12 août 2018

Emmanuel Shadary Ramazani, surnommé “Coup pour coup” et favori du village

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Le président sud africain Cyril Ramaphosa, qui est aussi l’actuel président de la Conférence des Etats d’Afrique australe (SADC) a été le premier à prendre acte de la nouvelle donne en République démocratique du Congo : en visite à Kinshasa vendredi dernier, il a salué la décision du président Kabila de ne pas se représenter et tenu à rencontrer son dauphin, Emmanuel Shadary Ramazani.
Ce dernier pourrait même être invité au prochain sommet de la SADC, ce qui lui donnera l’occasion de rencontrer tous les chefs d’Etat de la région. SI elle se confirme, cette reconnaissance du processus de succession par les influents voisins du Congo intervient alors que les Occidentaux et bon nombre de Congolais se demandent toujours comment cet homme dont le nom n’avait jamais été cité dans la liste des dauphins potentiels, a soudain été propulsé en première ligne de la course de fond que représente l’élection présidentielle. L’heureux élu fut d’ailleurs le premier surpris par la nouvelle : informé par le président Kabila lui-même, il fut tétanisé par l’émotion et, suivant un témoin de la scène, il faillit, littéralement « tomber de sa chaise ».
Alors que l’opinion nationale et internationale mettait en doute la sincérité de ses promesses réitérées par le président Kabila, seules des personnalités qui étaient très proches de lui répétaient qu’il fallait prendre au sérieux les affirmations selon lesquelles il respecterait la Constitution, même si le nom de l’éventuel dauphin demeurait un mystère. A la veille de la date butoir, on nous déclarait encore : « Kabila est le seul à savoir et même s’il consulte beaucoup, il ne communique sa décision à personne… »
Le président sortant avait cependant préparé l’affaire avec la rigueur d’un plan d’état major : la loi sur le statut des anciens chefs d’Etat avait été votée, l’armée et les forces de sécurité avaient été encadrées par des hommes de confiance, un aller retour à Luanda avait sans doute permis d‘informer le puissant allié régional. Enfin, à la veille de l’expiration du délai fixé pour le dépôt des candidatures, le président avait réuni dans sa ferme de Kingakati, non loin de Kinshasa, les principaux responsables du Front commun pour le Congo (FCC) la vaste plate forme constituée autour de la majorité présidentielle. Téléphones coupés, réseau indisponible : rien ne filtra de ces échanges mais on sait que Kabila avait demandé à chacun d’ inscrire sur un papier le nom de ses quatre favoris et que l’ancien Premier Ministre Matata Mponyo ou le président de l’Assemblée nationale Aubin Minaku figuraient en tête de liste.
C’est le lendemain seulement que Kabila annonça lui-même à ses fidèles le nom de celui qui conduirait la liste du FCC à l’élection présidentielle : Emmanuel Shadary Ramazani, actuel Ministre de l’intérieur ayant succédé à Evariste Boshab.Cet ancien président du parti, qui avait fait toute sa carrière politique dans les rangs du PPRD, ne figurait pas pour autant sur la liste des successeurs éventuels. L’intéressé lui-même se préparait d’ailleurs à déposer sa candidature comme député, dans l’espoir d’un jour présider l’Assemblée nationale.
D’après plusieurs sources, Joseph Kabila, dans son processus de réflexion mené en solitaire, a tenu compte de plusieurs paramètres avant de formuler son choix définitif. Le critère de fidélité au parti et à sa personne était évident et certains transfuges, des ralliés issus d’autres formations ou d’anciens mouvements rebelles, furent tacitement écartés. « Il a déjà trahi, il trahira encore » répétait souvent Kabila. Ne nous avouait-il pas naguère « n’avoir pas trouvé quinze Congolais auxquels accorder sa confiance » pour se corriger quelques mois plus tard en assurant : « je crois que j’en ai découvert 12, y compris Judas… »
Un autre critère était géographique : l’Ouest, c’est-à-dire la province de l’Equateur et une partie de Kinshasa étant jugé favorable à l’opposition et plus particulièrement à Jean-Pierre Bemba, le choix devait plutôt se porter sur un originaire de l’Est, d’autant plus que les swahiliphones représentent 60% de la population du pays. Mais il paraissait peu opportun que le Katanga fournisse un troisième président, après les Kabila père et fils tandis que le Kivu apparaissait comme le fief de Vital Kamerhe, le président de l’UNC, Union pour la nation congolaise.
Le Maniéma bastion de résistance
Par contre, choisir un candidat originaire du Maniéma présentait de nombreux avantages : cette province enclavée entre le Sud Kivu et le Katanga est surtout connue pour ses ressources en minerais, mais elle fut toujours un bastion de la résistance, qu’il s’agisse de s’opposer aux colonnes d’esclavagistes qui montaient des rives de l’Océan Indien et laissèrent dans leur sillage de nombreux « arabisés » de confession musulmane, de la conquête coloniale ou même de la lutte pour l’indépendance. A Bukavu, en 1960, de nombreux « évolués, des intellectuels issus du Maniéma, étaient d’ardents partisans de Patrice Lumumba. Après la prise de pouvoir de Mobutu en 1965, des jeunes gens originaires du Maniéma rejoignirent la « zone rouge », le maquis créé par Laurent Désiré Kabila sur les rives du lac Tanganyika. Lors des deux guerres du Congo la province opposa une résistance farouche aux envahisseurs soutenus par le Rwanda et l’Ouganda: les milices Mai Mai( des combattants traditionnels) recrutèrent en masse et c’est au Maniéma encore que fut stoppée l’avancée du RCD vers le Katanga et le Kasaï. « Des gens coriaces, profondément nationalistes » se souvient Baudouin Hamuli Kabarhuza, aujourd’hui diplomate à Libreville et qui, au début des années 90, animait la société civile de l’Est du Congo et avait créé le CRONG, Conseil des ONG de développement, à la suite de Pierre Lumbi, lui aussi originaire du Maniéma et aujourd’hui « cerveau » de la plate forme de Moïse Katumbi.
