10 juin 2018

L’acquittement de Bemba brouille les cartes du poker congolais

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Durantses dix années de détention dans la prison de la CPI à Scheveningen, Jean-Pierre Bemba ne s’est jamais considéré comme un homme fini. Non content d’entretenir sa forme physique et de jouer régulièrement au tennis, il a gardé, jour après jour, le contact avec l’actualité congolaise et surtout avec son parti, le Mouvement pour la libération du Congo. Pour les cadres du MLC, pour ses militants, il était resté, incontestablement, le « chairman », le challenger malheureux du président Kabila attendant son retour au pays. Tous ceux qui l’ont rencontré à La Haye s’accordent pour affirmer que l’homme, très soutenu par sa famille et ses amis proches, a gardé son énergie et qu’il n’a jamais cessé de croire qu’un jour justice lui serait rendue.
Si Jean-Pierre Bemba a gardé tant de répondant, c’est qu’il a trouvé dans son berceau un double héritage, celui des affaires et de la politique. Son père, Jeannot Bemba Saolona, était le « patron des patrons », dont la fortune se développa dans l’Equateur et dans l’Ituri, lorsque furent « zaïrianisées » de grandes plantations appartenant à des colons belges. Métis d’origine portugaise, Jeannot Bemba, un homme d’affaires avisé, était très proche du président Mobutu, dont il gérait les affaires et l’une de ses filles épousa Nzanga Mobutu, l’un des fils du président. Jean-Pierre, un colosse d’un mètre 90, fut lui aussi un intime du « Léopard » dont il avait la dégaine, l’assurance et la même capacité de galvaniser les foules par sa parole. Dans les dernières années du règne de Mobutu, alors que ce dernier était affaibli par la maladie, Jean-Pierre Bemba se rapprocha de lui plus encore, participant à la gestion de ses affaires et apparaissant quelquefois comme son fils spirituel, au grand dam des héritiers directs du Guide.
Après des études secondaires au collège Boboto à Kinshasa, tenu par les Jésuites, Bemba est envoyé en Belgique où il mène des études de sciences commerciales et consulaires à l’ICHEC, aux côtés d’Olivier Kamitatu, fils de l’homme politique CléophasKamitatu. Les deux hommes seront longtemps liés jusqu’à ce qu’Olivier Kamitatu rejoigne Kabila puis aujourd’hui Moïse Katumbi.
Lorsqu’à la fin de ses études, Jean-Pierre Bemba rentre à Kinshasa il se lance dans les affaires avec des fortunes diverses. Mais au début des années 90, alors que le pouvoir de Mobutu s’affaiblit, c’est surtout la politique qui l’intéresse. A tel point que, présenté comme un « mobutiste » il choisit l’exil lorsque Laurent Désiré Kabila, en 1997 s’empare du pouvoir à la tête des forces de l’AFDL (alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo). Un an plus tard, alors que les premiers alliés de Kabila, le Rwanda et l’Ouganda, déçus par le nationalisme du vieux rebelle, décident de le chasser du pouvoir, Jean-Pierre Bemba crée son propre parti, le Mouvement pour la libération du Congo, qui sera au départ une rébellion armée, soutenue par l’armée ougandaise.
