9 août 2018

Deux années passées à gagner du temps

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Toujours çà de pris…Tel pourrait être le résumé lapidaire des deux années de « rabiot » obtenues par le président Kabila et les siens après l’accord dit de la Saint Sylvestre, conclu grâce à la médiation des évêques congolais le dernier jour de l’année 2016. Faut- il rappeler qu’à cette époque, le Congo était en ébullition : la promesse d’organiser des élections en 2016 n’avait pas été tenue, faute de volonté politique et de moyens et aussi parce que nul, ni dans la majorité ni dans l’opposition, n’était réellement prêt à affronter l’électeur. En octobre déjà, des négociations infructueuses auxquelles participait Vital Kamerhe avaient eu lieu au Palais de Marbre sous la médiation d’EdemKodjo, l’ancien président du Bénin, durant l’été précédent, les émissaires de Kabila avaient rencontré Etienne Tshisekedi qui négociait l’avenir politique de son fils Félix. Bref, la « machine à gagner du temps » avait commencé à tourner. Lorsque la conférence épiscopale du Congo décida de mener la négociation, elle réveilla un espoir mêlé de réalisme. Des concessions apparurent enfin, des deux côtés : Kabila s’engagea à respecter la Constitution, donc à ne plus se représenter pour un troisième mandat, l’opposition accepta de différer les élections et un délai de deux ans fut accordé, durant lequel le pouvoir promettait de libéraliser l’espace politique et de prendre des « mesures de décrispation » afin d’apaiser les esprits. Miné par la maladie qui allait l’emporter deux mois plus tard, Etienne Tshisekedi accepta de signer l’accord, mettant du même coup son fils sur orbite politique, l’opinion fut invitée à patienter et la communauté internationale, via les Nations unies, entérina l’accord, qui incarna désormais la nouvelle légalité constitutionnelle du Congo.
Depuis lors, en fait de décrispation, on a été servi : la violence naguère confinée à l’Est s’est étendue à travers le pays et une guerre présentée comme « tribale » a éclaté dans le Kasaï, menée par les partisans d’un chef coutumier KamwinaNsapu. Implacablement réprimée par des unités de l’armée dépêchées du Kivu elle fit des milliers de victimes et quatre millions de déplacés, fuyant la guerre jusqu’aux portes de Kinshasa et jusqu’en Angola voisin qui plaça des troupes à sa frontière pour ne pas être envahi par les réfugiés… A Beni, dans le Nord Kivu, les groupes rebelles présentés comme islamistes redoublèrent d’activité tandis que des procès mettaient en lumière de curieuses connivences avec les militaires et l’existence de camps d’entraînement dans les environs du parc des Virunga. Si les prisons se vidèrent mystérieusement à Kinshasa, Goma, Kisangani, permettant à des milliers de détenus de prendre le large, les prisonniers politiques eurent moins de chance que les droits communs : les plus connus d’entre, eux, des cas dits « emblématiques » demeurèrent en prison, les plus connus étant DiomiNdongala, le leader de la démocratie chrétienne, l’avocat katangais Jean-Claude Muyambo, tandis que les dirigeants des mouvements citoyens Lucha et Filimbi, considérés comme de dangereux subversifs, étaient réprimés et emprisonnés sans ménagements, à tel point qu’aujourd’hui encore l’état de santé de l’un d’entre eux, Carbone Beni, inspire des inquiétudes.
Alors que les poches de violence s’étendaient dans le pays, l’opposition fut prise de court par la disparition d’Etienne Tshisekedi en février 2017et le pouvoir en profita, une fois encore, pour gagner du temps…Il fallut attendre la visite à Kinshasa de Nikky Haley, l’ambassadrice américaine aux Nations Unies pour qu’une « date butoir »soit enfin fixée : le 23 décembre 2018, soit quelques jours avant l’expiration du délai de deux ans ! Les mesures de décrispation n’ayant pas été appliquées, la traitement de la presse s’étant durci et la répression affinée, les laïcs chrétiens, dirigés par des intellectuels de renom comme le théologien Thierry Nlandu ou l’historien Isidore Ndaywel décidèrent de mobiliser l’opinion, avec la bénédiction de l’Eglise et le soutien des paroisses. Était ce cela le « plan B » que l’église catholique avait promis de mettre en œuvre si les promesses n’étaient pas tenues ? Les services de sécurité donnèrent en tous cas l’impression de le croire et, dès les premières manifestations, la police tira dans la foule avec des armes réelles, des militaires d’origine inconnue intervinrent. Les morts, les blessés provoquèrent l’indignation internationale, les sanctions redoublèrent, la Belgique prit une position dure et fut accusée de « durcir » le front occidental. Jusqu’aujourd’hui, les relations entre Bruxelles et Kinshasa sont au point mort. Faute d’ambassadeur on ne se parle plus, Charles Michel étant le seul à, parfois, appeler Kabila au téléphone, mais sans résultat visible…
Après une période de suspension, les manifestations des chrétiens risquent de reprendre dès la fin du suspense actuel, même si la CENI continue à assurer que les élections, financées par la RDC sans aide étrangère, sur son seul budget, auront bien lieu à la date prévue. Mais quelles élections ? La « machine à voter », une sorte d’imprimante facilitant des opérations est dénoncée par l’opposition, le processus d’inscription des électeurs est contesté et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la confiance ne règne pas. Bon nombre d’intellectuels comme le Docteur Mukwege préconisent toujours une « transition sans Kabila » mais ils ne disent pas comment ils obtiendront le départ du tenant du titre, qui, en plus, vient de réorganiser son armée et de durcir ses forces de sécurité, recourant même à de l’armement fourni, -instructeurs compris-, par les nouveaux alliés russes…