérieur, écoute en silence les discours retransmis par haut parleurs. Patrice Lumumba rappelle une autre réalité, il évoque la souffrance et les combats : « c’est par la lutte que l’indépendance a été conquise, (…) une lutte dans la quelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang ». Lorsqu’il décrit le système colonial que Baudouin avait présenté comme un « chef d’œuvre » il rappelle « nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin midi et soir, parce que nous étions des nègres. » Il évoque les terres spoliées, la souffrance des relégués, les fusillades, les cachots… Mais à la fin, il finit par tendre la main à la Belgique qui « comprenant le sens de l’histoire, ne s’est pas opposée à notre indépendance. » A l’extérieur du palais une immense ovation accueille ce discours de vingt minutes, qui clôt quatre vingt années de domination. Les images de l’époque montrent que Baudouin n’a pas écouté le discours jusqu’au bout. Dès les premières phrases, il s’entretient avec ses collaborateurs puis, alors que les officiels observent un silence consterné, il se lève et quitte les lieux. Le lendemain, la presse belge est, littéralement, assassine : Lumumba a offensé le Roi Baudouin, il est honni, condamné. Nul ne se souvient du discours dit « de réparation » prononcé l’après midi même, mais tout le monde a entendu le Premier Ministre promettre à son peuple : « nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir les lois d’autrefois et en faire de nouvelles, qui seront justes et nobles. »
Dès ce moment, la machine infernale se met à tourner, l’enchaînement des faits appartient à l’histoire : le 5 juillet le général Janssens, qui commande la Force publique, où des officiers belges encadrent solidement les soldats congolais, écrit sur un tableau noir la phrase demeurée célèbre : « avant l’indépendance =après l’indépendance. » L’effet est immédiat : les troupes se rebellent, Lumumba décide aussitôt de démettre Janssens et de placer des Congolais aux postes de commandement : Victor Lundula devient commandant en chef, Joseph Désiré Mobutu est nommé colonel et chef d’état major. Le Premier Ministre sait il déjà que cet homme auquel il accorde sa confiance a été mis en contact, dès 1959 avec les Américains, dont Larry Devlin, l’homme de la CIA, par son mentor belge le colonel Marlière ?
A peine décidées, les mesures d’africanisation de l’armée sont rejetées à Elizabethville, capitale du Katanga tandis que des viols de femmes européennes par des soldats congolais, réels et largement médiatisés, provoquent un début d’exode vers la Belgique. Le 9 juillet, le gouvernement belge décide d’intervenir au Katanga et dès le lendemain les para commandos belges désarment les soldats congolais. Le 11 juillet Moïse Tshombe proclame l’indépendance de la province du cuivre, joyau de la colonie. Le 14 juillet, une résolution du Conseil de sécurité autorise l’ « Opération des Nations Unies au Congo » (ONUC) ancêtre de la Monusco et les relations diplomatiques sont rompues entre Kinshasa et Bruxelles.
La crise étant devenue internationale, tout le monde s’en mêle : des anciens de la guerre d’Algérie, mercenaires et membres de l’OAS se mettent au service du Katanga, l’ONU et son secrétaire général Dag Hammarsköld siègent jour et nuit, Patrice Lumumba se rend à New York où les Américains lui demandent de garantir les droits des sociétés minières…
Le monde entier veut enfin savoir qui est cet homme mince, passionné, qui suscite l’adulation des une et la haine implacable des autres. Un homme qui savait qu’en prononçant son discours du 30 juin, il prenait le risque d’être sacrifié et qui est hanté par l’idée de sa mort probable.
La presse belge de l’époque décrit à l’envi un personnage ambitieux, exalté. Elle rappelle qu’à Stanleyville, alors qu’il était employé à la Poste, Lumumba fut condamné pour indélicatesse, il est dépeint comme un « communiste » et cela alors que ses premiers amis belges étaient des libéraux, comme le ministre Buisseret qui, en 1955 brisa le monopole de l’enseignement catholique…
En réalité, la fulgurante ascension de Patrice Lumumba est d’abord celle d’un autodidacte, né dans le Sankuru, qui franchit une à une, à force de travail et d’obstination, toutes les étapes de ce qu’on appelait alors l’émancipation : il obtient son certificat d’études primaires aux cours du soir organisés par les Frères Maristes, en 1947 il décroche un certificat de l’Ecole postale de Léopoldville, en 1948 il forge sa connaissance du français en suivant des cours par correspondance. Dès 1954, il écrit d’abondance, partout, autant qu’il peut, dans « La Croix du Congo » et « la Voix des Congolais ». En 1952 il obtient le statut d’ « évolué » suivi de la fameuse Carte du Mérite civique : l’enfant du village a enfin maîtrisé le langage et les codes des maîtres blancs. Mais ces derniers ne le reconnaissent pas pour autant comme l’un des leurs même s’il se multiplie au sein de diverses associations comme le Cercle libéral de Stanleyville, l’Amicale des postiers indigènes ou l’association des évolués de Stanleyville…En 1955 Lumumba est présenté à Baudouin dont il réussit à capter l’attention. Un an plus tard, représentant l’Association des personnes indigènes de la colonie, il effectue son premier voyage en Belgique.
