15 juillet 2018

Un bonheur du diable

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Tout d’abord je les ai regardés de loin. Le premier samedi, j’avais même choisi de faire mes courses durant le match contre le Panama. Pas de circulation, pas de files aux caisses. Mais soudain, entre les rayons vides, la Brabançonne a retenti, les rares clients applaudissaient. Je me suis précipitée vers les téléviseurs du rayon des électro ménagers et autres grands écrans pour voir la fin de la première partie et durant l’entracte, j’ai foncé chez des amis qui habitaient tout près du magasin pour voir la suite et célébrer la première victoire. Ils m’ont accueillie en disant : «on ne reste pas seul dans des moments pareils ». Pour le deuxième match, ils avaient prévu des saucisses et des frites, un grand écran sur la terrasse, la bière coulait à flots dans tout le quartier et on s’interpellait de jardin en jardin. « Ensemble » disaient les Diables, nous aussi on était là. Les texto commençaient à arriver du Congo. Dans les bars de Kin, on fêtait Lukaku et Batshuayi, c’était aussi leur victoire. Vive la Belgique et tant pis pour ceux qui voulaient la rupture.
Lors du match contre le Japon, j’avais envie de voir du monde. Au journal c’était trop calme, trop analytique…Des intellectuels.. Je rêvais d’autre chose, j’avais pris goût à l’euphorie. J’ai alors plongé dans la foule, ou plutôt au dessus de la foule, car je me suis hissée sur une table place Flagey. Là, ça tanguait ferme et lorsque les Japonais ont marqué j’ai eu des sueurs froides et ma bière s’est renversée. Mais lors du dernier but, qui nous envoyait en quart de finale, j’ai lévité pour me retrouver dans un bistrot du quartier où un cafetier marocain m’amena une bière forte. « Bravo Chadli, bravo Fellaini » on est tous des Belges » disait-il en faisant des selfies.
Contre le Brésil, la meilleure équipe du monde à mes yeux, je ne voulais rien parier. Il me fallait du calme, de la concentration, être avec des proches, au cas où cela tournerait mal. La cadette, la seule qui voyait tout cela de loin, s’était improvisée maîtresse de maison et faisait tourner les tartes aux légumes et le pinard. Soudain, on a hurlé, une fois de plus. Le papa s’est enroulé dans le drapeau pour courir sur la rue et au milieu des voitures il avait l’air d’un torero tricolore, le grand père a crié depuis le balcon. A travers Anderlecht et Molenbeek, ça criait de joie, ça dansait, on n’est même pas allés jusqu’à la Bourse car la joie était partout et même dans le jardin, bien plus tard, on entendait encore les pétards de la fête. Lorsqu’il a fallu affronter la France, à nouveau je ne voulais pas être seule, car j’avais prévu des larmes. La patrie de Descartes avait bien fait ses calculs, entre le cœur et la raison le ballon a tranché, nous avions des bleus à l’âme. Heureusement, face aux Anglais, le bonheur est revenu. C’était une tente blanche, dressée à quelques centaines de mètres de la plage, de l’autre côté du chemin de fer, à l’écart des restos chics où on me disait d’un air distant« chère Madame, chez nous, pas de télévision…Allez voir de l’autre côté… » Pour voir, on voyait. La Jupiler, la Desperado semblaient s’évaporer à vue d’œil, , les femmes avaient passé des t-shirts sur leurs coups de soleil, les enfants coiffés de perruques tricolores dansaient sur le trottoir. Mes voisins de tablée me tapaient dans la main, on criait « pas op », on encourageait « tibauw courtwa ».
A la fin, lorsqu’on s’est retrouvés troisièmes, je crois bien qu’au classement du bonheur national brut, on était premiers. Les Marocains pavoisaient, les Congolais envoyaient des texto au pays, Flamands et Wallons se prenaient par le coude. J’ai refusé de lire les chiffres, les calculs. Combien vont-ils gagner, où iront ils après… Tout le monde s’en fiche. Ces hommes là ont puisé dans leurs réserves, ils n’ont pas lésiné sur leur énergie, leur courage. Je ne sais pas si je suis devenue une fana du foot, car je n’ai pas encore tout compris, mais durant ces matchs d’enfer, ces hommes là m’ont rendue diablement heureuse.