C’est au moment de la conférence nationale souveraine, au début des années 90, que Kabarhuza avait rencontré un certain Emmanuel Shadary, qui étudiait alors les sciences politiques au Katanga et devait rejoindre et aider à réorganiser la coordination de la société civile du Maniéma, présidée par l’évêque de Kindu. Membre de l’UDPS le parti d’Etienne Tshisekedi, Shadary rejoignit, dès son apparition, le PPRD (parti populaire pour la révolution et le développement) de Laurent Désiré Kabila et il en gravit tous les échelons, jusqu‘à atteindre la présidence.
Cette fidélité de la première heure ne fut cependant pas l’élément dominant dans le choix présidentiel. D’après l’ancien ministre des Affaires étrangères Célestin Tunda ya Kasende, qui fut en même temps que lui secrétaire général adjoint du parti présidentiel, « Shadary est originaire du territoire de Kabambare, dans le Maniéma et plus précisément du même village que Maman Sifa, l’épouse de Laurent Désiré Kabila, la mère de Joseph et de Jaynet la sœur jumelle. Maman Sifa eut, elle aussi, un passé de militante aux côtés de Laurent Désiré Kabila et elle vécut en exil en Tanzanie durant les années Mobutu. »
Lorsqu’il s’est agi d’identifier un dauphin originaire du Maniéma, Kabila avait le choix entre plusieurs noms. Le premier était Tambwe Mwamba, l’actuel ministre de la Justice. Plus de 80 ans, une intelligence redoutable, cet ancien avocat de la Sominki (Société minière du Kivu) fut tour à tour mobutiste, rebelle du RCD Goma , directeur de l’Office des Douanes, ministre des Affaires étrangères, du Plan, de la Justice. Expérimenté certes, mais trop versatile. Une autre « star » du Maniéma est le très brillant Kikaya Bin Karubi, aujourd’hui conseiller diplomatique du président, polyglotte, détenteur d’un Ph D, longtemps journaliste en Afrique du Sud. Sous les projecteurs de la scène internationale, il était en concurrence avec l’ancien premier ministre Matata Mponyo, lui aussi connu et apprécié. Tunda ya Kasende reconnaît cette somme de mérites mais rappelle cependant que : « nous sommes en Afrique. Ce qui compte, c’est l’aspect familial. Si la maman du chef de l’Etat, sa sœur jumelle Jaynet, son frère Zoé assurent que Shadary Ramazani ne trahira jamais car il est « du village » sinon de la famille, en définitive, c’est cet élément là qui se révèle déterminant. Cette proximité est importante à cause de la confiance qui règne entre les familles et qui empêchera toujours de trahir… »
Pour la famille Kabila, qui n’a pas oublié les années de clandestinité et de misère en Tanzanie, il est particulièrement important de pouvoir vivre dans le pays et de continuer à y jouir des fortunes accumulées. S’il est élu et souhaite répondre aux attentes de la population, Shadary devra faire face à cette fortune du clan présidentiel, qui se traduit par des participations dans plus de 80 sociétés, dans des biens mobiliers et immobiliers considérables répartis dans tout le pays ou à l’étranger…
Le dauphin est il lui-même fortuné ? Tunda ya Kasende se souvient de la réaction de Shadary lorsqu’il apprit qu’au titre de Ministre de l’Intérieur, il était frappé de sanctions décidées par l’Union européenne: « on veut geler mes avoirs en Belgique ? Mais je ne possède là bas, pas même un vélo… »
Avant d’être nommé Ministre de l’ Intérieur, Shadary menait d’ailleurs un train de vie modeste, logeant avec toute sa famille dans le quartier populaire du Mont Ngafula à Kinshasa. Ses collègues assurent qu’ »il a toujours été payé par l’Etat, sans disposer d’une fortune personnelle… »Cette relative pauvreté, selon certains, le rendra d’autant plus dépendant des moyens que Kabila acceptera de mettre à sa disposition…
S’il a la confiance de la famille Kabila, Shadary dispose-t-il de soutiens au sein de l’armée ? Tout en soulignant que seul le très controversé général Gabriel Amisi est originaire du Maniéma, nos interlocuteurs rappellent que « de nombreux soldats viennent de cette province et c’est à Kindu que se furent formées, par des instructeurs belges d’ailleurs, les meilleures unités des FARDC. »

« Coup pour coup »

Peu connu à l’étranger, Shadary, catholique et père de huit enfants, est présenté comme « représentatif de la base, issu du Congo profond ». Ce qui ne l’empêche pas d’être un homme à poigne : ses relations avec Kalev Mutomb, le puissant chef de la sécurité, sont excellentes et, alors qu’il était Ministre de l’Intérieur il chargea l’armée de mater sans pitié la rébellion Kamwina Nsapu dans le Kasaï. Lors des marches pacifiques menées par les chrétiens du début de cette année, il ordonna aux forces de sécurité de faire preuve de la plus grande fermeté, ce qui amena les troupes à tirer à balles réelles sur des manifestants en prière.
D’après ses proches, son surnom « coup pour coup » est parfaitement mérité : « alors que Kabila, lorsqu’il est attaqué, réfléchit longtemps avant de répliquer et se montre quelquefois trop lent, Shadary est plus impulsif : il réagit au quart de tour et cogne sans attendre ». A bon entendeur…