Peau noire, cerveau lessivé jusqu‘à fonctionner comme celui d’un Blanc ? Patrice Lumumba ne sera jamais un « Bounty » ou plus précisément un « Mundele Ndombe » un Blanc à la peau noire : en 1958, il a créé le Mouvement national congolais MNC, premier et seul parti d’envergure nationale et qui brise les catégories « tribales ». Par la suite, d’autres voyages lui ouvrent les yeux alors que dans son pays, il en est encore à réclamer le libre accès des Noirs à tous les établissements publics. En 1958 il est invité à Accra, au Ghana, où la « Conférence du rassemblement des peuples africains » débat de l’avenir des pays colonisés. Déjà, la publication du « plan Van Bilsen » a brisé un tabou, démontrant que l’indépendance est envisageable … dans un délai de trente ans. Alors que dans le Bas Congo, l’Abako a entamé la lutte, Lumumba veut aller vite : à Léopoldville, devant 10.000 personnes, il proclame que « les Congolais doivent jouir immédiatement et pleinement de l’exercice des libertés fondamentales et de tous les droits politiques, administratifs, privés et civils… » Le premier novembre 1959, il est arrêté à Stanleyville, condamné à six mois de servitude pénale. Mais le 25 janvier 1960, lorsqu’il arrive à Bruxelles pour participer à la Table ronde il agite spectaculairement ses menottes : toutes les délégations congolaises ont refusé de discuter avec les Belges aussi longtemps que Lumumba ne serait pas libéré. Ces images là, elles aussi, frapperont les esprits durant les mois à venir, qui pourraient s’appeler la « passion Lumumba ».
Car depuis le défi du 30 juin, Luùmumba est devenu un homme à écarter sinon à abattre. Le distingué professeur Marcel de Corte n’a-t-il pas réclamé dans La Libre Belgique « un geste viril » ? Alors que Lumumba a révoqué le président Kasavubu qui avait lui-même déjà renvoyé son Premier Ministre, le colonel colonel Mobutu mène son premier coup d’Etat : il neutralise le Président et le Premier Ministre, met en place le collège des Commissaires généraux avec pour mission d’expédier les affaires courantes. Le 10 octobre Lumumba est placé en résidence surveillée, le 27, il s’enfuit en direction de Stanleyville où l’attendent ses partisans et plusieurs leaders nationalistes, le 1er décembre, au bord du fleuve, à Ilebo, le fuyard est arrêté. On saura plus tard que la chasse à l’homme menée par l’armée congolaise est supervisée par les Américains et suivie d’heure en heure par les Belges, qui parlent d’un « colis » à réexpédier…
L’acte d’accusation, rédigé par le ministre de la Justice de l’époque, Etienne Tshisekedi, est signée par le président Kasa Vubu et le 3 décembre, Lumumba est transféré dans la prison de haute sécurité à Thysville, aujourd’hui Mbanza Ngungu. Depuis les tréfonds du camp Hardy, en dépit d’un double ou triple cordon de sécurité (l’armée congolaise, les casques bleus de l’ONU) la parole de Lumumba se glisse vers l’extérieur, elle remue les soldats, elle galvanise ses partisans. Depuis Bruxelles, les Belges s’inquiètent, ils redoutent une autre évasion et encouragent un transfert vers Elizabethville, en dépit des avertissements de Godefroid Munongo le Ministre de l’Intérieur de Tshombe : « s’il vient à mettre les pieds au Katanga, Lumumba est un homme mort. » Durant des décennies, Jacques Brassine, fonctionnaire belge alors conseiller de Tshombé, s’évertuera à expliquer que « la fin de Lumumba, c’est une affaire de Congolais, à laquelle les Belges n’ont en rien participé…Nous étions même hostiles à son transfert… ».
Rien vu, rien entendu non plus. Lorsque se pose à Elisabethville l’avion qui amène le « colis » et ses compagnons M’Polo et Okito, les détenus ont été tabassés par les soldats congolais avec tellement de violence que l’équipage belge, pour ne plus entendre les cris des suppliciés, a verrouillé la porte du poste de pilotage. Lorsque le gouvernement katangais accueille la « livraison » des conseillers belges font rapport au ministre des Affaires africaines d’Aspremont Lynden via un certain Etienne Davignon qui depuis l’ambassade belge à Kinshasa assure la liaison.
Les dernières images feront le tour du monde et hanteront les consciences : Lumumba est menotté, tuméfié. Ses lunettes ont été écrasées sur ses yeux à coups de bottes, il a été hissé, déjà plus mort que vif, à bord d’un camion militaire. Sa chemise est déchirée, il saigne, mais il regarde droit devant lui, il ne semble pas se plaindre. A la maison Brouwez où il est emmené, les ministres katangais défilent durant toute la nuit et chacun ajoute sa portion de coups à ces hommes pantelants. Les Belges font rapport et déplorent la « sauvagerie » de leurs amis. A l’aube, lorsque les militaires accompagnés par le commissaire Verscheure emmènent les détenus vers une clairière, un peloton d’exécution se met en place. Les tireurs sont congolais, mais c’est le capitaine Gat qui ordonnera d’ouvrir le feu. Pressés d’en finir, les soldats enterrent sommairement les corps et les recouvrent de terre. Ils oublient à quel point on redoute l’éventuelle exhumation des corps, les pélerinages… Même mort, Lumumba n’est pas encore neutralisé et il faudra que son corps après avoir été découpé à l’aide d’une scie à métaux, soit dissous dans un bain d’acide sulfurique. Dans le fief de l’Union minière, les produits chimiques ne manquent pas. L’un des auteurs de l’opération, le commissaire de police Gérard Soete, se vantera plus tard d’avoir ramené plus tard en Belgique un dent de Lumumba et avant sa mort, il assurera l’avoir jetée dans la mer du Nord.
Même ce modeste vestige enflamme encore les imaginations : une reconstitution de la dent de Lumumba sera montrée ce week end sur la place qui, soixante ans plus tard, portera enfin le nom du martyr de l’indépendance du Congo.

