8 juillet 2018

Ethiopie-Erythrée: l’espoir enfin…

Catégorie Non classé

La rencontre entre le Premier Ministre éthiopien Abiy Ahmed et le président érythréen Issaias Afeworki est peut-être la meilleure nouvelle venue d’Afrique depuis longtemps : non seulement parce que ces deux pays de la Corne de l’Afrique, souvent appelés des « frères ennemis », entendent désormais mettre fin à un litige frontalier vieux de vingt ans, mais aussi parce que la stabilisation de la région et son développement pourraient réduire fortement le flux de migrants qui se dirigent vers l’Europe via la Libye ou le désert du Sinaï et Israël.
A son arrivée à Asmara à bord d’un appareil de la compagnie Ethiopian Airlines, le premier ministre éthiopien Abyi Ahmed a salué le président érythréen en le prenant dans ses bras, tandis que son porte parole déclarait que cette visite s’inscrivait dans le cadre des efforts de normalisation avec l’Erythrée. Auparavant, M. Abyi avait désamorcé la principale cause de conflit entre les deux pays en annonçant que l’Ethiopie céderait à son voisin le territoire frontalier de Badme, acceptant enfin le verdict de la Cour permanente d’arbitrage qui, en 2002, avait attribué Badme à l’Erythrée. Jusqu’à présent Addis Abeba avait refusé ce jugement et maintenu la ville sous administration éthiopienne. Cette tension autour de Badme avait coûté cher aux deux pays : la guerre menée de 1998 à 2000 avait fait plus de 80.000 morts et hypothéqué le développement de toute la Corne de l’Afrique.
En effet, l’indépendance de l’Erythrée, en 1993, avait fait perdre à l’Ethiopie son unique façade maritime sur la mer Rouge. La fermeture de l’accès aux ports de Massawa et Assab avait été durement ressentie par l’opinion éthiopienne, qui regrettait aussi les litiges monétaires et commerciaux entre les dirigeants des deux pays, cependant tous d’anciens compagnons d’armes qui avaient lutté ensemble contre le « Négus Rouge » Mengistu Hailé Mariam, soutenu à l’époque par l’URSS. Après avoir mené un combat commun, le Front populaire pour la libération de l’Erythrée (EPLF) et le Front populaire pour la libération du Tigré (TPLF) s’étaient séparés dans la douleur et l’état de guerre latent sur la frontière avait, de part et d’autre, entraîné des difficultés politiques importantes. En Erythrée, le régime du président Issaias Afeworki s’était durci, menant à l’emprisonnement de nombreux opposants. En outre, il avait imposé un service militaire permanent, en réalité une sorte de « service civil » obligatoire et très mal payé, permettant de faire fonctionner les écoles et les hôpitaux et de se passer autant que possible de l’aide étrangère. Refusant cette mobilisation illimitée et la relative fermeture de leur pays, des dizaines de milliers de jeunes Erythréens ont ainsi choisi l’exil en Europe, bénéficiant longtemps d’une clause d’accueil plus favorable que les autres demandeurs d’asile africains. A tel point que nombreux sont les Soudanais, Ethiopiens et autres Kényans qui ont tenté de se faire passer pour Erythréens…
En Ethiopie également, l’effort de guerre a ponctionné les ressources économiques du pays, il a ralenti une croissance souvent citée en exemple et fondée sur les investissements chinois. Mais surtout, le TPLF, représentant la minorité tigréenne issue des hauts plateaux, s’est peu à peu trouvé en rupture avec les autres groupes ethniques du pays, dont les Oromos vivant dans le Sud, jusque dans la banlieue d’Addis Abeba ainsi que les ressortissants de l’Ogaden, des musulmans historiquement proches de la Somalie.
En avril dernier, la démission du Premier Ministre éthiopien Hailémariam Desalegn, qui avait succédé à Meles Zenawi décédé à Bruxelles, avait changé la donne : le nouveau premier ministre, le lieutenant colonel Abyie Ahmed n’est pas seulement un ancien ministre des sciences et un spécialiste des technologies de l’information et donc du renseignement, il est aussi né d’un père oromo et musulman et d’une mère amhara, l’ancienne ethnie dominante. Désireux de désamorcer les fortes tensions ethniques secouant le groupe majoritaire des Oromos, le Premier Ministre a levé l’état d’urgence, misé sur la libéralisation d’une économie en forte croissance, tirée entre autres par la compagnie Ethiopian Airlines, par le secteur des télécommunications et les usines de textile et de traitement du cuir.
Selon le chercheur Mohamed Hassan, « la normalisation des relations avec l’Erythrée pourrait se traduire par l’autorisation d’accès aux ports d’Assab et de Massawa, par le droit d’escale accordé à la compagnie d’aviation éthiopienne, par la réouverture des ambassades et par une attitude commune face aux problèmes de la région, au Soudan et au Sud Soudan entre autres. »
Dans l’une des régions les plus peuplées et les plus stratégiques d’Afrique, cette nouvelle donne ramène l’espoir…