15 juin 2018

Le rêve calciné de Luc Nkuluna

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Les militants du mouvement La Lucha, les jeunes de Goma, tous les artisans de paix du Nord et du Sud Kivu, pleurent la disparition tragique de Luc Nkuluna, englouti par les flammes dans sa maison de Goma et inhumé jeudi avec beaucoup d’émotion. Samedi dernier, cet architecte de 33 ans avait passé sa journée à former 87 jeunes issus des quartiers populaires de la ville. Il leur avait enseigné l’engagement citoyen, la lutte non violente, le refus de la corruption. Proche du Docteur Mukwege, il avait soutenu l’initiative de ce dernier « les chemins de la paix ». Voici un an et demi, à l’occasion du festival Amani à Goma, nous avions longuement rencontré Luc Nkulula. Il insistait sur le combat social, sur l’engagement des jeunes, sur leur aspiration au changement politique mais surtout au changement moral. Il citait son propre exemple : « j’ai un travail, modeste certes, mais qui me permet de vivre, de résister aux sollicitations du pouvoir. Lorsque je rencontre un homme politique, et qu’il veut payer mon « transport » ou me faire un cadeau, je lui réponds que, s’il défend les intérêts de ses électeurs, ce serait plutôt à moi de le remercier comme je peux… » Intransigeant, Luc insistait : « la corruption a détruit ce pays. Nous, les militants de la Lucha, nous refusons absolument d’entrer dans ce système… » A Kinshasa, à la même époque, un ministre de Kinshasa nous confiait : « ces jeunes là, ceux de La Lucha, de tous ces mouvements citoyens, représentent un véritable péril, nous n’avons aucune prise sur eux… »
C’est pour cela sans doute que, quelques mois plus tard, lors de son passage à Goma, le président Kabila tint à s’entretenir avec ces jeunes irréductibles. Luc Nkuluna participait à la délégation et l’entretien fut poli mais ferme : les représentants de La Lucha luttaient pour le « social » de leurs compatriotes, ils demandaient que les habitants de Goma soient approvisionnés en eau potable, que les routes soient refaites , que des emplois soient créés, bref ils plaidaient pour leur province et pour les simples citoyens. Mais à l’issue de l’entretien ils refusèrent poliment, catégoriquement, d’accepter un éventuel « souvenir ».
Pour Luc Nkuluna et ses compagnons, le seul modèle c’était Patrice Lumumba, le père de l’indépendance, dont ils vantaient l’engagement, le patriotisme, le combat désintéressé, dont ils connaissaient par cœur les discours…
Samedi soir, Luc était fatigué, et il travaillait encore dans sa chambre lorsque sa sœur, qui était au téléphone, aperçut une moto qui s’arrêtait devant la modeste maison de bois. Dans ce quartier privé d’électricité elle ne put distinguer les visages du conducteur et de son passager.
La suite se résume en quelques mots: deux inconnus casqués qui opèrent dans l’obscurité, un grand bruit d’explosion, des flammes qui jaillissent, qui bloquent la porte de la maison…Incapable de desceller les barreaux de la chambre où il est enfermé, Luc jette par la fenêtre son ordinateur, ses dossiers. Il crie, mais en vain. Les voisins appellent la Monusco qui arrivera une heure plus tard, alors que la maison s’est déjà effondrée sur le jeune homme.
Aujourd’hui, les jeunes de Goma ne sont pas seuls à porter le deuil. Le Docteur Mukwege pleure la disparition d’un ami proche, d’un collaborateur. A Kinshasa aussi le Comité des laïcs déplore la disparition d’un homme qui, à l’instar de Rossy Mukendi, abattu lors d’une manifestation à KInshasa, luttait pour un Congo enfin démocratique. Les ombres s’allongent, et sur le panthéon des martyrs, qui n’existe encore que dans la mémoire du peuple, un nouveau nom s’est inscrit.