27 juin 2018

Le Rwanda fait partie de la stratégie russe

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Le Rwanda fait lui aussi partie de la stratégie russe en Afrique centrale : début juin, le ministre des affaires étrangères russe Sergei Lavrov s’est longuement entretenu avec le président Kagame à Kigali. Il ne s’agissait pas seulement de consulter le président en exercice de l’Union africaine, mais aussi de discuter de diverses formes de partenariat : la Russie envisage de fournir à Kigali des systèmes de défense anti aérienne mais aussi de coopérer dans le secteur des mines, de l’agriculture, de la médecine.
Les deux pays partagent le point de vue selon lequel il faut trouver des « solutions africaines » aux crises qui éclatent sur le continent et par conséquent travailler en coopération avec les organisations régionales, comme l’Union africaine. Ils soutiennent aussi les projets de réforme du Conseil de sécurité, afin que l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine y soient enfin représentés.
Ce rapprochement avec la Russie va de pair avec les tensions qui sont apparues entre le Rwanda et l’administration Trump depuis que Kigali a décidé d’interdire la vente de friperie, le président Kagame estimant qu’il était « honteux » que les Africains soient obligés de porter des vêtements de deuxième main venus d’Europe ou des Etats Unis et qu’il fallait plutôt promouvoir les productions locales. La revente de ballots de textiles usagés en Afrique représentant un important secteur d’exportation pour les Etats Unis, Washington a menacé de priver le Rwanda des avantages du « Growth and opportunity act » qui lui donnait des avantages sur le marché américain.
Lors de sa visite à Kigali, M. Lavrov a précisé que son pays entretenait déjà avec le Rwanda une coopération militaire et technique, fournissant aux forces de police et de sécurité des véhicules et des hélicoptères ainsi que des armes légères .
La Chine a également renforcé sa coopération militaire avec le Rwanda, fournissant entre autres un système de missiles aériens de moyenne portée, Sky Dragon 50.
Malgré la réactivation des liens entre la Russie, la RDC , le Rwanda et le Burundi (le président Pierre Nkurunziza, visé par les sanctions occidentales s’est tourné vers Moscou…) c’est le Soudan d’Omar el Béchir qui demeure le principal allié de la Russie dans la région et l’année dernière il a rencontré Vladimir Poutine à Sotchi. Comme la Chine, la Russie, au Conseil de sécurité, s’est à plusieurs reprises opposées aux sanctions contre le Soudan, qui a été le premier pays arabe à se voir fournir des avions de combat Su 35 de la quatrième génération. Au Sud Soudan également, le président Salva Kiir, frappé d’un embargo américain sur les armes, s’est tourné vers la Russie et la Chine.