De manière très symbolique, Bemba et son état major s’installent alors à Gbadolite, la ville construite par Mobutu sur les lieux de son village natal, mais ils n’entretiendront guère les palais ou la copie de la Cité interdite construite sur les rives du fleuve Oubangui, car c’est surtout la guerre qui les absorbe. L’armée de libération du Congo guerroie dans l’Ituri et ses combattants devront faire face à de graves accusations : dans la région de Mambasa, ils auraient attaqué massacré et même mangé des Pygmées ! De l’avis de tous les observateurs, ce dossier là pèse très lourd, mais les témoins sont rares et controversés et la Cour pénale internationale préférera se saisir d’une autre charge. En 2002, répondant à l’appel du président élu de République centrafricaine Ange Félix Patassé, qui fait face à la rébellion du général François Bozize, les troupes de Bemba sont envoyées à Bangui, de l’autre côté du fleuve Oubangui, où elles seront accusées d’exactions diverses mais aussi de viols commis en pleine ville, entre autres dans le périmètre de l’ambassade de France, ce qui suscitera la colère de Paris. Cette affaire nourrira plus tard le dossier de la CPI, même si au moment des faits Jean-Pierre Bemba ne se trouve pas sur place et que ses troupes sont placées sous commandement centrafricain. Durant dix ans la notion de « responsabilité pénale individuelle » sera au cœur du procès et même s’il se trouvait à plus de 1000 kilomètres du terrain des opérations, Jean-Pierre Bemba fut tenu pour responsable des crimes commis par ses troupes. Quant au président centrafricain Patassé il ne fut même pas inquiété, faute de preuves…
C’est que Bemba, par la suite, avait poursuivi sa carrière politique en RDC : après avoir été nommé vice-président du gouvernement de transition dans la formule dite « un plus quatre » adoptée à la fin de la guerre en 2002, il se porte candidat à l’élection présidentielle de 2006 et, avec plus de 20% des suffrages exprimés, il arrive derrière Joseph Kabila. La campagne pour le second tour est violente, passionnée : Bemba fait campagne dans l’Equateur et les provinces de l’Ouest, il rameute les quartiers populaires de Kinshasa en se présentant sous le nom d’ « Igwe », l’enfant du pays, en opposition à Kabila présenté comme un étranger et appelé le « mupaya » l’enfant illégitime ! Possédant plusieurs stations de télévision, Bemba se révèle un orateur redoutable et il enflamme les rues de la capitale. A tel point que sa défaite au deuxième tour, avec 42 % des voix, n’est pas acceptée par la population et lorsqu’il proclame les résultats, l’abbé MaluMalu, qui préside la Commission électorale, est entouré de chars chargés d’assurer sa protection. Les troupes de Bemba, elles portent la guerre dans Kinshasa : la résidence du « chairman », au milieu du boulevard du 30 juin devient un camp retranché, les enfants des rues se barricadent dans le cimetière de la Gombe. Kabila quant à lui, n’hésite pas à utiliser la manière forte : alors même que Bemba est en réunion dans le sous sol de sa résidence avec les ambassadeurs occidentaux et le chef de la mission de l’ONU William Swing, les troupes du général Numbi bombardentle bâtiment et pulvérisent l’hélicoptère personnel du candidat malheureux.
Alors qu’il s’était engagé à mener une « opposition républicaine », Bemba refuse par la suite de fondre sa garde personnelle dans l’armée nationale et en mars 2007 des combats extrêmement violents opposent ses hommes à l’armée régulière et font plus de 200 morts dans une ville qui, jusque là, n’avait pas connu la guerre. Par la suite, tout ira très vite : Bemba se réfugie à l’ambassade d’Afrique du Sud, un mandat d’arrêt est lancé contre lui, il est accusé de haute trahison. Il se rend ensuite au Portugal puis retrouve sa famille dans sa résidence située à Rhode Saint Genèse. C’est là que, le 24 mai 2008, la police bruxelloise viendra le cueillir pour l’envoyer à La Haye où la Cour pénale réclame un homme qui est alors décrit comme « un gros poisson » par le procureur de l’époque Luis Moreno Ocampo qui, par la suite, aura lui-même quelques démêlés judiciaires…
A l’époque, Joseph Kabila croyait en avoir fini avec son plus pugnace adversaire, mais après une traversée du désert de dix ans, Jean-Pierre Bemba, qui n’a pas été oublié dans son pays, se prépare à refaire surface. S’il devait se relancer en politique, ce « joker » coriace, que ses partisans ne manqueront pas de transformer en martyr, pourrait bien bouleverser un jeu qui jusqu’ici semblait étrangement bloqué…