25 août 2018

Douarnenez a vécu au rythme des deux Congos

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(envoyée spéciale)
Tout au bout du Finistère, Douarnenez, avec ses pêcheurs de sardine, sa mémoire ouvrière, ses combats féministes et une ouverture sur le monde née de siècles de navigation, a plongé tout entière dans les eaux vibrantes du fleuve Congo. A raison d’une quarantaine de films par jour, surtout des documentaires, de deux débats, de plusieurs concerts, d’animations multiples, toute la population de la ville et des alentours a vécu au rythme de la rumba ; les couleurs éclatantes des pagnes ont éclairé les devantures des boutiques pour touristes, les artistes locaux ont peint de couleurs éclatantes les bois flottés échoués sur les plages, des statues immenses créées par Lionel Ducos, évoquant des peuples disparus ou en migration ont été immergées dans la baie du Rosmeur. Lorsque la marée montait, ces silhouettes venues du fond des âges, provoquant une étrange émotion, semblaient rappeler que le genre humain, dans sa diversité, est un et solidaire. Solidaires… Les habitants de Douarnenez, durant une dizaine de jours, l’ont pleinement été avec les Congolais des deux rives du fleuve : plus de 300 citoyens se sont portés volontaires pour faire vivre ce festival, hébergeant ou transportant les invités, se proposant comme guides, cuisiniers, échansons, s’occupant qui de l’accueil, qui de la billetterie, qui de la sono ou des projecteurs. L’addition de ces innombrables bonnes volontés a permis, grâce aux économies réalisées, de privilégier l’essentiel, faire venir au fin fond de la Bretagne un nombre impressionnant d’artistes des deux Congo : Emmanuel Bofatatala, le « ministre des poubelles », héros du film de Quentin Noirfalisse, a fait découvrir ses œuvres étranges réalisées au départ des détritus de Kinshasa, les rappeurs et écrivains Joëlle Sambi, Djenebou, Guer2mo ont fait éclater leur talent tout en expliquant, lors d’un débat, qu’ils travaillaient aussi avec les enfants de la rue, partageant le quotidien des shegue dans une sécurité et une confiance totales..L’écrivain Jean Bofane a présenté son dernier livre et rappelé les équations étranges de cette « mathématique congolaise » à laquelle chacun, durant de longues journées intensément suivies, a été invité à s’initier. L’une des particularités du festival de Douarnenez est aussi de réserver une large place aux sourds : partout, des volontaires ont assuré la traduction des débats et des entretiens..
Au rayon des documentaires, les organisateurs avaient ratissé large : s’ils présentèrent la quasi-totalité des films de Thierry Michel, ou quelques classiques comme « l’Afrique en morceaux », « la Françafrique, 50 ans sous le sceau du secret » ,« le roi, la vache et le bananier » de Mwenze Ngangura, « La vie est belle « de Benoît Lamy ou « Lumumba la mort d’un prophète » de Raoul Peck, ils firent aussi la part belle à des productions plus récentes, produites, avec talent et bouts de ficelles, par de jeunes cinéastes congolais s’intéressant aux Pygmées, aux enfants de la guerre, aux rappeurs de Kin. Du reste, que les films soient connus ou non, que les présentateurs soient novices ou bien rodés n’importait guère face à la curiosité du public : dès 10 heures du matin, de longues files se formaient devant les cinémas officiels ou les multiples lieux transformés en salles de projection.
Réunis par ce festival hors du commun, les citoyens de Douarnenez, ou les visiteurs occasionnels n’étaient pas poussés uniquement par la passion du cinéma, l’engouement pour les musiques d’ailleurs, la curiosité pour d’autres images, d’autres rythmes. Désireux de s’informer en profondeur, le public, dès le matin, se pressait nombreux pour qu’on lui rappelle les circonstances de la mort de Patrice Lumumba, la douloureuse construction du chemin de fer Congo Océan sur la rive d’en face ou les méfaits de la Françafrique. Au fil des jours, alors qu’étaient évoqués les deux guerres du Congo, l’assassinat de Laurent Désiré Kabila, les combats pour la démocratie et la tenue des élections, les questions s’affinaient, les témoignages venus de la base se multipliaient. Les militants mais aussi les artistes apportaient leur pierre, qu’il s’agisse du souvenir de la guerre des six jours à Kisangani, où Bofatalata fut pris au piège des bombardements, des années de prison subies par Marc Antoine Vumillia injustement accusé d’avoir participé à l’assassinat du président Kabila, des combats menés par les activistes de la Lucha, à Goma puis à Kinshasa et que Rebecca Kavugho ou Bienvenue Matumo payèrent par de longs emprisonnements…
Au fil des jours et des témoignages, les lignes de démarcation s’estompaient : il apparaissait que les artistes étaient aussi des citoyens engagés, que les plus talentueux d’entre eux délaissaient l’académie des Beaux Arts pour chercher dans la rue leurs sources d’inspiration et leurs alliés. In fine, il paraissait évident que la dictature, la violence de la guerre, de la répression, la multitude des combats avaient finalement renforcé l’unité du peuple congolais tandis que la rareté des moyens avait obligé chacun à faire preuve d’inventivité, de dynamisme.
Eux-mêmes soumis à de rudes conditions climatiques, encore empreints du souvenir de tragédies maritimes et de combats sociaux, les Bretons étaient avides d’entendre ces témoignages là et faisaient preuve d’une très sincère empathie. Mais la nuit venue, alors que les derniers spectateurs sortaient encore des salles de projection, une autre ambiance s’installait dans l’enceinte du festival et on assistait alors à de curieux mélanges de fanfares locales, de rumba, de fest noz, de rap et de slam, qui se terminaient jusque bien tard avec des danses et des rondeaux… A Douarnenez, on parle moins de « pays » ou de « nation »” que de « peuples » et durant ces journées hors du temps, tous les peuples du Congo, sur les deux rives du fleuve, se sont trouvés des alliés, des amis tandis que les Bretons ont découvert, une année encore (le festival en est à sa 41 e édition !) d’autres rythmes, d’autres cultures, mais toujours la même humanité….