27 juin 2018

La Russie prend pied au Congo

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La Russie préparerait elle son grand retour en République démocratique du Congo ou bien l’accord ratifié par l’Assemblée nationale ne serait il que du « business as usual ? » L’accord de coopération militaire et technique entre les deux pays, qui dormait dans les tiroirs depuis 19 ans, vient d’être adopté au lendemain d’une visite à Kinshasa du vice-ministre russe des Affaires étrangères Michaël Bogdanov, en tournée dans la région.
Les termes de l’accord sont assez vagues : ils prévoient la livraison par la Russie d’armements, de matériels de guerre et autres équipements spécifiques, des missions de conseil mais aussi la formation de spécialistes militaires congolais dans les écoles russes. Rien de plus que l’accord qui, en 1999, avait été signé par Laurent Désiré Kabila, père du président actuel, qui se sentait lâché par les alliés traditionnels du Congo. Ces derniers, après avoir encouragé les participants à la première guerre du Congo (1996_1997) à mettre fin au régime de Mobutu, n’avaient pas tardé à être déçus par l’ancien rebelle, partisan de Lumumba, qui avait immédiatement pris des mesures sociales et surtout prié ses alliés rwandais et ougandais de quitter le territoire congolais, ce qui avait provoqué le déclenchement de la deuxième guerre du Congo en août 1988. Accédant au pouvoir après l’assassinat de son père en 2001, Joseph Kabila, recherchant le soutien de l’Occident, avait laissé en friche l’accord militaire conclu avec les Russes mais il s’était tourné vers la Chine qui avait investi dans le secteur minier en échange de grands travaux d’infrastructures dont des routes.
Aujourd’hui, le contexte a changé : Joseph Kabila, dont le mandat a expiré voici deux ans, n’a pas encore annoncé son intention de se retirer, même si des élections sont prévues pour le 23 décembre, des poches de violence s’étendent, les pays voisins s’inquiètent, dont l’Angola qui dirige des troupes vers la frontière congolaise. Le régime, qui renforce son appareil répressif et son armée, craint de devoir faire face à des manœuvres de déstabilisation et à des manifestations populaires soutenues par les Occidentaux. En effet, le climat des relations avec la Belgique est glacial, les sanctions européennes sont durement ressenties et l’Amérique de Trump est… imprévisible. Dans ce contexte tendu, la Russie, comme la Chine avant elle, a fait valoir son souci de non ingérence dans les affaires intérieures tandis que Kinshasa assurait que le Congo paierait lui-même ses élections, sans attendre de financement extérieur, nécessairement assorti de conditions et de contrôles.
Si le contexte géopolitique a évolué au cours des derniers mois, la Russie, en réalité, a toujours été présente au Congo : ce sont des équipages russes et ukrainiens qui, depuis vingt ans, pilotent les appareils Antonov utilisés par la Monusco qui quadrillent le territoire, les premiers étudiants congolais viennent d’obtenir leurs diplômes dans les académies militaires et les écoles russes spécialisées dans le domaine de l’aviation. En outre, étant membre permanent du Conseil de Sécurité, la Russie, aux côtés de la Chine, a souvent bloqué des résolutions proposées par les Occidentaux.
Cette fois cependant, la coopération entre les deux pays pourrait s’étendre plus loin et, à terme, mener à des accords dans les secteurs des mines, de l’énergie, de l’agriculture.
Lorsqu’au début de cette année, la Russie offrit gratuitement des armes et des instructeurs militaires au président centrafricain Touadéra et que, dans la foulée, des membres des forces spéciales russes débarquèrent à Bangui, il était clair pour tous les observateurs que la RCA ne serait qu’un tremplin. Car le véritable objectif, au cœur de l’Afrique était la RDC, un pays qui détient plus de 60% des réserves mondiales de cobalt et dont le président, au début de cette année, s’est engagé dans un bras de fer avec les multinationales occidentales, sommées d’augmenter significativement les redevances pour les minerais stratégiques et soumises à un code minier rénové, beaucoup plus exigeant.
A quelques mois d’élections qu’il entend bien contrôler, à son profit ou à celui de l’un de ses proches, le président Kabila entend se prémunir contre les puissances occidentales qui, comme la Belgique, soutiennent ouvertement son principal rival Moïse Katumbi et qu’il soupçonne de vouloir mener des manœuvres de déstabilisation.
C’est en 2014 déjà que le président Kabila était entré en contact avec Vladimir Poutine, via Sergei Ivanov, le vice premier ministre russe et c’est en 2015 que le chef de l’état congolais avait obtenu le concours d’agents des forces spéciales russes (FSB) qui l’avaient conseillé dans des matières de sécurité et aidé à déjouer certaines manœuvres politiques.
En effet, comme en République centrafricaine ou ailleurs, le soutien russe se présente sous forme de « package » : à la fourniture d’armes et de munitions s’ajoute le « service après vente » c’est-à-dire la mise à disposition d’instructeurs militaires, d’experts militaires et civils, de conseillers politiques. Sans oublier les « bons offices » auprès de pays amis : c’est ainsi que Vladimir Poutine a encouragé les contacts entre Kabila et le maréchal Al Sissi, ce qui a permis à l’Egypte de fournir de l’armement et des formations aux techniques de combat et de contre-guérilla urbaine. Kinshasa s’est également rapproché de l’Algérie, dont la Russie demeure le principal fournisseur de matériel militaire (utilisé entre autres dans le soutien au Front Polisario).
KInshasa entretient également de bonnes relations avec le Soudan, lui aussi allié de Moscou et des troupes congolaises sont en formation dans le pays du président El Bechir, un autre mal aimé…
Le rapprochement entre Kinshasa et Moscou, dans un contexte de tension avec les Occidentaux, ne devrait pas faire oublier la Chine : Pékin a investi des milliards de dollars dans les mines du Katanga, racheté le site géant de Tenke Fungurume et cet accès privilégié aux réserves de cobalt et de lithium du Congo devrait permettre à la Chine, « l’usine du monde » de contrôler à l’avenir le marché des batteries électriques. Aux yeux des observateurs, il est évident que Pékin ne se laissera pas évincer du Congo et qu’elle devrait donc veiller à sécuriser ses investissements. Pour ce faire, n’ayant pas elle-même de puissance militaire sur le continent africain, elle pourrait recourir à l’expertise militaire russe.

24 juin 2018

Quatre Français arrêtés au Burundi

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Quatre Français arrêtés au Burundi

Quatre Français, accusés d‘escroquerie en matière de télécommunications ont été arrêtés à l’aéroport du Burundi, alors qu’ils se préparaient à repartir vers la France ou vers Bangui, la capitale centrafricaine. Entendus par le service national de renseignement ils ont été écroués séparément dans plusieurs prisons du pays. Un cadre burundais, considéré comme proche du pouvoir et des services de renseignement et ancien directeur de l’Office national des télécommunications, Donatien Ndayishimye a également été arrêté. Les quatre Français, tous ingénieurs, représentent une société de télécommunication. Selon leur avocat au Burundi Me Sagatwa, les quatre Français étaient venus à Bujumbura pour des travaux d’équipement. Cependant, actionnaires majoritaires de la société de communication ITS Hong Kong, ils n’avaient encore touché aucun dividende ce qui les avait menés à faire le déplacement à Bujumbura. L’un des détenus est Laurent Foucher, homme d’affaires français propriétaire de plusieurs affaires en Afrique et entre autres de Telecel à Bangui, un pays où il a fondé une « académie de presse centrafricaine » et il est aussi patron de Telecel Globe. Quant à Jean-Christophe Viguier, il est le représentant des actionnaires majoritaires de la société ITS Hong Kong, une société spécialisée dans la terminaison des appels internationaux entrant et sortant. Comme Laurent Foucher il est détenu à Rumonge dans le Sud du Burundi.
D’après les observateurs, cette affaire à propos de laquelle l’ambassade de France s’est refusée à tout commentaire s’apparente plus à une affaire d’intimidation qu’à une escroquerie.

22 juin 2018

La “douce diplomatie” et les informations de Maman Gege

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« Maman Gege » l’énergique dirigeante de l’association de femmes SOFADI à Uvira (Sud Kivu) pratique ce qu’elle appelle la « douce diplomatie » : résolution de conflits via les femmes, initiatives de développement, coopératives, mais aussi récolte d’informations de première main, qui annoncent quelquefois, à la surprise générale et bien avant tout le monde, des préparatifs de guerre ou de « coups fourrés ». C’est ainsi que maman Gege opère parfois des rapprochements surprenants. Pour elle, la mort de Luc Nkulula, le militant de la Lucha qui a péri voici deux semaines dans l’incendie de sa maison à Goma doit être mise en relation avec d’autres évènements, comme l’attentat contre un autre militant des droits de l’homme à Kinshasa, qui a lui aussi vu sa maison disparaître en fumée. Maman Gege se rappelle que brûler les maisons des opposants était naguère une pratique courante au Burundi : « les services de renseignement disposaient d’une poudre appelée « napalm ». Ils en déposaient une poignée devant la maison des opposants politiques et un incendie impossible à éteindre éclatait à la moindre étincelle… Il semble que le procédé aujourd’hui utilisé au Congo est similaire… »
Pour Maman Gege, tout semble indiquer qu’aune autre guerre se prépare, une fois de plus, dans les contreforts montagneux du Sud Kivu, là même où éclatèrent voici vingt ans, la première puis la deuxième guerre du Congo : « des groupes armés se sont installés à Bijombo, au dessus d’Uvira, des combattants inconnus de la population, qui ne parlent pas les langues locales mais s’expriment en swahili… » Radio Okapi a confirmé cette information, révélant qu’une dizaine de personnes avaient trouvé la mort dans des combats opposant différents groupes armés sur les plateaux de Bijombo au dessus d’Uvira. Selon la radio onusienne les combattants seraient d’une part des Tutsis Banyamulenge qui auraient reçu le renfort d’un groupe armé rwandais venu de Bijabo et de l’autre des miliciens locaux appartenant aux groupes ethniques Bafulero, Babembe et Banyindu, qui auraient établi leur quartier général à Masango et seraient soutenus par un groupe armé burundais. Plusieurs villages de la région ont été désertés de leurs habitants qui ont demandé secours et protection aux forces armées congolaises. Maisons détruites, civils en fuite, biens pillés : de tels incidents sont fréquents dans la région, mais en cette période politiquement troublée, alors que Kinshasa attend toujours que le président Kabila annonce ses intentions et, peut-être le nom de son dauphin, aucune source de tension ne peut être négligée. En ces temps d’incertitude, l’internationalisation de la crise congolaise est toujours à redouter…

21 juin 2018

L’Afrique, terrain de manoeuvre des opérations de maintien de la paix

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L’Afrique, terrain de manœuvre des opérations de maintien de la paix

Rabat,

Voici un quart de siècle, le départ des Casques bleus du Rwanda, qui rendit possible le génocide, représenta pour les Nations unies un échec absolu, dont bien des leçons ont été tirées.
Depuis lors cependant, les missions de paix se sont multipliées, au nombre de 13 au total, dont 7 en Afrique, parmi les plus difficiles comme la Minusma (Mission des Nations unies au Mali) ou la plus ancienne, la Monusco en République démocratique du Congo. Alors que l’on aurait pu s’attendre à ce qu’un exercice d’évaluation de ces missions soit mené à New York ou dans un pays du Nord, contributeur financier aux opérations de paix, c’est un « think thank marocain, l’OCP Policy center, basé à Rabat, qui a pris l’initiative de rassembler durant deux jours plus de 150 personnalités qui se sont livrées à des débats d’une grande franchise. Ont ainsi dialogué d’anciens ministres des affaires étrangères, de hauts fonctionnaires de l’ONU, des représentants des organisations régionales mais surtout une impressionnante brochettes de militaires haut gradés, anciens commandants des forces onusiennes et africaines et tous, à condition de ne pas être nommément cités, ont fait preuve d’une grande lucidité.
Les chiffres d’abord : les opérations de maintien de la paix, de plus en plus nombreuses, coûtent au total entre 6, 2 et 7 milliards de dollars par an. Cette somme est certainement inférieure au coût du seul engagement américain en Irak, mais au vu des résultats, elle représente cependant un montant élevé, que certains pays contributeurs, comme les Etats Unis de Donald Trump, commencent à remettre en question. C’est que le concept même de «maintien de la paix » est ambigu : il suppose que les forces onusiennes ont pour mission de garantir une paix qui aurait été conclue entre les parties belligérantes, ce qui est de moins en moins souvent le cas. En outre la « communauté internationale » présente différents niveaux d’implication : les pays du Nord assurent la plus grande partie des financements (quoique la Chine soit devenue le deuxième contributeur) mais ce sont les pays du Sud qui envoient des hommes sur le terrain, parmi lesquels l’Ethiopie, le Bangla desh, l’Inde, le Pakistan, qui y trouvent un avantage économique certain, tandis que le Rwanda, la Tanzanie, le Malawi se montrent désireux d’éteindre le feu qui brûle chez leurs voisins. Si les contributions diffèrent, les voix au chapitre ne sont pas les mêmes elles non plus : les pays qui décident réellement sont les cinq membres du Conseil de sécurité, ainsi que les pays qui occupent un siège non permanent (comme la Belgique en ce moment). Même si sept opérations se déroulent sur le continent, l’Afrique est loin de figurer dans le groupe des décideurs, car même lorsque des Etats africains occupent des sièges temporaires ils négligent d’envoyer des diplomates de poids porter leur parole. Sur le terrain non plus, il n’y a pas d’égalité entre les nations engagées : dans des situations dangereuses comme le Mali ou l’Est du Congo, troupes et officiers européens sont cantonnés dans les bureaux, dans des tâches de planification loin du front, tandis que les soldats venus du Sud sont placés en première ligne et font face aux situations les plus dangereuses. Quant aux Français, ils opèrent avec autorisation du Conseil de sécurité mais de manière autonome. Cette disparité est frappante au Mali, où les Casques bleus ne sont pas des forces d’interposition, mais des cibles délibérément visées par les groupes terroristes, ce qui explique qu’il y ait déjà eu 200 morts au sein de la mission, un nombre particulièrement élevé. C’est que là aussi il y a division des tâches ; les militaires français de l’opération Barkhane font directement la guerre aux terroristes et ils agissent en coordination avec la Minusma mais sans dépendre d’elle, tandis que des embuscades meurtrières sont régulièrement tendues aux forces onusiennes « c’est le maillon faible que l’on vise à faire sauter » commente un officier de terrain. En outre, au Mali comme en Centrafrique, voire en RDC, des forces onusiennes souvent déployées loin de leurs bases ont bien du mal à ne pas être soupçonnées de sympathie pour l’une ou l’autre faction belligérante, surtout lorsqu’elles partagent la même religion, musulmane en l’occurrence…Dans les missions de maintien de la paix comme dans d’autres initiatives de l’Onu, constatent des participants, il y a trop de centralisation, de bureaucratie, on ne fait pas assez confiance aux commandants déployés sur le terrain dont la capacité d’initiative est trop réduite. Ce qui mène à des guerres totalement asymétriques entre d’un côté des Casques bleus peu soucieux de risquer leur vie et paralysés par les règles d’engagement souvent très rigides et, en face d’eux, des groupes armés très mobiles, qui ne respectent pas les lois de la guerre et se confondent volontiers avec les populations civiles.
Ces réalités dérangeantes, soulignées par les militaires venus du terrain, ont contrasté, tout au long du colloque, avec les discours des personnalités civiles, représentant des organisations internationales ou des think thank. Ainsi par exemple ces dernières ont-elles longuement souligné la nécessité de coopérer avec la « société civile » et les organisations qui se présentent en son nom. Mais en Afrique, chacun sait que cette « société civile » évoluant dans le sillage des opérations onusiennes a souvent peu d’impact sur le terrain, étant plus habile à répercuter vers la base les « mantras » venus de New York ou d’ailleurs qu’à faire remonter les attentes réelles des populations concernées. Il est vrai aussi que la langue contribue à creuser le fossé : si les notables, les personnes influentes ou âgées qui suscitent le respect au sein des populations et même des combattants s’expriment dans les langues locales, la société civile, elle, maîtrise le français ou l’anglais et apparaît ainsi comme un interlocuteur plus facile. La dualité français-anglais représente elle aussi un problème : il arrive que des contingents francophones soient écartés, alors qu’ils pourraient être déployés dans un pays francophone comme le Congo ou la RCA, pour la simple raison que leurs chefs ne pourraient communiquer en anglais avec la hiérarchie à New York ou dans la capitale du pays…
L’appui d’organisations régionales, comme l’Union africaine, ou de groupes ad hoc comme le G5 Sahel pourrait alléger le fardeau des missions onusiennes, à condition que soient respectées des règles d’engagement communes et qu’une meilleure coordination soit mise au point.
A cet égard tous les participants ont souligné la nécessité de préserver une sorte de mémoire institutionnelle, c’est-à-dire les archives et les bilans des opérations de paix, qu’elles aient été ou non des réussites, et de conceptualiser davantage les méthodes mises en œuvre. « Après tant d’années, il serait temps de cesser de naviguer à vue » devait conclure un chef d’état major, plaidant en faveur d’une « école africaine de gestion des crises »…

17 juin 2018

Affaire Bemba: Me Gillissen défend l’indépendance de la CPI

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Acquitté en appel, après dix années de prison ! La remise en liberté de Jean-Pierre Bemba a fait l’effet d’un coup de tonnerre, au Congo, au sein des ONG spécialisées comme Human Rights Watch et aussi dans les milieux judiciaires. Nous avons demandé à Me Jean-Louis Gilissen, avocat à Liège et spécialiste de la Cour pénale internationale où il a déjà défendu plusieurs prévenus mais aussi des victimes, de commenter l’issue surprenante de ce procès qui se voulait exemplaire.
Avant tout, l’avocat rappelle que « la CPI fonctionne comme un « animal à trois pattes » totalement indépendantes les unes des autres : le greffe du tribunal, qui veille à l’organisation et au fonctionnement de la Cour et de ses nombreux services, le bureau du Procureur qui opère des enquêtes, propose des poursuites et les assume lors des procès, et enfin les juges eux-mêmes. »
Pour Me Gilissen, « le Procureur actuel , Mme. Fatou Bensouda, a hérité du dossier constitué par le premier procureur de la CPI, le juge argentin Luis Moreno Ocampo. Ce dossier, inspiré par l’idée qu’il fallait « faire un exemple » et juger « un gros poisson » comportait de graves faiblesses sur des sujets fondamentaux alors que l’affaire était bien plus complexe. Les problèmes étaient multiples mais concernaient principalement l’identification du titulaire réel et effectif de l’autorité hiérarchique ainsi que les conséquences qu’une délégation de cette autoritépeut avoir sur la responsabilité des uns et des autres. Rappelons que les troupes de Jean-Pierre Bemba avaient été mises à la disposition du président de la République centrafricaine de l’époque, Ange Patassé, un président élu, qui était menacé par une rébellion, celle du général François Bozizé. Ces troupes du MLC étaient donc placées sous le commandement de responsables centrafricains… Si je peux me permettre une comparaison, c’est un peu comme si un entrepreneur en construction avait mis sa propre main d’œuvre à la disposition d’une autre entreprise qui serait , elle, « maître de l’ouvrage » et, donc, responsable de travaux décidés et réalisés par elle et des éventuelles malfaçons qui y seraient commises.
Comment expliquer alors que, tout au long du procès, qui a tout de même abouti à une condamnation de Bemba en première instance, ce vice initial n’ait pas été rédhibitoire ?
Je crois qu’au vu de l’importance et de la gravité des crimes commis mais aussi du nombre de victimes et de leurs souffrances, personne n’a souhaité désavouer le Procureur et risquer de donner une impression d’impunité… Il fallait un responsable, tant ce que s’est passé en Centrafrique était horrible. Cependant, l’acquittement d’un autre chef de guerre, Mathieu Ndudjolo, survenu dans un autre procès du fait des faiblesses du dossier du Procureur, aurait dû représenter un avertissement.
Il me semble que durant toute la procédure, certaines des ONG spécialisées qui examinaient les charges contre le prévenu et défendaient les victimes, auraient pu aussi s’intéresser au travail du bureau du Procureur, en dénoncer les insuffisances et se montrer plus exigeantes avec le contenu des enquêtes ; cette vigilance aurait peut-être permis d’éviter un tel gâchis. Comment d’ailleurs le Procureur a-t-il pu ne poursuivre qu’une seule personne dans une telle affaire ? Pourquoi avoir pris un tel risque face aux difficultés qui se posaient?
Comment expliquer le revirement de la Chambre d’appel ? Beaucoup de Congolais sont d’avis qu’il s’agît d’une manœuvre politique, qui n’a rien à voir avec le droit…
Ils se trompent. Ce qui s’est passé, c’est que plusieurs des juges d’appel, dont la juge Van den Wyngaert , une juriste rigoureuse et peu influençable, ont tout simplement eu le courage de dire tout haut ce que tout le monde savait : « Le roi est nu ! ». Autrement dit, sur le plan probatoire, le dossier du Procureur était insuffisant. Il présentait de graves faiblesses qui n’ont jamais été compensées. C’est cela qui a mené à l’acquittement de M. Bemba (ndlr. qui est cependant encore inculpé pour une affaire de subordination de témoins). Ce faisant, les jugesont démontré l’indépendance et l’impartialité de la Cour, le haut degré de compétence de celle-ci et, contrairement à ce que j’entends affirmer très légèrement, c’est en cela que réside l’honneur de la Cour pénale internationale. Il s’agissait de l’avenir d’un homme, mais ce qui était en jeu, c’était aussi la qualité de la réponse et des explications auxquelles ont droit les victimes. Or celles-ci, quelle que soit leur déception actuelle, méritent beaucoup mieux qu’une erreur judiciaire !
Qui sont les responsables de cette déception ? La décision de la Chambre d’appel, qui n’a pas du être facile à prendre, devrait être saluée pour son courage ! Au lieu de cela, certaines ONG spécialisées accablent la CPI de critiques, confondant les défauts du travail effectué par le bureau du Procureur, ses erreurs et ses manquements, avec le sérieux de l’exigence des juges. Elles auraient été mieux inspirées, dès le début, de respecter la présomption d’innocence, de surveiller le travail des enquêteurs du Procureur et de veiller à ce que le dossier soit complet et inattaquable…
Ce qui est terrible, c’est l’impression que tout cela peut produire sur les victimes. Dès lors, les ONG qui aujourd’hui attaquent injustement les juges et tentent de mettre en cause la crédibilité de la CPI devraient faire preuve de plus d’humilité car, d’une certaine manière, l’échec du Procureur est aussi le leur.
La Cour pénale internationale vient de prouver qu’elle n’entend pas condamner n’importe qui n’importe comment, quels que soient la gravité ou l’horreur des crimes commis. En ce, pour tous ceux qui luttent pour une justice pénale internationale impartiale et de qualité, l’arrêt prononcé dans l’affaire de Jean-Pierre Bemba est une excellente nouvelle. Et, n’en déplaise à d’aucuns, c’est la crédibilité de la CPI qui en sort renforcée.

15 juin 2018

Le rêve calciné de Luc Nkuluna

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Les militants du mouvement La Lucha, les jeunes de Goma, tous les artisans de paix du Nord et du Sud Kivu, pleurent la disparition tragique de Luc Nkuluna, englouti par les flammes dans sa maison de Goma et inhumé jeudi avec beaucoup d’émotion. Samedi dernier, cet architecte de 33 ans avait passé sa journée à former 87 jeunes issus des quartiers populaires de la ville. Il leur avait enseigné l’engagement citoyen, la lutte non violente, le refus de la corruption. Proche du Docteur Mukwege, il avait soutenu l’initiative de ce dernier « les chemins de la paix ». Voici un an et demi, à l’occasion du festival Amani à Goma, nous avions longuement rencontré Luc Nkulula. Il insistait sur le combat social, sur l’engagement des jeunes, sur leur aspiration au changement politique mais surtout au changement moral. Il citait son propre exemple : « j’ai un travail, modeste certes, mais qui me permet de vivre, de résister aux sollicitations du pouvoir. Lorsque je rencontre un homme politique, et qu’il veut payer mon « transport » ou me faire un cadeau, je lui réponds que, s’il défend les intérêts de ses électeurs, ce serait plutôt à moi de le remercier comme je peux… » Intransigeant, Luc insistait : « la corruption a détruit ce pays. Nous, les militants de la Lucha, nous refusons absolument d’entrer dans ce système… » A Kinshasa, à la même époque, un ministre de Kinshasa nous confiait : « ces jeunes là, ceux de La Lucha, de tous ces mouvements citoyens, représentent un véritable péril, nous n’avons aucune prise sur eux… »
C’est pour cela sans doute que, quelques mois plus tard, lors de son passage à Goma, le président Kabila tint à s’entretenir avec ces jeunes irréductibles. Luc Nkuluna participait à la délégation et l’entretien fut poli mais ferme : les représentants de La Lucha luttaient pour le « social » de leurs compatriotes, ils demandaient que les habitants de Goma soient approvisionnés en eau potable, que les routes soient refaites , que des emplois soient créés, bref ils plaidaient pour leur province et pour les simples citoyens. Mais à l’issue de l’entretien ils refusèrent poliment, catégoriquement, d’accepter un éventuel « souvenir ».
Pour Luc Nkuluna et ses compagnons, le seul modèle c’était Patrice Lumumba, le père de l’indépendance, dont ils vantaient l’engagement, le patriotisme, le combat désintéressé, dont ils connaissaient par cœur les discours…
Samedi soir, Luc était fatigué, et il travaillait encore dans sa chambre lorsque sa sœur, qui était au téléphone, aperçut une moto qui s’arrêtait devant la modeste maison de bois. Dans ce quartier privé d’électricité elle ne put distinguer les visages du conducteur et de son passager.
La suite se résume en quelques mots: deux inconnus casqués qui opèrent dans l’obscurité, un grand bruit d’explosion, des flammes qui jaillissent, qui bloquent la porte de la maison…Incapable de desceller les barreaux de la chambre où il est enfermé, Luc jette par la fenêtre son ordinateur, ses dossiers. Il crie, mais en vain. Les voisins appellent la Monusco qui arrivera une heure plus tard, alors que la maison s’est déjà effondrée sur le jeune homme.
Aujourd’hui, les jeunes de Goma ne sont pas seuls à porter le deuil. Le Docteur Mukwege pleure la disparition d’un ami proche, d’un collaborateur. A Kinshasa aussi le Comité des laïcs déplore la disparition d’un homme qui, à l’instar de Rossy Mukendi, abattu lors d’une manifestation à KInshasa, luttait pour un Congo enfin démocratique. Les ombres s’allongent, et sur le panthéon des martyrs, qui n’existe encore que dans la mémoire du peuple, un nouveau nom s’est inscrit.